Le dîner

L'ouvrage:
Ce soir-là, deux couples (les hommes sont frères) dînent ensemble dans un restaurant huppé de la ville. Ils doivent évoquer leurs enfants. Ils ne s'y résolvent pas tout de suite, car le sujet est douloureux.

Critique:
Ce livre est dur et oppressant. Au départ, on s'amuse un peu de voir que Paul (le narrateur) méprise quelque peu son frère. On découvre des familles banales en apparences, avec leurs hauts et leurs bas, leurs désaccords, etc. Plus le livre avance, plus la tension monte, plus le lecteur voit l'ampleur des choses. Outre la profonde inimitié qu'on sent entre les frères, la manière dont chacun communique contribue à la tension. On se dit les choses à demi-mots, par sous-entendus, et quand les franches explications viennent réellement, c'est un coup de massue pour le lecteur.

L'auteur montre bien la minceur de la frontière entre le politiquement incorrect et le danger public. Au départ, j'ai trouvé certaines réflexions de Paul très bonnes. Par exemple, il a un regard très juste concernant le racisme. Il démontre habilement comment on tente de cacher son homophobie et son racisme. Si le racisme clairement exprimé est un fléau, la discrimination positive en est également un. Quant à l'homophobie, l'exemple pris par Paul est très pertinent. On ne peut s'empêcher de jubiler en lisant qu'il démonte les mécanismes hypocrites de certaines façons de penser.
Mais le narrateur ne s'arrête pas là...

Aucun personnage n'est réellement appréciable. Certes, Serge est vu à travers les yeux de Paul, donc le lecteur pensera forcément du mal de lui, mais lorsqu'il s'exprime, il n'est pas très appréciable.
Quant à Babeth (la femme de Serge), elle m'a paru terne.
Claire semble être le pilier de l'assemblée. Elle paraît forte, raisonnable, posée... Pendant une grande partie du livre, on se dit qu'elle représente un havre. C'est ensuite qu'on s'aperçoit que tout n'est pas si simple, rien n'est acquis.
Quant à Paul, on suit un peu le même schéma, sauf qu'on le découvre plus tôt.
Par ce procédé, l'auteur détruit certains codes auxquels est habitué le lecteur, rendant, du même coup, son roman encore plus réaliste.

Lorsque le sujet crucial est évoqué, certains personnages orientent le débat dans la mauvaise direction. Au départ, on peut penser que c'est une réaction de parents qui pensent d'abord (même si le raisonnement n'est pas bon) à leur enfant. Mais les choses vont plus loin. Il est terrifiant de s'apercevoir que des gens à l'air ordinaire raisonnent ainsi.
Ce livre ne laissera pas le lecteur indemne, car il est terriblement réaliste, et la réalité qu'il décrit est sale, malsaine, inique... D'autre part, il n'est pas certain que la solution prônée par Paul et Claire ne se retournera pas contre Michel, leur fils.

Afficher Attention, je dévoile une partie de l'intrigue.Masquer Attention, je dévoile une partie de l'intrigue.

Il est normal de penser qu'une victime n'est pas toujours innocente. Dans le cas qui préoccupe ces parents, il n'a jamais été dit que la clocharde était innocente. Cependant, on n'excuse pas un meurtre, on ne le traite pas en incident, comme le fait Claire. Surtout qu'il n'y a aucune légitime défense. Sans être partisane du «les deux adolescents auraient dû aller ailleurs», je pense qu'il y a des solutions intermédiaires...

La structure est un peu déroutante: au long de la soirée, Paul se remémore certaines choses de son passé ou de son passé proche. Cette structure peut se comprendre, mais elle engendre quelques longueurs, surtout au début.

Remarque annexe:
Je ne sais pas si les restaurants huppés sont vraiment comme celui du roman, mais si c'est ça, je préfère les restaurants «ordinaires». Bien sûr, la façon dont le narrateur décrit ce restaurant fera sourire le lecteur.

Éditeur: 10/18.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Denise Michel Lou pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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