Aujourd'hui, c'est Eric Herson-Macarel qui répond à mes questions.
Eric Herson-Macarel travaille pour les éditions Livraphone. C'est un lecteur de la première heure.
Pour moi, c'est un grand du livre enregistré. Sa lecture est toujours juste, il ne surjoue jamais. Sa diction est soignée. Il ne singe pas les accents étrangers.

La Livrophile: Racontez votre parcours. Comment en êtes-vous arrivé à enregistrer des livres audio?

Eric Herson-Macarel: J'en suis venu à enregistrer des livres par le plus grand des hasards, comme toujours dans l'existence et particulièrement dans mon métier. Si ma mémoire est bonne (elle me trahit souvent, sauf sur les plateaux de théâtre, allez comprendre), c'est un collègue comédien qui m'a traîné un beau jour dans la cave obscure où s'élaborait la genèse des éditions Livraphone, sous la houlette solitaire et obstinée de l'inénarrable Arnaud Mathon. A l'époque, outre un début de parcours au théâtre et dans l'audiovisuel, je faisais déjà du doublage et de la radio: le jeu de la lecture au micro - car c'est un jeu, bien sûr, avec ses règles, ses enjeux, ses victoires et ses défaites - m'a tout de suite plu. A l'heure qu'il est, je ne m'en suis toujours pas lassé...

L: Quel âge avez-vous?

E. H.-M.: J'ai eu quarante-trois ans aux nectarines. C'est un bel âge.

L: Pour vos lectures personnelles, avez-vous une préférence pour un genre de livres?
Et y a-t-il un genre que vous n'aimez absolument pas?

E. H.-M.: Pour mes lectures personnelles, je lis tout ce qui me tombe sous la main. Pour ça comme pour bien d'autres choses, je me fie au hasard, que je trouve infiniment plus riche et surprenant que l'étroit carcan de nos préférences ou de nos convictions. Je ne saurais définir un « genre » de livres que je préfèrerais à tout autre. Ce n'est pas parce que la « Recherche du temps perdu » est pour moi le livre total qui contient tous les autres que je ne vais lire que des romans autobiographiques toute ma vie - Dieu m'en préserve! Mais tout ce qui me semble être de quelque consistance dans le champ de la littérature, de l'Histoire ou des sciences humaines attire au moins ma curiosité - et plus si affinités. Je suis en train de dévorer l'intégrale des « Mille et une Nuits », simplement parce qu'on vient de me les offrir - quel luxe, et quel régal! Après, dans ma pile, il y a Gombrowicz, Dürrenmatt, Drewermann et Némirovsky - toujours par hasard. Je m'en pourlèche à l'avance.
Par contre, je trie, quand même. J'avoue que ma curiosité faiblit à l'approche des ouvrages de science-fiction, de tout ce qui ressemble de près ou de loin à un « best-seller », des précis d'informatique et, plus surprenant peut-être pour les fidèles des éditions Livraphone, des romans policiers...! Heureusement qu'il y a des Arnaud Mathon pour m'obliger à en lire: quelques-uns sont réellement très bien, et ainsi mourrai-je moins bête...
Et puis, il y a tous les livres que j'aimerais lire, mais auxquels je ne comprends rien - philosophie, linguistique, théologie, sociologie, économie, astrophysique...Tant pis, je renonce. Dans une autre vie, peut-être?

L: Avant, les comédiens lisaient un livre à plusieurs. Aimiez-vous cette formule?
Comment cela se passait-il?
Etiez-vous tous dans la même cabine?
Aviez-vous un livre chacun?
Arnaud Mathon choisissait-il les rôles de chaque comédien, ou en discutiez-vous tous ensemble? (Je me souviens que vous lisiez souvent le rôle du narrateur.)

