La poursuite du bonheur

L'ouvrage:
C'est l'enterrement de Dorothy Malone. Parmi les personnes présentes, sa fille, Kate, remarque une dame âgée qu'elle ne connaît pas. Puis elle l'oublie.
Le lendemain, la femme se manifeste par une lettre puis des coups de fil. Elle veut apprendre quelque chose à Kate. Celle-ci refuse. Alors, Sara Smythe (c'est le nom de la femme), lui envoie un album de photos. Des photos de Kate, de ses parents, de son frère, de son fils. Kate, indignée, se précipite chez cette femme qui l'effraie. C'est alors que Sara lui remet un manuscrit en lui disant que Jack Malone, le père de Kate, a été l'homme de sa vie.
Rentrée chez elle, Kate s'attaque au manuscrit. Elle va connaître la douloureuse histoire de sa famille.

Critique:
À travers l'histoire de personnages complexes, Douglas Kennedy analyse parfaitement, une fois de plus, la psychologie, les circonstances, les choix qui déterminent le tour de la vie de chacun. Dans un livre très poignant (cela faisait très longtemps que je n'avais pas pleuré en lisant un roman), écrit d'une plume incisive, bannissant toute mièvrerie, explorant sans complaisance les sentiments de chacun, Douglas Kennedy signe ici un roman qui ne pourra laisser personne indifférent. Les amateurs de sagas familiales où rien n'est manichéen seront comblés. C'est un livre qui fait réfléchir, qui force le lecteur à se poser des questions dérangeantes. On peut blâmer tel ou tel personnage, mais qu'aurions-nous fait à leur place? Je me suis souvent surprise à penser: «Mais voyons, Truc, c'est pas comme ça qu'il fallait agir! Mais tu aurais pu faire comme ci ou comme ça!» Puis, tout de suite après: «Oui, mais qu'est-ce que j'aurais fait à la place de Truc?»

Le parallèle entre la situation de Kate et celle de Jack est intéressant. Jack s'est enferré dans un mariage malheureux par devoir et lâcheté, alors que Kate et Matt ont préféré divorcer, malgré leur enfant. Ici, tout est une question d'époque et de personnalité. À l'époque de Jack, et quand on était, comme lui, catholique croyant, on fait son devoir. À l'époque de Kate, les moeurs sont un peu plus évoluées, on ne se sacrifie pas par devoir. Qui en sera le plus heureux? Au final, je pense que c'est Kate. Son fils est triste que ses parents soient séparés, mais n'y aurait-il pas eu plus de dégâts s'ils étaient restés à se disputer, à s'aigrir petit à petit?
Quant à Jack, il agit par devoir, mais son coeur le pousse quand même à tromper sa femme. N'aurait-il pas été plus droit, finalement, et en tout cas moins hypocrite, s'il l'avait quittée?

Autre chose m'a interpellée: cet amour indéfectible, cette entente parfaite qu'on trouve entre les frères et les soeurs de la première génération, et l'incompréhension entre le frère et la soeur de la génération suivante.

Outre les dilemmes engendrés chez certains personnages par la chasse aux sorcières, Douglas Kennedy fait ressurgir ce pan de l'histoire, et le fait très intelligemment. Cet auteur qui n'hésite pas à critiquer les mauvais côtés de son pays, se montre, là encore, précis dans ses attaques contre ce moment peu glorieux pour les États-Unis. Il nous rappelle le comportement pitoyable et cruel du gouvernement. Il nous rappelle à quel point la peur peut être dévastatrice si on n'essaie pas de la neutraliser, si on se laisse submerger par elle, si on la laisse tout régenter. Douglas Kennedy fait ça très bien en mettant en avant le comportement infantile et dépourvu de raisonnement du FBI et d'autres.
À côté de cela, certains personnages sortent des poncifs sur les Français (ceux-ci ne sauraient pas préparer de la bonne nourriture, et accepteraient l'adultère avec bonhommie), et ne se disent pas que leur façon de faire n'est peut-être pas la meilleure.

