Esprit d'hiver

L'ouvrage:
Ce matin-là, Holly s'éveille avec une certitude: «Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux.» Elle veut prendre le temps d'y réfléchir, de l'écrire, mais ce n'est pas le moment. C'est Noël, son mari (Eric) doit aller chercher ses parents à l'aéroport, d'autres membres de la famille et des amis vont venir. Holly doit commencer à préparer le repas.
Après le départ d'Eric, il se met à neiger en abondance. Cette journée va se transformer en un tête-à-tête entre Holly et sa fille, Tatiana, quinze ans, adoptée en Russie treize ans plus tôt.

Critique:
Ce roman est un coup de coeur, à l'instar de «En un monde parfait». Laura Kasischke fait partie de ces auteurs qui peuvent vous raconter une histoire qui, au final, s'avère banale, mais qui revêt un charme et une importance particuliers. À la fois fasciné et effrayé, le lecteur se laissera prendre par l'atmosphère particulière que distille si bien la romancière. Ici, dès le départ, on sait que quelque chose ne va pas. À mesure que la journée est racontée, la tension monte, alimentée par des incidents qui semblent ridicules: le coup de fil qu'on n'arrive à relier à rien et qui, pourtant, est bien destiné à Holly, les accès de colère de Tatiana (qui sont pourtant expliqués par le fait qu'elle est dans une phase de révolte), le téléphone qui, à cause d'une maladresse, se retrouve à l'autre bout de la pièce entraînant et brisant des verres sur son passage. Ce genre d'incidents semble anodin. Mis bout à bout et associés à cet étrange malaise ressenti à cause de ce «quelque chose» d'indéfinissable qui a suivi Eric et Holly depuis la Russie, une espèce de lent étouffement s'installe. Le piège se referme inexorablement, mais sur qui? La tension teintée de frayeur vient du fait qu'on ne sait pas trop d'où arrive le danger et qui est réellement menacé.

À un moment, j'ai cru que Laura Kasischke bifurquerait vers le fantastique. Tous les ingrédients étaient là: Tatiana vient d'un pays slave, son prénom fut entouré de superstition par les infirmières de l'orphelinat, Holly sent «quelque chose» qui semble maléfique... Mais une scène bien précise m'a fait sérieusement envisager le fantastique. L'auteur a fait les choses intelligemment, mais je pense quand même que j'aurais été déçue si cela s'était terminé ainsi. Cela n'aurait pas fait de ce roman un mauvais livre, mais j'aurais trouvé cela facile. La romancière a laissé quelques indices que le lecteur pouvait interpréter ainsi, mais il y avait d'autres pistes. Tout au long du roman, je me suis demandé quelle direction prendrait cette journée en forme de parenthèse. J'ai pensé à du fantastique, mais les choses peuvent être vues sous différents angles. C'est là toute la force de ce roman.

Le téléphone portable de Holly prend une certaine importance: sujet de discorde, passerelle de réconciliation, réceptacle d'un appel dont on ne comprend pas l'objet, son éclairage est même source d'un désagrément que Holly ne parvient pas à exprimer, et qui engendre un malentendu. Cet objet censé faciliter la communication en montre toute l'impossibilité entre Holly et Tatiana.

Tout en pressentant une chute, je ne l'ai pas devinée. Elle n'est ni incohérente ni bâclée. La romancière la prépare, la balise, elle devient inévitable.

Laura Kasischke fait également partie de ces auteurs qui usent à bon escient du retour en arrière. Tant d'auteurs en abusent, créant des histoires et du suspense artificiels. Ici, toutes les pièces s'insèrent parfaitement à la place choisie par l'auteur. Les retours en arrière ne sont pas des défauts de structure: ils révèlent, au contraire, une oeuvre travaillée, ils tombent à point nommé, le louvoiement entre le passé et le présent est fluide. Il en va de même du style de la romancière: fluide, d'une simplicité révélant que les phrases ont été pensées et soigneusement pesées, parfois poétique, jamais alambiqué ou pompeux.

Les personnages sont charismatiques. Tatiana est un peu déroutante. Elle agit parfois en adolescente rebelle, mais parfois, elle semble plus raisonnable que Holly.
Celle-ci est agaçante. Elle est à fleur de peau. Elle souhaite des choses pour sa fille, mais n'emploie pas forcément les bons moyens. Elle se sent rejetée parce que des gens auxquels elle ne tient pas plus que ça ne peuvent pas venir... Bref, j'ai eu du mal à cerner ce personnage. Bien sûr, tout est expliqué au fur et à mesure de l'intrigue, et à la fin.

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On apprend que c'est la voisine qui a fait remarquer à Holly que Tatiana avait les ongles et les lèvres bleus. Sachant qu'Holly est en plein déni depuis qu'elle a ouvert la porte interdite, on comprend qu'elle ait sciemment mis cela de côté, mais il est un peu gros qu'Eric n'ait rien vu. Ou bien, rien n'a préparé l'infarctus de Tatiana, et même l'histoire de la visite d'Holly dans la pièce interdite est fausse, ainsi que l'échange...

Il y aurait encore beaucoup de choses à dire, mais je dévoilerais des pans clés de cet excellent roman psychologique.

Éditeur: Christian Bourgois.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Jacqueline Duperret pour la Bibliothèque Sonore Romande.

L'auteur est anglophone. J'ai cinq livres d'elle, chacun lu par cinq lectrices différentes. Quatre lectrices sur cinq prononcent son nom Kasischké. Or, le «é» n'existe pas en anglais, hormis dans des mots qui viennent du français. Je ne comprends donc pas pourquoi les lectrices tiennent absolument à le dire ainsi. Si elles veulent le dire à l'anglaise, leur prononciation est erronée. De toute façon, il serait ridicule (à mon avis) de le prononcer à l'anglaise dans un texte dit en français: cela se dit «Keusischki». Je trouve dommage que ces lectrices aient cherché compliqué, alors qu'il suffit de le prononcer comme il s'écrit en terminant par un «e» muet. C'est d'ailleurs ainsi que le prononce la cinquième lectrice.

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