La moustache

L'ouvrage:
Ce soir-là, le personnage principal (dont nous ignorons le prénom), demande à sa compagne, Agnès, ce qu'elle penserait s'il se rasait la moustache. Elle répond que ce serait une bonne idée. Pendant qu'elle fait les courses, il le fait. Lorsqu'elle rentre, Agnès semble ne rien remarquer. Les amis chez qui le couple va dîner semblent également ne rien remarquer. Il trouve que la plaisanterie est drôle, mais qu'il ne faudrait pas la prolonger.

Critique:
Il est audacieux d'écrire un roman avec ce genre d'idées de départ. Au début, on trouve cela loufoque. Puis, à l'instar du héros, on finit par en perdre son latin. Au début, l'histoire est très bien menée, le lecteur est aussi déboussolé que le personnage, et il finit, tout comme lui, par échafauder plusieurs hypothèses quant à la santé mentale dudit personnage ou d'Agnès. C'est à la fois amusant et terrifiant parce que cela part d'un désaccord idiot, et que cela prend d'énormes proportions. J'ai apprécié le fait que l'auteur transformait un amusement en cauchemar.

En outre, Emmanuel Carrère s'y entend pour faire monter l'angoisse et perdre son lecteur. Errant au gré des circonvolutions du cerveau du personnage, j'ai tour à tour adhéré à ses hypothèses, puis les ai réfutées, sans être plus avancée. Plusieurs hypothèses cohabitent, et toutes sont défendables, ce qui rend le tout d'autant plus passionnant.
Comme tout est raconté du point de vue du personnage, le lecteur est dans sa tête, et il prend certaines choses pour acquises... C'est très bien imaginé, car cela ajoute une dimension oppressante à l'angoisse. Le lecteur n'est pas en position de force, il n'est pas celui qui sait.
L'anecdote est si banale, au départ, qu'on s'identifie au personnage, et qu'on imagine très bien que ce genre de choses pourrait arriver.

Il est tout de même dommage qu'un livre si court souffre de lenteurs. En effet, à partir de ce que j'appelle arbitrairement la deuxième partie du livre, on n'avance plus vraiment. Le personnage fait des choses, s'interroge, mais tout cela m'a paru être du remplissage.

Il était assez hasardeux de commencer un ouvrage sur une idée de ce type, car le lecteur attendra une fin à la hauteur du reste. Je n'ai pas vraiment apprécié celle du roman, mais force m'est de reconnaître qu'il n'y avait pas grand-chose à faire d'autre. Je pense à d'autres possibilités, mais elle ne me satisfont pas. La fin choisie par l'auteur est la plus plausible. Ma déception vient de ce que je m'attendais à une chute.

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Cependant, il y a des incohérences. Pourquoi le personnage retrouve-t-il les poils de sa moustache puisqu'il n'en a jamais eu? On me dira que cela peut être des poils de barbe.
À la fin, Agnès est-elle réellement là ou bien le personnage fait-il un pas de plus dans la folie? Il semblerait qu'elle soit là puisque quelqu'un le dit au personnage. Mais peut-être imagine-t-il également cela... D'ailleurs, qu'est-ce qui est «vrai» dans tout ce qu'il nous raconte? Ce flottement est bienvenu tout au long du roman, mais il est dommage que la fin ne le dissipe pas vraiment. C'est sûrement ce qu'a voulu l'auteur. Je comprends cela, même si cela m'a plutôt mise mal à l'aise.

Éditeur: Gallimard.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Marina Froidevaux pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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