E. H.-M.: Ces questions ont toutes trait à « l'ancienne manière Livraphone ». Elle vaut certes d'être évoquée - réservoir inépuisable pour moi de souvenirs très folkloriques! Les livres, en effet, étaient polyphoniques - et pour commencer à répondre, je dirais sans ambages que je préfère de beaucoup la lecture à une voix, y compris d'un point de vue d'auditeur: elle traduit beaucoup mieux l'indispensable distance inhérente à l'écriture romanesque. Les livres à plusieurs voix semblent vouloir imiter le théâtre, ou du moins la fiction radiophonique, et annihilent du même coup cette distance propre à l'écriture d'un roman - en somme, ils le dénaturent. J'ai beaucoup applaudi à l'initiative d'Arnaud Mathon lorsqu'il a décidé de ne plus enregistrer les livres que comme ils ont été écrits: à une voix.
Cela dit, c'était rigolo: entassés tous dans la même cabine (la cave héroïque à laquelle je faisais allusion tout à l'heure), agglutinés acrobatiquement autour de deux malheureux micros, pas toujours tous dotés d'un exemplaire du livre, mais devant parfois lorgner sur celui du collègue pour lancer sa réplique au bon moment, ça fait des souvenirs... Tout de même, hommage soit ici rendu au dit Arnaud Mathon, qui, parti de rien, du fond de la cave de son appartement, a tenu contre vents et marées, n'a cessé d'affiner sa pratique, les conditions de travail et de rémunération de ses collaborateurs, pour finalement gagner son pari qui, à l'époque, paraissait un peu cinglé... C'est lui qui faisait tout: choix éditoriaux, castings (il décidait en effet de l'attribution des rôles pour tous les comédiens), enregistrements, post-production, commercialisation, jusqu'à la conception des jaquettes... Chapeau. En tant que papillon volage (un acteur...), j'admire les laboureurs acharnés d'un même sillon.

L: Est-il arrivé qu'un livre à enregistrer vous tente, puis qu'après avoir approfondi, vous le trouviez beaucoup moins à votre goût?
L'inverse s'est-il également produit?
Si un livre à enregistrer ne vous tente pas, il est sûrement plus difficile  à travailler en vue de l'enregistrement. Comment palliez-vous cette difficulté supplémentaire?
Comment vous appropriez-vous un livre à enregistrer? Lisez-vous des passages à haute voix chez vous? Vous imaginez-vous facilement les personnages?

E. H.-M.: Difficiles questions, qui ne se posent pas tout à fait en ces termes pour moi. Il en va en fait de ces livres comme de ceux sur lesquels je tombe - ou qui me tombent dessus - pour mes lectures personnelles: je fais confiance, j'y vais, et on voit après. Puisque je vous ai fait le redoutable aveu de mon goût très modéré pour les romans policiers, je peux continuer: à chaque fois qu'Arnaud me propose d'enregistrer un nouveau Connelly, je râle pour la forme, et puis je me mets au travail: c'est-à-dire que je lis le livre en question non pas en tant que lecteur ordinaire, mais dans la perspective de l'enregistrement et du plaisir immense, accessoirement, que je sais que j'y prendrai. Ce n'est pas moi qui lis, en somme, c'est l'acteur qui apprivoise le matériau de son jeu. Et le jeu est ma passion, mon bonheur, ma raison de vivre. L'intérêt que moi, Eric, je trouve ou pas au livre devient secondaire. Ma tâche, dès lors que j'accepte le travail, est de restituer celui-ci le plus fidèlement possible - pour que ceux que ça intéresse y prennent le maximum de plaisir. Dans cette mesure, je fais peu de différence entre les livres qui m'enthousiasment (« En crabe », « le Silence de la mer » ou « le Grand Cahier ») et ceux qui m'indiffèrent davantage (« La mort est mon métier » ou un enième Michaël Connelly). A tous, j'ai pris, sans mentir, un immense plaisir à l'enregistrement, parce que là, ce n'est plus Robert Merle et ses maladresses prétentieuses ou Michaël Connelly et ses redondances fatiguées qui parlent: c'est moi. Et j'adore parler, surtout quand ce sont d'autres que moi qui parlent en moi. Est-on acteur pour autre chose?
Donc je lis, crayon en main pour noter les pièges qu'il faudra déjouer à la volée lors de l'enregistrement (comme telle ou telle indication sur l'humeur d'un dialogue, mais qu'on ne découvre que trois lignes après...). J'imagine, oui, les personnages - leur aspect physique, leur voix qu'il ne s'agira bien sûr pas de singer, mais d'incarner sans jamais se départir de la fameuse distance romanesque. Les bonnes écritures vous y aident très bien - dont celle de Michaël Connelly. Les mauvaises - telle celle de Robert Merle - vous enferment plus facilement dans les caricatures qu'elles dessinent. Tous les acteurs vous diront que c'est beaucoup plus facile de jouer un grand texte qu'un médiocre. Et je lis « à haute voix dans ma tête », si j'ose m'exprimer ainsi - dans la pensée permanente de l'enregistrement, de ce qu'il faudra accompagner, suspendre, laisser glisser, estomper ou éclairer le plus discrètement possible au moment crucial du jeu.
Mais il y a bien pire que les écritures médiocres: il y a les impostures manifestes. Une seule fois, j'ai tout bonnement refusé d'enregistrer un livre, après sa lecture intégrale. Il s'agissait des « Particules élémentaires ». Ca, j'ai dit, c'est sans moi - ça n'engage que moi, du reste. Mais je ne pouvais supporter l'idée d'incarner cette parole cyniquement fascisante et de surcroît écrite avec les pieds. Là, même chose: ma curiosité a trouvé sa limite - après examen, j' insiste.

