Le grand n'importe quoi

L'ouvrage:
Village de Gourdiflot-le-Bombé, 7 juin 2042, 20h42. Après avoir été jeté hors de la fête d'anniversaire de Patrick, Arthur n'a d'autres solutions que de parcourir le village en attendant que sa petite amie (si elle l'est toujours) sorte de la soirée, car c'est elle qui a les clés de la voiture. À mesure de ses pérégrinations, il se rend compte que quelque chose ne va pas...

Critique:
Quelle joie pour moi de retrouver le style si particulier de J. M. Erre. En effet, dans ce roman, si l'intrigue compte, elle ne serait pas grand-chose sans ce style qui caractérise cet auteur, et qui le rend unique. Chaque phrase est une note d'humour. L'humour n'est pas le même partout. Il peut être très lourd comme très subtil. Comment ne pas rire lorsque le romancier met en évidence certaines références culturelles? Par exemple, lorsqu'il précise qu'un personnage, dont on aimerait bien qu'il se taise, continue «d'ouvrir son large bec»? Bien sûr, il n'est pas possible de reconnaître toutes les références (littéraires, musicales, télévisuelles) dont regorge ce roman (comme les autres romans de J. M. Erre), mais cela n'est pas grave, car elles s'insèrent parfaitement dans le propos et l'intrigue. Rien que cela, c'est un tour de force! Si J. M. Erre s'amuse à de faciles facéties (comme l'insertion des sirènes du port d'Alexandrie, ou des comparaisons fantaisistes), il nous propose également des phrases du genre: «(...) puis il prit en même temps une bouteille et un air menaçant. Face au danger du zeugma, Arthur ne put que s'incliner.» Le zeugma (procédé qui consiste à associer deux termes qui ne vont pas forcément ensemble grâce à un verbe, donnant un résultat souvent amusant) est une de mes figures de style favorites. Il me semble en avoir trouvé dans d'autres romans de J. M. Erre, ce qui me fait penser que lui aussi doit affectionner la loufoquerie provoquée par le zeugma.
Tout cela pour dire que sous des dehors faciles, le style de l'auteur est travaillé. Je le précise ici car j'ai lu une chronique d'une personne n'ayant pas aimé ce roman, et disant qu'elle était sûre de pouvoir faire mieux. Quant à moi, je suis admirative devant un style toujours aussi vivant et n'étant simple qu'en apparence.

Il est une scène qui m'a semblé très cinématographique: celle où Arthur, sur son ridicule petit vélo rouillé, poursuit Lucas qui tente de le retarder en lui envoyant... des poubelles. J'ai très bien imaginé cette scène en la lisant.

J. M. Erre use du cliché pour mieux le démonter. Par exemple, il parle d'un manuscrit trouvé (cliché du roman qu'on veut rendre crédible), des déboires de l'écrivain en manque d'inspiration (ce qui lui permet de faire de l'auto-dérision), des lieux communs concernant la science-fiction, des histoires d'amour niaises qui naissent en un claquement de doigts (niaiserie contrebalancée ici par les remarques de Philippe-José), etc. Avec pertinence et minutie, il détourne les codes, et parvient à faire rire en parodiant (entre autres) une scène pornographique.

Au milieu de tout cela, il glisse de petites phrases quant à l'homme en général, et ce que pourrait être notre société en 2042, si nous continuions comme maintenant. J'ai trouvé ces petites réflexions très bien pensées. En voici un exemple: «Car l'esprit humain, parmi tant d'extraordinaires facultés, en possède deux particulièrement fascinantes: la capacité à gober n'importe quoi et l'auto-satisfaction.»

Ce roman est un hommage à la série «Le guide du routard galactique», de Douglas Adams. Outre les allusions inratables pour quelqu'un qui connaît (Arthur, 42, les titres du tome 2 et 3 répétés, etc), la construction, certains événements, le caractère d'Arthur, et sûrement d'autres choses que je n'ai pas vues, rappellent cette série. L'hommage ne fait pas de ce roman une espèce de répétition de la série sus-citée, et c'en est une autre force. À trop vouloir rendre hommage, J. M. Erre aurait pu tomber dans l'excès, et son roman aurait pu être par trop ressemblant. Or, il n'en est rien. J'ai beaucoup apprécié cela. En bonne pinailleuse, je regrette que l'auteur se soit référé à la seconde traduction qui, pour moi, est un peu fade, puisqu'elle ne garde pas les noms comme Ford Escort et Zappy Bibicy. Certes, la seconde traduction reprend les noms originaux, et est donc plus fidèle, mais je pense qu'ici, la première est plus fidèle à l'esprit déjanté de la série (du moins concernant les noms). J. M. Erre n'a, heureusement parlé que du titre. Il évite Ford Escort et Zappy Bibicy, ainsi, il n'a pas à «choisir».

Semant un semblant de chaos (comme l'indique le titre du roman), l'écrivain maîtrise ses personnages, ses allusions humoristiques à telle ou telle chose, et l'aboutissement de son intrigue. Il sait où il va.
L'intrigue est, pour moi, un peu facile, moins prenante que celle de «Série Z» ou «Le mystère Sherlock», mais l'humour fait que j'ai volontiers pardonné cela à l'auteur.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par mon mari.
Ce livre m'a été envoyé par les éditions Buchet-Chastel.

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