L'art de vieillir sans déranger les jeunes

L'ouvrage:
Deux ans après le début de sa retraite, Adèle, ancienne gériatre, entre dans l'EHPAD Saint-Jacques, entraînant avec elle son amie, Béatrix. Étant sans attaches, Adèle a préféré entrer dans cet établissement tant qu'elle avait encore toute sa tête. Les liens qu'elle crée et le fait que l'existence est un peu ennuyeuse lui donnent une idée qui, normalement, devrait améliorer la vie de chacun.

Critique:
Après avoir beaucoup aimé «Lavage à froid uniquement», j'ai été ravie de pouvoir lire ce roman. J'ai vraiment apprécié ne pas savoir où j'allais. En effet, Adèle nous raconte sa vie passée et présente, mais pendant presque tout le roman, on ne sait pas où elle va nous mener. Je ne me suis pas du tout ennuyée. Si on ne sait pas où on va quant aux événements, c'est la même chose concernant le ton du roman. Cela commence de manière caustique: un nouvel aide-soignant est embauché et va subir le bizutage mis au point par Adèle et ses amis. Par la suite, Aurore Py ne tente pas de faire uniquement du cocasse, ce qui ne m'a pas gênée. Son roman sonne vrai. Sans en faire trop, elle raconte l'histoire d'une femme qui doit remettre ses certitudes en question, et comprendra qu'il n'est pas toujours bon de trop vouloir aider les autres. Au long du roman, elle va assez loin, et ce qui partait d'un bon sentiment lui fait accomplir des choses pas très sympathiques. À ce moment-là, si je l'ai trouvée pénible, je n'ai pas pensé que l'auteur exagérait. Elle présente Adèle comme une femme au fort caractère, capable de s'obstiner dans une mauvaise voie pour, pense-t-elle, obtenir une bonne chose, au final. À un moment, je me suis dit que si je n'avais pas été dans la tête de l'héroïne, et avais uniquement vu ses actes, je l'aurais sûrement prise pour une horrible mégère. Connaître ses pensées fait qu'on se met à sa place, et on ne sait pas jusqu'où on serait allé.
Outre ces mésaventures, Adèle doit envisager certains de ses choix passés sous un autre angle, ce qui ne lui est pas facile. Aurore Py nous montre qu'on peut évoluer et recevoir des leçons de la vie à tout âge.

Autour de la narratrice, gravitent des personnages qui ne laisseront pas indifférent, et contribuent à cette ambiance à la fois drôle et grave. Amalia a de la repartie, de l'humour (parfois un peu grinçant), mais a du mal à vivre au-delà du cocon qu'elle s'est tissé.
Debbie joue avec les limites, et son excentricité est parfois déplaisante.
Thelonious met un peu mal à l'aise, parce que sa façon d'être peut faire rire, mais on éprouve aussi de la compassion pour lui.
Perrine paraît un peu terne à côté de ce petit monde, mais elle est importante, car elle tente de maintenir l'équilibre, quitte à accepter des incongruités. D'autre part, elle sera forcément sympathique au lecteur parce qu'elle pense au bien-être de ses résidents. Nous savons qu'en réalité, dans ce genre d'endroits, c'est très peu le cas.

Lorsqu'elle parle des personnes âgées, la romancière ne donne pas dans le cliché. On rencontre toutes sortes de gens à l'EHPAD Saint Jacques. Souvent, on se rend compte que les relations avec les familles ne sont pas au beau fixe parce que les personnes âgées ne savent pas s'y prendre, et froissent leurs proches, ou bien ont été désagréables leur vie durant. L'auteur ne juge pas (même si certains de ses personnages le font), mais présente diverses situations afin d'expliquer les réactions des uns et des autres.

Comme dans son précédent roman, l'écriture d'Aurore Py est agréable, fluide, pleine d'entrain. Ses protagonistes et ce qui leur arrive nous invitent à réfléchir sur certains points, surtout sur notre manière d'être avec les autres.
Les notes de bas de page m'ont plu parce que ce sont des commentaires, souvent amusants, de la narratrice.

Éditeur: Nouvelles éditions de l'Aube.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Christine Leonardi pour la Bibliothèque Sonore Romande.
Il m'a plu de retrouver Christine Leonardi. Je me suis dit qu'elle avait sûrement aimé «Lavage à froid uniquement» et avait été contente d'enregistrer «L'art de vieillir (...)». J'ai donc ressenti une petite complicité avec elle. Quant à son interprétation, elle reste égale: pas de surjeu, pas de sobriété soporifique. J'espère que ce roman lui a plu autant qu'à moi.

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