L: Fumez-vous? (A vous entendre, je dirais que non.)

E. H.-M.: Je fume depuis vingt-cinq ans une quinzaine de brunes sans filtre par jour. Sincèrement navré de vous décevoir... Et en plus j'adore ça.

L: Si mes souvenirs sont bons, vous n'avez rien enregistré pendant deux ans environ (de 1997 à 1999). Aviez-vous envie de faire une pause à ce moment-là?

E. H.-M.: Si je n'ai rien enregistré entre 97 et 99 (quelle mémoire!), c'est purement le fruit du hasard, et des choix éditoriaux qu'a dû faire Arnaud à cette époque. Peut-être aussi étais-je beaucoup pris par ailleurs, je vous avoue que je ne me souviens plus très bien.

(Note de la Livrophile: Ma mémoire n'est pas si bonne que ça, vous le verrez à la lecture de la voxographie livresque d'Eric Herson-Macarel.)

L: Vous avez enregistré presque tous les Michael Connelly. Quel est votre préféré parmi ceux que vous avez enregistrés?

E. H.-M.: De Michaël Connelly, j'ai déjà beaucoup parlé - comme pour les cigarettes, j'espère ne vous avoir pas trop déçue... J'ai été cependant agréablement surpris par ma lecture du « Cadavre dans la Rolls », que je vais enregistrer incessamment. J'ai un bon souvenir également du « Dernier coyote », le premier que j'aie lu (mais peut-être est-ce parce que c'était le premier?...), et de la « Blonde en béton ». Mais encore une fois, je suis sans doute le plus mauvais critique de polar qu'on puisse rencontrer...

L: Que pensez-vous du personnage d'Harry Bosch?

E. H.-M.: Par la force des choses, - et Dieu sait qu'elles sont fortes -, je me suis bien sûr attaché au personnage d'Harry Bosch. Comment pourrait-il en être autrement? Pourtant sa rengaine de coyote solitaire, un peu systématique, m'agace un brin par moments. Mais au moins le personnage existe - hommage à l'auteur-, il a de la chair et du ragoût. Quelques préjugés hâtifs, aussi, mais c'est la Californie, on n'y peut rien... En fait je l'aime bien, même quand il m'énerve. Comme dans un vieux couple.

L: Laissez-moi vous raconter une anecdote amusante. Avant, vous enregistriez sous le nom d'Eric Dufay. Depuis 1999, les présentations sur les livres ont changé, et on peut entendre: "interprété par Eric Herson-Macarel". J'ai longtemps été persuadée que Dufay était votre vrai nom, et qu'Herson-Macarel était un pseudonyme. Un jour, je l'ai écrit sur mon blog, et votre cousin, Nicolas Herson-Macarel, est tombé dessus. Il m'a écrit pour m'expliquer qu'en fait, Herson-Macarel était votre vrai nom.
D'où la prochaine question: pourquoi avez-vous commencé par prendre un pseudonyme?

E. H.-M.: Erreur de jeunesse - qui n'en fait pas? : j'ai trouvé amusant, en commençant ce métier, de prendre un pseudonyme, juste pour rire. Ca ne m'a pas fait rire longtemps, en fait. Très vite, j'ai trouvé ça pesant et vaguement ridicule - mais il m'a fallu plusieurs années avant de décider de le jeter aux orties, et d'assumer les conséquences fâcheuses que ça n'a pas manqué d'avoir sur la lisibilité de mon parcours. Tout mon passé d'acteur, en effet, au théâtre, au cinéma, en doublage, à la radio et la télévision, s'appelait Eric Dufay. J'ai donc recouvré enfin mon identité: je m'appelle bien Eric Herson-Macarel, comme mon père et mes enfants. Et je ne changerai plus!

L: Comptez-vous continuer longtemps à enregistrer des livres?

E. H.-M.: Bien sûr, je compte continuer à enregistrer des livres - drôle de question! Mais j'aime par-dessus tout, comme vous l'aurez sans doute compris, ne pas savoir ce que je ferai le mois prochain.

L: Tenez-vous un site ou un blog?

