Des clous

L'ouvrage:
Catherine, Laura, Rodolphe, Sonia, Marc, Francis. Ces six personnes travaillent chez Human Tools (HT). Ils ne sont pas conformes à ce que souhaite le patron, Frédéric Hautfort. Celui-ci voudrait les licencier pour faute lourde, et a trouvé une manière particulièrement raffinée de les y pousser. Il va les manipuler en leur faisant faire un séminaire de «remotivation», supervisé par Denis, un comédien. Les aspérités, les clous qui dépassent, qui font tache, il compte s'en débarrasser avec brio.

Critique:
Ce roman est d'abord une excellente critique sociale. Avec précision et méticculosité, Tatiana Arfel décortique les rouages d'une grande entreprise, dissèque comment des humains égoïstes et ambitieux, devenus machines, exigent que la vie soit, elle-même, une grande machine. Denis compare la manipulation exercée par Hautfort à ce qui est fait pendant les guerres et les dictatures. En effet, on annihile lentement la volonté et la pensée de l'autre. On le matraque de sous-entendus pour le dévaloriser. On l'assure que c'est en se conformant à ce qu'on lui demande qu'il sera le meilleur. Tout cela en douceur, et en certifiant qu'on prend sur soi pour aider la personne à s'en sortir.
Les tactiques et mécanismes de manipulation sont démontés, expliquées, mis au jour bien mieux que ne le fait n'importe quel documentaire sur le sujet. Attitudes, langage, actes, tout est analysé. C'est à la fois effrayant et rassurant. Une telle veulerie de l'homme contre son semblable est écoeurante, mais il est réconfortant, lorsque tout est expliqué, de voir qu'on peut y faire face... encore faut-il avoir compris qu'on est manipulé. Ici, la forme de harcèlement est peu commune, car elle n'est pas à découvert.
D'autre part, ce roman m'a fait prendre davantage conscience (je l'avais quelque peu remarqué), que beaucoup d'hommes tentent, à plus ou moins grande échelle, de manipuler son semblable. Quand on voit le lavage de cerveau fait par HT (dont le nom est très bien trouvé), on peut se demander si on n'est pas soi-même victime de manipulation où que ce soit, et si on a l'esprit critique en toutes circonstances...

En quatrième de couverture, l'auteur indique que son roman n'est pas un roman d'anticipation. Je ne suis pas très loin de partager son point de vue. Bien sûr, je pense qu'aucune entreprise n'est au niveau de HT, mais elles ne doivent pas en être très loin...

J'ai apprécié la disposition du roman. Au début, elle peut être perturbante, car tout est très cadré, très structuré. Le roman est polyphonique, ce que j'aime beaucoup. Cependant, les personnages sont souvent seuls. On les entend réagir par rapport à ce qui se passe, mais on a souvent l'impression qu'ils n'agissent pas ensemble. C'est justement le but de HT, et c'est pour ça que le livre est agencé ainsi.

Tous les personnages sont intéressants, et ont tous quelque chose à dire. Certains trouveront peut-être que Frédéric, Sabine, et Stéphane sont caricaturaux. Je ne le pense pas. Si l'auteur force le trait, c'est à peine. Sur eux, je ne dirai pas grand-chose, car tout est écrit. L'auteur les analyse en transcrivant leurs pensées.

Denis est une espèce de passerelle. Il pense qu'abandonner ses rêves, c'est bien. Il croit qu'avoir un travail «normal» le fondra dans la société. Il rêve de conformisme. C'est pour cela qu'au départ, il est perméable à l'acide de HT. Il voit bien certains défauts, mais il pense qu'ils sont moindres. Son évolution et ses réactions sont la preuve qu'on a toujours besoin d'aides extérieures pour analyser une situation.

J'avais peur que les six personnages «non-conformes» soient pareils. C'est étrange, mais je le craignais. Heureusement, il n'en est rien. La manière de réagir de chacun montre sa différence: vécu, sensibilité, expérience... J'ai été étonnée par la décision finale de Rodolphe. Je la comprends, mais je ne pensais pas que ce personnage réagirait ainsi. Il m'avait semblé plus fort, mieux armé, plus battant.
J'aime beaucoup Catherine, la seule à ne jamais perdre l'essentiel de vue (même quand les anti-dépresseurs obscurcissent ses pensées).
J'ai compris la volonté de Marc et de Sonia de vouloir à tout prix se conformer à ce qu'on voulait d'eux, de vouloir bien faire pour être acceptés, reconnus par leurs pairs.
J'ai apprécié l'évolution de Mariama. Elle apparaît peu, mais l'auteur parvient à montrer sa personnalité de manière très nette. Elle aussi est une espèce de jonction: elle veut être reconnue voire admirée, mais jusqu'où est-elle prête à aller? Est-ce vraiment elle qu'on reconnaît ou la machine bien huilée qu'elle s'efforce d'être?

Le seul petit reproche que je ferai tient à un peu de manichéisme «primaire» dans ce que dit Denis vers la fin: la ville, c'est corrompu, pollué, on y est dépersonnalisé; la campagne, on y mange mieux, on fait attention aux autres... Ce n'est pas absolument faux, mais j'ai trouvé que le discours de Denis l'accentuait un peu trop.

Éditeur: José Corti.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Martine Moinat pour la Bibliothèque Sonore Romande.
Comme d'habitude, Martine Moinat a très bien interprété ce roman. J'ai particulièrement apprécié le contraste qu'elle est parvenue à faire ressortir lorsque Denis est en entretien avec Frédéric. De manière très nuancée, elle a su rendre l'assurance pleine de morgue de Frédéric, et la soumission effarée de Denis. Son jeu est ainsi pendant tout le roman. Elle donne vie à tous ces personnages. Cela n'a pas dû être facile.
Je n'ai pas trop compris pourquoi parfois, elle prononce «Laora» (à la semi-italienne ou semi-espagnole, mais heureusement, sans rouler le «r»), alors qu'en français, on dit Lora. Il me semble, en plus, que Laura est française...

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