De beaux lendemains

L'ouvrage:
Petit village du nord de l'état de New York.
Alors qu'elle conduit le bus de ramassage scolaire (comme elle le fait tous les jours depuis vingt ans), Dolorès Driscoll a un accident. Les conséquences sont terribles: plusieurs enfants sont tués, et une adolescente (Nicole Burnell) reste paralysée.
L'auteur expose ses personnages et leur ressenti à travers les points de vue de quatre d'entre eux: Dolorès, Billy (le père de deux enfants tués), Mitchell Stephens (avocat), et Nicole.

Critique:
J'affectionne les romans polyphoniques. Ici, l'auteur se glisse très bien dans la peau des différents narrateurs. Il montre leurs univers, leurs pensées, leurs convictions, leurs motivations. On voit tout de suite ce qui les caractérise, par exemple, le solide bon sens de Dolorès, son amour d'une vie simple, l'admiration qu'elle ressent pour son mari et leur complicité...
Je pense quand même que le livre aurait dû être plus long. J'aurais souhaité un autre chapitre où Mitchell prend la parole. En effet, il semble prêt à s'occuper fermement d'une situation délicate, et j'aurais aimé savoir si sa résolution avait tenu, et ce qu'il aurait fait.

Russell Banks explique très bien comment un court événement peut faire basculer nos vies. Il exprime bien l'impuissance de chacun à changer le cours du destin. En effet, Dolorès et Billy (qui a assisté à l'accident), n'ont rien pu faire.

Ensuite, il montre que chacun vit cet événement à partir de soi-même. C'est compréhensible. Pourtant, au fond de ce désespoir qui engendre l'égoïsme, deux personnages comprennent ce qu'il faut faire pour que le village ne se transforme pas en champ de bataille régi par la colère et l'aveuglement. Ces deux personnages connaissent la souffrance. Elle ne vient pas de s'abattre sur eux avec l'accident. Ils la pratiquent depuis plusieurs années. Et lorsqu'un coup du sort l'accentue pour eux, alors qu'on pourrait penser qu'ils ne pourront plus en supporter davantage, ils ont la force et l'intelligence de comprendre ce qu'il faut faire. L'accident est même presque bénéfique à l'un des personnages, car son calvaire cessera.

Je n'ai pas réussi à apprécier Mitchell. Par son récit, on comprend bien la colère qui l'anime, et qu'il tente de mettre au service de ce qu'il croit être des justes causes. Cependant, son acharnement fait (du moins dans ce cas précis) que les habitants du village vont se transformer en ennemis potentiels d'autres,voire d'eux-mêmes. Les inciter à se révolter, dans ce cas, n'est pas bon, car en réalité, personne n'est à blâmer pour l'accident. Mitchell souhaite que des personnes qui souffrent obtiennent au moins un dédommagement financier, soit. Mais il ne veut pas voir qu'il fait de ces gens ses pantins, jouant de leur douleur, appuyant sur les cordes sensibles, les manipulant, se repaissant de leur malheur. Tel un charognard, il exploite leur détresse en croyant (ou feignant de croire) qu'il leur apportera un peu de réconfort. Même si on le comprend, si on conçoit qu'il ne parvienne pas à voir les choses ainsi, c'est bien ce qu'il fait. Son acte détruit l'unité villageoise.

Je regrette que certaines choses restent ambiguës. À la fin, Dolorès apprend quelque chose qui, en fait, devait lui être dit. La chose ne pouvait rester secrète. Après cela, elle explique son ressenti. Si j'ai compris l'un de ses sentiments, et l'espèce de sagesse qu'il fait naître en elle, j'ai du mal à m'expliquer l'autre. Le ressent-elle parce qu'au fond, elle se sent coupable?

Éditeur: Actes Sud.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Martine Moinat pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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