La liste de mes envies

L'ouvrage:
Jocelyne Guerbette a quarante-sept ans. Elle est mercière à Aras. Elle est mariée à Jocelyn.
Un jour, ses amies, les jumelles Danielle et Françoise, la convainquent de jouer à l'euromillion. C'est alors qu'elle gagne dix-huit millions d'euros. L'euphorie qui la prend laisse vite place à de la réflexion: elle va donc faire la liste de ses besoins, de ses envies, tout en examinant sa vie.

Critique:
J'ai beaucoup entendu parler de ce livre. J'avais envie de le lire, mais une part de crainte entrait dans cette envie. D'abord parce que nombre de livres dont on parle beaucoup me déplaisent quand je finis par les découvrir. Ensuite parce qu'à travers des entretiens avec l'auteur (dans «La grande librairie», par exemple), j'ai cru comprendre qu'il voulait montrer que l'argent ne faisait pas le bonheur. Assertion avec laquelle je suis d'accord jusqu'à un certain point. J'avais donc un peu peur de tomber sur un livre où il serait dit de manière catégorique que l'argent n'apportait que désolation. Heureusement, Grégoire Delacourt n'est pas tombé dans ce travers qui aurait été, à mon avis, très désagréable, car d'une hypocrisie et d'une mauvaise foi évidentes.
J'avais également peur que le livre tombe dans une espèce d'excès inverse en ne montrant que des gens qui auraient tout gaspillé, l'argent leur étant monté à la tête. Cela aurait été réaliste, mais il m'aurait déplu de ne rencontrer que des personnages de ce genre. Là encore, ce qui est dans le livre est plus fin que ce qui m'effrayait.

Avec sensibilité, et quelques touches d'humour, le romancier décrit une femme qui sait. Oui, c'est ce qui résumerait Jocelyne pour moi: elle sait. Elle sait réfléchir, apprécier ce qu'elle a, faire la part des choses, elle connaît l'importance de certaines valeurs. Elle sait tirer les leçons de son vécu, se remettre en question, rêver. Elle est humble. J'ai aimé suivre ses raisonnements, son histoire, sa sagesse, sa manière de décrire l'amour sous diverses formes. Par exemple, malgré les bas que connut son couple, il a apparemment su ne pas s'engluer dans la routine. Jocelyne évoque également ses parents, ses enfants (très différents l'un de l'autre), et à qui elle voue un amour à la foi profond et lucide.

J'ai apprécié, entre autres, ce que l'héroïne dit à propos du progrès technologique. Elle constate que tous ces moyens de communication peuvent tuer la communication. (Je simplifie, mais en gros, c'est ça. C'est bien sûr assorti d'exemples et d'explications.) Elle a elle-même un blog, ce qui veut dire qu'elle ne rejette pas tout en bloc, mais elle déplore que certaines personnes utilisent ces moyens de communiquer à mauvais escient ou à tort et à travers. Dans l'entretien qui suit le roman, Grégoire Delacourt explique qu'il a transcrit ici sa propre pensée. Il n'aime pas les blogs (surtout ceux qui racontent la vie de leurs auteurs), pensant qu'il y en a davantage que de gens qui les lisent. Je comprends que lire le quotidien d'une personne qu'on ne connaît pas puisse être dénué d'intérêt, d'autant que les blogs sont légion sur la toile. Ensuite, je pense que ce qu'il désapprouve surtout, c'est la manière dont les blogs (entre autres) sont utilisés par certains, parce que cela peut mener à l'excès.

À travers l'histoire de Jocelyne, l'auteur invite son lecteur à se pencher sur sa vie, à aller à l'essentiel, à ne pas tomber dans l'excès, à ne pas désirer à tort et à travers. En effet, dans notre société, beaucoup de gens sont envieux, beaucoup souhaitent avoir ceci et cela, et n'en ont pas réellement besoin. Cela me rappelle «Interface» qui est une critique de la société de consommation.

En peu de pages, Grégoire Delacourt a su camper des personnages intéressants et complexes. Il a peut-être exagéré le personnage de Jocelyn, surtout à la fin, mais si on y réfléchit bien, on peut se dire que c'est un parcours initiatique pour lui.
J'aime beaucoup les jumelles dont le brin de fantaisie est une bouffée de fraîcheur.

La rencontre avec la psychologue m'a à la fois amusée et effarée. Apparemment, il faut en passer par là quand on gagne une grosse somme. Je comprends la démarche, et puisque cela existe, ça veut bien dire que certains gagnants se sont montrés inconséquents...

La fin me convient, car elle est en demi-teinte. J'aurais méprisé une fin trop rose (même si une partie inexorablement fleur bleue de ma personne l'aurait approuvée), et un dénouement trop noir m'aurait paru peu crédible. Les deux «excès» auraient été en contradiction totale avec la personnalité de l'héroïne. Avec cette idée de départ, il n'était pas forcément facile de faire une fin réussie. Celle-ci l'est parce qu'elle est en accord avec le roman, et même avec Jocelyne.

L'entretien qui suit le roman est très intéressant. Grégoire Delacourt y évoque son parcours, son amour des mots, ses livres. Là encore, on n'entend pas la personne qui l'interroge. C'est dommage, mais c'est moins artificiel que dans certains entretiens précédemment accordés aux éditions Audiolib parce que chaque réponse est séparé par quelques notes de musique.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Odile Cohen.
Ce livre m'a été offert par les éditions Audiolib.
Je connais surtout Odile Cohen en tant que comédienne de doublage, notamment pour le rôle d'Olivia dans «Fringe». Je ne sais pas pourquoi, mais j'avais peur que sa voix ne colle pas avec l'idée que je me faisais de Jocelyne. Je savais que Jocelyne était une femme humble, dont l'ambition était le bonheur, et j'avais peur que la voix raffinée d'Odile Cohen ne puisse rendre cela. C'était compter sans le talent de la comédienne. Elle a su entrer dans la peau de Jocelyne, sachant adopter le ton adéquat à chaque situation. Il ne doit pas être très facile d'interpréter ce texte à voix haute, car il serait aisé de tomber dans le mièvre ou le pathos. Or, ce n'est pas du tout ainsi que je vois Jocelyne. Elle ne s'apitoie pas sur elle-même. Odile Cohen a su l'incarner telle que l'a voulue l'auteur, à mon avis.

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