Dis-moi si tu souris

L'ouvrage:
Parker Grant, seize ans, est aveugle depuis l'âge de sept ans à la suite d'un accident dans lequel sa mère est morte. Son père a fait de son mieux pendant les années qui ont suivi.
Un matin, après son jogging quotidien, Parker trouve son père mort. Outre la peine due à cette perte, elle doit se faire à la cohabitation avec son oncle, sa tante, et ses deux cousins (Sheila et Petty).

Critique:
Avant de parler de l'intrigue, je tiens à dire que je suis reconnaissante à Eric Lindstrom de n'avoir pas écrit n'importe quoi concernant les personnes aveugles. Il m'est déjà arrivé de poser un livre en pestant parce qu'il racontait des âneries. Bien sûr, tous les aveugles ne se comportent pas exactement de la même manière, mais ce qui est dit ici me rappelle beaucoup ce que je fais. Par exemple, Parker demande aux gens de la prévenir avant de la toucher, de ne pas déranger ses affaires, de s'annoncer en entrant dans une pièce où elle est ou de prévenir en en sortant, de ne pas hurler en s'adressant à elle, de ne pas parler comme si elle avait 2 de QI. Ces demandes ne m'ont pas du tout paru incongrues. Malheureusement, j'ai connu ce genre de désagréments. En général, je réagis moins vertement que l'héroïne, surtout vis-à-vis de ceux qui, voulant bien faire, sortent (par exemple) mon déjeuner de mon sac, et étalent tout (plat, couverts, dessert) à côté de moi. Comme le dit Parker, on ne s'y retrouve plus si quelqu'un bouleverse tout.
À l'inverse de l'adolescente décrite ici, je ne compte pas les pas qui mènent d'un lieu à l'autre, je ne reconnais pas la voiture d'une personne que je connais au son de son moteur, etc.
Parker explique qu'elle connaît des restaurants proposant un menu en braille. Cela existe peut-être dans des pays anglophones, mais en France, je n'en ai jamais vu. (Il est vrai que la France est en retard sur beaucoup de choses...)
Parker cache ses yeux avec un bandeau où des yeux sont dessinés. Elle l'explique. Sur ce point, je ne pense pas du tout comme elle (que ce soit sa raison officielle ou sa raison officieuse). En plus, au long du roman, je me suis demandé comment il se faisait que le bandeau ne la gênait pas. Cette réflexion est assez logique de ma part, moi que le moindre bracelet gêne. ;-)

Outre la justesse de ses propos quant au handicap de l'héroïne, Eric Lindstrom signe un roman bien pensé, à la fois grave et cocasse. Parker s'engage dans une espèce de parcours initiatique au long duquel elle comprendra que des idées trop tranchées peuvent être nuisibles, que l'honnêteté n'empêche pas la diplomatie, et qu'elle va devoir vivre avec ses peurs et ses chagrins au lieu de les fuir. Il y a des moments où elle m'a vraiment agacée. C'est après qu'elle découvre ce qu'aurait dû lui dire Trish, mais aussi lorsqu'elle oblige Molly à la guider en certaines circonstances. Bien sûr, il vaut mieux une héroïne qui est à la fois sympathique et agaçante, une humaine qui a encore des leçons d'humilité à recevoir. D'autre part, si certaines choses exaspèrent, on peut aussi comprendre la jeune fille. Sa manière de se comporter avec Sarah, lorsqu'elle a des doutes, est également discutable, mais là encore, que ferions-nous si nous étions perdus (moralement)? Malgré tout, Parker avance et se remet en question.

J'ai eu un peu de mal à apprécier Sheila. Pourtant, elle agit pour les mêmes raisons que Sarah. C'est sûrement parce qu'elle agit différemment, et que sa manière de faire m'a déplu que j'ai eu davantage de mal à lui accorder les circonstances atténuantes. Tous les personnages sont attachants, à leur façon. Certains piétinent allègrement les apparences. Par exemple, Kent n'a pas l'air très futé ni très aimable, au début, et on se rend compte que ce n'est pas le cas. Lorsque Danny apparaît, tout le monde est époustouflé par sa beauté (cela donne lieu à une scène très drôle entre Sarah et Parker), puis Molly explique quelque chose, et force nous est de reconnaître qu'elle a raison. Faith fait partie du «trio dynamique», c'est-à-dire des filles les plus populaires, ce qui ne l'empêche pas d'être amie avec Parker et Sarah.

On trouvera peut-être Scott trop gentil. Peut-être que certains espéreront une fin où une chose est attendue mais pas encore arrivée... Je ne sais pas trop ce que j'aurais voulu quant à la fin, mais de toute façon, elle n'enlève rien au fait que le roman aborde intelligemment les thèmes de l'amitié, de l'adolescence, de la trahison... et surtout, il invite à ne pas négliger le point de vue des autres.

Éditeur français: Nathan.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Lauren Fortgang pour les éditions Hachette Audio.

Je connais peu Lauren Fortgang. J'ai aimé son interprétation. Elle parvient à ne pas faire une voix trop pénible pour les garçons. J'ai quand même trouvé dommage qu'elle fasse des voix caractéristiques à Sarah et Sheila. Sheila a l'air d'une pétasse idiote, et Sarah, on dirait qu'elle a 2 de tension. Heureusement, la voix de Sarah devient moins caractéristique au long du roman.

Pour les personnes aveugles qui souhaiteraient lire ce roman en français, il existe en audio à la Ligue Braille. Je l'avais d'ailleurs commencé ainsi, mais la lectrice tentait de prendre un accent pour les prénoms anglophones, notamment «Parker», et je n'ai pas pu le supporter. J'ai donc été ravie de le trouver en anglais sur Audible.fr.

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