E. H.-M.: Vu la minceur de mes compétences informatiques, je suis au regret de vous dire que je ne tiens ni site ni blog - ce serait une vraie catastrophe...

L: Quels sont vos centres d'intérêt à part la lecture?

E. H.-M.: La grande passion de ma vie, c'est la musique. La pratique musicale, mais aussi l'histoire de la musique, l'organologie, etc... Je joue (assez mal) de divers instruments, entre cornemuse et psaltérion, jusqu'au violoncelle auquel je me suis mis il y a un an et demi parce que je suis un peu cinglé. Puis viennent le cinéma (loin devant le théâtre, curieusement), l'architecture, et l'Histoire en tant qu'elle nous aide à débrouiller l'écheveau du monde contemporain. Voilà grosso-modo mes centres d'intérêt.

L: Quelle est votre devise dans la vie?

E. H.-M.: Je pense que si j'avais une devise, elle ressemblerait à « méfie-toi des devises, elles font passer à côté de plein de choses ». Mais je n'ai pas de devise.

L: Y a-t-il quelque chose que vous souhaiteriez ajouter?

E. H.-M.: Ajouter quelque chose? Après une telle logorrhée, ce serait indécent, je trouve...
Donc j'en reste là, en espérant avoir en partie au moins satisfait votre attente. Ne m'en veuillez pas de la sincérité un peu brutale, peut-être, de certains de mes propos - mais à quoi bon se parler si c'est pour dire n'importe quoi?
Encore une fois, je vous remercie très chaleureusement du témoignage d'estime que vous m'avez adressé en m'invitant à répondre à vos questions.

Voici la liste des livres enregistrés par Eric Herson-Macarel:
(Note: Jusqu'en 1994, les livres étaient enregistrés à plusieurs voix. Pour les premiers livres, je préciserai donc (sauf pour «L'immoraliste«, car je ne m'en souviens plus), quel rôle il avait.)

1989:
L'immoraliste: André Gide
Le salaire de la peur: Georges Arnaud (narrateur)
Génitrix: François Mauriac (narrateur)

1990:
Le troisième homme: Graham Greene (Rollo Martins)
L'aiguille creuse: Maurice Leblanc (narrateur)
La demoiselle aux yeux verts: Maurice Leblanc (narrateur)
La barre-y-va: Maurice Leblanc (narrateur)

1991:
L'île aux trente cercueils: Maurice Leblanc (narrateur)
Malataverne: Bernard Clavel (narrateur)
Les aventures de Sherlock Holmes: Le pouce de l'ingénieur: Arthur Conan Doyle (l'ingénieur)

1992:
Salammbô: Gustave Flaubert (Naravas)

1993:
Le voyageur imprudent: René Barjavel (narrateur)
La paroi: Pierre Moustiers (narrateur)

1995:
La voie royale: André Malraux
L'aube: Elie Wiesel

1996:
La nuit du renard: Mary Higgins Clark
Dick Contino's blues: James Ellroy
Hollywood nocturnes: James Ellroy
Zigzagmovie: Elmore Leonard
Rue barbare: David Goodis

1997:
Là où dansent les morts: Tony Hillerman
Les sectes mercenaires (une aventure du Poulpe): Bertrand Delcour
Le père goriot: Honoré de Balzac
Le grand cahier: Agota Kristof

1999:
La preuve: Agota Kristof
Le troisième mensonge: Agota Kristof
La bête humaine: Emile Zola
Le silence de la mer: Vercors

2000:
Quand un roi perd la France: Maurice Druon
Le dernier coyote: Michael Connelly

2001:
L'envol des anges: Michael Connelly
La condition humaine: André Malraux

2002:
La glace noire: Michael Connelly
Wonderland avenue: Michael Connelly

2003:
En crabe: Günter Grass
Darling Lilly: Michael Connelly
Les soldats de l'aube: Deon Meyer

2004:
Lumière morte: Michael Connelly

2005:
Le poète: Michael Connelly
Deuil interdit: Michael Connelly

2006:
Les égouts de Los Angeles: Michael Connelly
La blonde en béton: Michael Connelly

2007:
La mort est mon métier: Robert Merle
Echo park: Michael Connelly

(Note: «Echo park« m'a été offert par les éditions Livraphone. Je ne ferai pas de critique de l'ouvrage afin de ne pas marcher sur les plates-bandes de la rédactrice qui l'a déjà fait ici. Je profite donc de l'interview du comédien qui a enregistré le livre pour remercier les éditions Livraphone pour ce cadeau.