L'implacable brutalité du réveil

L'ouvrage:
Alissa et Richard sont jeunes mariés. Ils ont une petite fille de cinq semaines: Una. La jeune mère ne travaille plus, et s'occupe du bébé. Ils vivent depuis peu dans un petit appartement.
C'est alors qu'Alissa commence à ressentir un certain mal-être qui s'accentuera au fil des jours.

Critique:
Je ne vous conseille pas ce livre si vous n'aimez pas les ambiances étouffantes, les atmosphères oppressantes révélant un désespoir muet à chaque page, une impossibilité à communiquer... Remarquez, ce genre de thèmes ne m'enchantent pas particulièrement, et pourtant, j'ai aimé ce roman. J'ai même pris beaucoup de plaisir à le dévorer. Pascale Kramer décrit très bien l'état d'enfermement d'Alissa. Elle a l'art d'instiller ce mal-être chez son lecteur en un style à l'aspect simple, mais qui, en fait, est très travaillé.

Notre héroïne se sent prisonnière d'une vie qu'elle n'a pas vraiment choisie. On pourrait dire qu'elle fait une dépression postnatale, mais cela va plus loin que ça, car elle remet tout en question, se rendant compte qu'elle a épousé Richard pour de mauvaises raisons, comme par exemple, le regard de la société, l'envie d'être celle qui a quelqu'un, qui est aimée, qui a une situation; mais peut-être aussi une espèce de jalousie compliquée d'un besoin de reconnaissance par sa mère.
Alissa aime sa fille, mais Una fait partie de ce qui constitue la prison de la jeune femme.

Alissa ne parvient pas à communiquer son mal-être, elle ne peut s'exprimer auprès de Richard et de ses parents. Elle tente bien d'en parler à sa mère, mais tout est faussé à cause du grand changement que celle-ci connaît. Cette incompréhension entre la jeune femme et ses proches est, pour moi, cristallisée dans la scène où elle «mange» de la crème chantilly. Elle s'en «injecte» deux grandes lampées à l'aide de la bombe. C'est un geste de détresse muette. Et Richard y voit un amusement, une invitation à batifoler. D'une manière générale, la boulimie de sucre d'Alissa, qui, bien sûr, ne la satisfait pas, est la manifestation extérieur de sa dépression, et elle en est parfaitement consciente.
Entre son changement de statut, son déménagement, et ses parents qui se séparent, Alissa est en train de se rendre compte que toute sa vie est construite sur du faux-semblant, sur un mensonge, sur du paraître, et cela la paralyse, l'enfonce dans un brouillard de désespoir.

Un autre personnage symbolise le mal-être: Jim. La petite cérémonie organisée pour lui, vue à travers les yeux d'Alissa, est assez pitoyable. On dirait que personne ne sait agir normalement avec Jim, comme si l'infirmité mettait tous ces gens bien pensants mal à l'aise. Alissa n'agit pas mieux, mais au moins, elle n'est pas aussi hypocrite, elle n'essaie pas d'être en paix avec sa conscience en agissant comme la société le voudrait. Sa nouvelle situation et son cheminement intérieur font qu'elle vit à côté des autres, et non avec eux.

Il n'y a aucune longueur. Tout ce qui est décrit a son importance. C'est un roman court et dense, réaliste, et «implacable». Un roman qui démonte subtilement certains mécanismes de la société, mettant en avant leur ineptie.
Je ne sais toujours pas quoi penser de la fin. Que montre-t-elle exactement? J'ai bien quelques idées, mais je ne les développerai pas ici, pour ne pas trop en dévoiler.

Éditeur: Mercure de France.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Marie-France Javet pour la Bibliothèque Sonore Romande.
J'aime beaucoup cette lectrice dont la voix, en plus d'être douce, est empreinte d'une certaine classe. En outre, à l'instar des lecteurs que j'affectionne, elle ne surjoue jamais, adopte le ton qu'il faut quand il faut, et a une bonne diction.

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