Le personnage de Jack est sûrement le plus complexe. Kate le juge d'ailleurs d'une manière trop arbitraire. Bien sûr, elle est déstabilisée par le contraste entre le père de contes de fées que lui a inventé Dorothy et le vrai Jack qu'elle découvre brutalement au fil des pages de Sara. C'est Meg qui analyse le mieux Jack. Il a été faible et lâche, mais il a tenté de faire de son mieux. Il a fait certains choix malheureux, mais il n'a jamais pensé à mal. Ce qu'il a fait au moment où la chasse aux sorcières menaçait de le broyer est méprisable, mais c'est lui qui l'a le plus payé. Si Sara en a été dévastée, c'est Jack qui en a payé le prix fort. Sara a fini par se relever, elle. Au final, le lecteur blâme et plaint Jack à la fois.

Le personnage de Sara est également complexe. Elle fait certains choix, mais dépend aussi des choix d'autres. C'est une femme au caractère bien trempé, qui fait face, affronte vaillamment les coups du sort, à l'instar de beaucoup de personnages féminins des romans de Douglas Kennedy. Elle aurait sûrement fait des choix plus appropriés que Jack et Dorothy quant au mariage, mais qu'en aurait-il été lors de la chasse aux sorcières? Elle ne voit que le gouffre qui s'est ouvert sous ses pieds, mais ne cherche pas à comprendre Jack, ne sachant que le blâmer. Elle dit que si, elle le comprend, mais qu'elle est aveuglée par sa colère et sa douleur. Le lecteur peut comprendre cela. Cependant, une personne fine comme Sara, même submergée par la souffrance, aurait dû remettre certaines choses en question. Là encore, qu'aurait-on fait à sa place? Il est impossible de le dire.
En outre, en ce qui concerne son histoire avec George, Sara s'obstine dans une erreur, malgré ce que lui disent son frère et sa raison. Elle est donc parfois agaçante à faire la morale aux autres, alors qu'elle aussi peut faire preuve d'entêtement, tout en sachant qu'elle fait le mauvais choix.
Tout comme pour Jack, le lecteur prend Sara en pitié, et réprouve certains de ses actes.

Je n'ai pas vraiment apprécié le personnage de Dorothy, car elle aussi est faible, encore plus que Jack. Elle préfère se consumer de haine et de frustration plutôt que de laisser partir un homme qu'elle n'aime pas, juste par peur de la solitude, et par jalousie du bonheur que connaîtrait Jack.
Pourtant, Dorothy fait tout pour que ses enfants aient une vie à l'abri des tracasseries financières, et pour qu'ils se réconcilient (je crois le raisonnement de Kate juste). Malgré son amertume, elle sait se montrer capable d'amour et d'abnégation.

Les Grey, personnages qui traversent la vie de Sara, sont également très bien analysés. Madame Grey pourrait être un personnage un peu cliché, mais je la trouve, au contraire, très réaliste. Malheureusement, des femmes castratrices, manipulatrices, voulant tout contrôler, cela existe, et on en trouve plus fréquemment que ce que l'on pourrait croire.

On pourrait s'étonner que je ne crie pas au scandale quant à ce coup de foudre, puisque je rejette ce genre de cliché. Bien sûr, j'ai trouvé que le coup de foudre n'était pas crédible, mais étant donnée la suite du roman, l'histoire d'amour aurait pu s'épanouir.

Malgré tout le gâchis engendré par certains choix et circonstances, la fin est une note d'espoir. Le manuscrit de Sara a fait évoluer Kate, quoiqu'elle en dise, et elle agit de manière intelligente envers Ethan, Sara, et Charlie. Il aura fallu que son père se trompe, que sa famille connaisse des malheurs dont on ne sort pas indemne pour que la génération suivante, malgré un pessimisme exaspérant, tente de s'en sortir.
C'est une note d'espoir, oui, mais ça ne changera rien pour Jack et Éric. Il est trop tard pour eux. C'est pour cela que malgré la note d'espoir, ce roman laisse un goût d'amertume.

Éditeur: Belfond.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Martine Moinat pour la Bibliothèque Sonore Romande.
Une fois encore, Martine Moinat a très bien interprété ce roman. Il aurait été facile de lire certains passages sur un ton mélodramatique. Mais elle ne l'a pas fait, respectant, à mon avis, l'écriture de Douglas Kennedy.

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