L'attente du soir

L'ouvrage:
Giacomo a été élevé dans le cirque de ses parents. Il a grandi, entouré de leur amour. Mais la vie se charge de lui apprendre que tout n'est pas toujours rose.

Mademoiselle B pousse comme elle peut, cernée de l'indifférence de ses parents. S'il le faut, sa mère se montre méchante, mais la plupart du temps, elle n'en a pas besoin. Sa froideur annihile tout désir de bonheur chez mademoiselle B.

Le môme vit dans un terrain vague. Il s'est fait un abri avec des planches. Il a appris à savoir ce qu'il pouvait manger sans trop de danger dans les poubelles. Il est bientôt rejoint par un petit chien qui devient son ami.

Critique:
J'ai déjà pu me rendre compte du grand talent de Tatiana Arfel en lisant son deuxième roman, «Des clous». Son premier roman ne m'a pas déçue.

L'auteur plonge le lecteur dans la vie de ces trois personnages. Elle sait trouver les mots pour exprimer leur état d'esprit. Elle adopte un style très différent et particulier lorsqu'il s'agit de raconter mademoiselle B et le môme. Ce roman est très dur, parce qu'il montre jusqu'où l'homme peut mener son semblable dans la souffrance morale. Il est inimaginable que les personnages exposés ici (surtout deux d'entre eux) parviennent à continuer de vivre, ou bien ne tournent pas mal. La romancière montre également que l'homme cherchera toujours un exutoire. Rejeté moralement, le môme se concentre très vite sur les couleurs et sur ce que chacune lui fait ressentir. J'ai d'ailleurs été sensible aux nombreux passages où Tatiana Arfel transcrit les pensées du môme quant aux couleurs. En effet, pour moi, les couleurs sont abstraites. Les sentiments qu'elles inspirent au môme et la façon dont il les pense me les ont rendues, pour un temps, plus concrètes, presque palpables. Il est évident que l'auteur a travaillé ses personnages, s'est imprégnée d'eux afin de leur donner un style de pensée, une force de caractère qu'elle devait faire ressentir au lecteur.

Parfois, Giacomo et le môme font des incursions dans leur présent, pendant qu'ils racontent leur passé. De ce fait, le lecteur apprend avant la fin du roman comment ont tourné certaines choses. Au début, cela m'a dérangée. Cependant, le roman se termine sur un peut-être: certains personnages veulent faire quelque chose, mais ils ne sont pas sûrs d'y arriver. De ce fait, les petites indications sur leur futur qu'on trouve au long du roman font que le lecteur peut se faire une idée de la manière dont les choses ont tourné, et que la fin est moins frustrante. Ces indications prennent donc tout leur sens.

Chaque chapitre alterne les points de vue des trois personnages. Le tout est chronologique, mais parfois, certains événements sont repris d'un personnage à l'autre. Par exemple, l'un raconte quelque chose que l'autre a déjà dit un ou deux chapitres plus tôt. C'est intéressant, parce que les points de vue sont différents, et que chacun exprime son ressenti, mais c'est un peu perturbant: pendant que Giacomo raconte la suite, le môme raconte ce qui s'est passé avant, et que Giacomo a déjà évoqué... Cela donne une impression un peu brouillonne, mais c'est peut-être le but, étant donné que les vies qui sont évoquées ici sont brisées et cherchent à se reconstruire.

Une chose m'a dérangée, mais je pense qu'elle a un but précis. Le lecteur ne saura jamais pourquoi la mère de mademoiselle B est ainsi. En tant que personne rationnelle, je voulais absolument qu'il y ait une explication. Cependant, je comprends que l'auteur n'ait pas souhaité en donner. Cela montre cette mère dans toute sa cruauté stupide. On se l'imagine déséquilibrée, ayant besoin de quelqu'un à détester, ou ayant eu sa fille sans la vouloir... Bref, j'ai imaginé certaines choses qui accentuent le caractère malsain de cette femme. Je pense que l'auteur a voulu laisser son lecteur dans le flou, d'abord pour montrer qu'on ne peut pas toujours tout expliquer (ce qui, dans le cas d'une mère dénaturée est d'autant plus affreux), mais aussi pour que le lecteur se fasse, par lui-même, une image très noire de cette femme.
Des personnes pinailleuses pourraient dire qu'il est un peu étrange que le môme ait survécu toutes ces années dans son terrain vague, ait appris (sans s'intoxiquer) quels «aliments» ne lui feraient pas mal, ait pu se protéger efficacement du froid... Surtout qu'il était très jeune lorsqu'il s'est retrouvé livré à lui-même. On pourra dire aussi qu'il est un peu invraisemblable qu'il ait pu se rappeler le décor de ses deux premières années avec tant de précision. Ce sont également ee petits reproches que j'adresse à ce roman. Cependant, pour moi, les qualités contrebalancent les défauts.

Éditeur: José Corti.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Françoise Golaz pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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