L'art de pleurer en choeur

L'ouvrage:
Le narrateur a onze ans. Il vit avec ses parents et sa soeur, Sann, qui a quatorze ans.
Son père est épicier. Son commerce n'est pas florissant, parce qu'il existe des supermarchés. C'est alors qu'il prononce un éloge funèbre à l'enterrement de la fille du boucher. Son éloquence émeut certains, et on vient plus volontiers dans son épicerie. Mais cela ne durera pas.

Critique:
Par certains côtés, ce roman m'a rappelé «le jour où le temps s'est arrêté». C'est une famille unie en apparence, où les choses se disent à demi-mots, où on s'aime maladroitement, où on communique mal, où pleurer est une mise en scène qu'on pratique ensemble afin de recouvrir tous les non-dits... L'écriture et les personnages m'ont plu.

Le jeune narrateur est à la fois agaçant et attendrissant. Il a la candeur de l'enfance. Il est dévoué corps et âme à sa famille, surtout à son père. Il est touchant parce qu'il veut toujours que tout le monde s'aime, et fera tout ce qu'il pense être bien pour unir sa famille. Certains de ses actes montrent que malgré son ignorance, son instinct le pousse.
Cependant, son amour inconditionnel, son refus de voir, son obstination naïve à cacher la vérité par des choses dont lui-même pressent qu'elles ne sont que prétextes, tout cela m'a agacée. Il a onze ans, mais parfois, on dirait qu'il en a huit. On me dira qu'il est tenu dans l'ignorance par les adultes qui ne veulent pas dire la faute (ce serait lui donner vie), et par Sann qui ne peut pas la dire.
À ce sujet, j'ai apprécié le flou que le point de vue du narrateur engendre chez le lecteur. Ça faisait qu'au début, je m'accusais de voir le mal partout. ;-) Et puis, quand les choses se sont précisées, même si au final, le narrateur ne voit toujours pas où est le mal (parce qu'il ne sait pas exactement ce qui a été fait), j'ai encore mieux ressenti la détresse du personnage abusé. À cause du point de vue du narrateur, l'auteur l'évoque avec pudeur, laissant le lecteur découvrir les conséquences... Sans violence (c'est d'autant plus affreux), l'auteur nous fait découvrir la fourberie d'un homme qu'au départ, on croyait intègre. Un homme qui a l'air des plus ordinaires, qu'on ne soupçonnerait pas, qu'on verrait même comme timoré... C'est là l'une des forces du roman. Avec son air falot, il trompe son monde.

L'auteur semble voir le salut dans la ville. En effet, le seul qui prend tout de suite la mesure du mal accompli, c'est Azger (le grand frère du narrateur), qui habite en ville. Quand il habitait chez ses parents, il semblait avoir besoin de dérivatifs pour faire face. À quoi?... C'est en ville que Sann et le narrateur seront en sécurité, même s'ils sont perdus. Contrairement à ce qu'on voit en général, c'est la campagne qui fait image d'arriérée, de corrompue. C'est la ville qui est synonyme d'évolution positive, de réflexion, de progrès. J'ai d'ailleurs trouvé un peu gros que l'inconnu qui héberge Sann et le narrateur ne profite pas d'eux...

Force est de constater que le seul personnage vraiment lucide et vers qui ira la sympathie du lecteur est celui qui ne s'embarrasse pas d'apparences, celui qui passera même pour fou. C'est de ce personnage qu'on médira, alors que c'est le plus à plaindre.

Je ne sais pas trop quoi penser de la mère... Elle m'est plutôt antipathique. Parfois, elle se dissocie quelque peu de la famille (en chantant dans une langue que les autres ne connaissent pas, par exemple), mais elle ne protège pas vraiment ses enfants. Elle est très pieuse, mais ne fait rien quand sa fille en a besoin. Et pourtant, il est évident qu'elle sait que Sann a besoin d'aide.
Quant à Azger, il le sait mieux que quiconque, et pourtant, même sur son propre terrain (la ville), obéit encore à l'autorité parentale, autorité qu'il a pourtant défiée avant que les enfants tentent de trouver refuge auprès de lui. Il apparaît alors comme un salut, surtout avec ce qu'il a fait auparavant, mais sa protection est illusoire, voire trompeuse.

Éditeur: Sabine Wespieser.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Marie-France Javet pour la Bibliothèque Sonore Romande.

Acheter « L'art de pleurer en choeur » sur Amazon