Le carnet de la mathématicienne

L'ouvrage:
Ellie Enderlin a trente-huit ans. Il y a vingt ans, sa soeur aînée, Lila, a été assassinée. Quelqu'un a écrit un livre sur l'affaire, ouvrage dans lequel il se targuait d'avoir identifié le coupable: Peter McConnell, alors marié et amant de Lila. Ellie a fini par accepter cette thèse.
Elle est en voyage au Nicaragua pour son travail quand Peter McConnell l'aborde. Il jure être innocent. D'ailleurs, la police n'a jamais eu de preuves contre lui. Bien qu'elle s'en défende, les certitudes d'Ellie s'effondrent. Et s'il avait raison?

Critique:
Ce roman est d'abord le portrait de deux soeurs. Elles sont dissemblables, et selon Ellie, n'auraient sûrement pas été amies si elle n'avaient pas appartenu à la même famille. Leur différence ne faisait nullement obstacle à leur entente, et parfois, l'une ouvrait son monde à l'autre. Cette différence est résumée dans les branches, radicalement opposées, dans lesquelles elles s'illustrent. Lila était passionnée de mathématiques; Ellie travaille dans le café, et même si elle aime ce qu'elle fait, elle n'a pas d'ambition.

Lila est forcément quelque peu magnifiée. Son souvenir empêchera certains de vivre, donnera à d'autres la force d'avancer en pensant à elle. Il ressort de l'enquête et des introspections d'Ellie que sa soeur était tout simplement humaine.
J'ai apprécié que l'auteur n'en fasse pas trop au sujet de la disparue, qu'elle fasse la part des choses, que Lila ne soit pas parfaite aux yeux de tous, que notre héroïne accepte que sa soeur soit faillible.

Ellie est moins charismatique, plus ordinaire que sa soeur, mais c'est à elle que va ma préférence. Sûrement parce qu'il m'a été plus facile de m'identifier à elle. J'ai compris ses failles, ses doutes, et même son apitoiement sur elle-même.

Michelle Richmond soulève une question délicate: le bouleversement causé par quelqu'un qui s'approprie votre vie pour en faire un roman. Faisant cela, elle met le lecteur en face d'une réalité quelque peu déplaisante: il se délectera de livres écrits à partir de faits réels, cela excitera son voyeurisme, mais pense-t-il vraiment à ce que cela fait aux personnes concernées? Bien sûr, les choses sont différentes lorsque l'ouvrage a été écrit par l'un des acteurs des faits. Il n'en reste pas moins que la plupart des lecteurs ne pourront qu'avoir une attitude malsaine, même lorsqu'ils s'efforceront de penser sincèrement aux personnes dont les vies furent détruites.
Dans le cas présent, outre la famille de Lila, il ne faut pas oublier Peter McConnell. Qu'il soit coupable ou non, l'opinion publique le condamne à cause de suppositions émises à la va-vite en partant de preuves qui ne sont pas solides. Il va de soi que je n'aime pas Thorpe, le personnage égoïste qui écrivit le livre relatant l'affaire Lila. Il évolue quelque peu au long du roman, mais il semble toujours être en train de calculer ce qu'il pourra obtenir en échange de ceci ou cela. Je l'ai trouvé faux jusqu'à la fin, imaginant très bien ses arrière-pensées.

Ellie lit le livre écrit par Thorpe. Il est très intéressant de voir comme elle démonte les mécanismes de l'écriture à travers son analyse du roman. Thorpe restera un écrivaillon, malgré son succès. En effet, même après des heures d'entretien avec Ellie, il ne parviendra pas à saisir ce qu'étaient les deux soeurs, et encore moins les autres personnes qu'il évoque.

Vous l'aurez compris, pour moi, l'aspect énigmatique de l'ouvrage passe au second plan. Cela ne veut pas dire que la romancière a créé une «enquête» bâclée. C'est un moyen de faire s'exprimer différents personnages, et c'est bien exploité. L'enquête est linéaire, mais cela ne m'a pas gênée, car j'ai trouvé intéressant de découvrir ceux qu'interrogeait Ellie. Michelle Richnond propose plusieurs pistes. C'est une ficelle qui peut être lassante, mais qui ne l'est pas ici, parce que les suppositions ne durent pas, et qu'elles sont sources d'exploration de la psychologie des personnages. En outre, la solution n'est ni bâclée ni incongrue.

La narratrice ne cesse de louvoyer entre son présent et son passé. Cette structure me dérange souvent, mais elle est adaptée à l'histoire et à ses personnages. Une histoire contée de manière linéaire aurait paru artificielle.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par mon mari.
Ce livre m'a été offert par les éditions Buchet-Chastel

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