Cristallisation secrète

L'ouvrage:
La narratrice vit sur une île où, petit à petit, les choses disparaissent. Lorsque cela se produit, les habitants de l'île oublient ce qui disparaît. Par exemple, le jour où le parfum a disparu, chacun est allé vider ses flacons dans la rivière, et plus personne n'a parlé de parfum.
La police secrète et les traqueurs de souvenirs surveillent les gens, car certains d'entre eux n'oublient pas ce qui disparaît. Ceux-là sont arrêtés.

Critique:
J'ai un tel a priori concernant Yoko Ogawa (tout le monde l'aime, et le peu que j'ai lu d'elle m'a paru statique et contemplatif) que quand la BSR a fait enregistrer ce livre, je l'ai commencé (aimant beaucoup la lectrice), et arrêté, le trouvant ennuyeux parce que statique. Pour ma seconde tentative, j'ai réussi à mettre mon a priori de côté, et je me suis même demandé comment il se faisait que j'avais pensé ainsi la première fois. Maintenant que je l'ai lu en entier, je peux dire que ce roman m'a plu.

L'autrice crée habilement une ambiance oppressante. À partir du moment où la narratrice se lance dans une certaine entreprise, la tension monte. Elle culmine le soir où on fête l'anniversaire du grand-père.
L'intrigue est sans temps morts. Peu à peu, Yoko Ogawa construit un édifice duquel les personnages ne pourront sortir. Les traqueurs de souvenirs et la police secrète rappellent bien sûr les oppresseurs en temps de guerre.

La narratrice est sympathique parce qu'elle est tiraillée. Tout comme la plupart des habitants de l'île, elle oublie ce qui disparaît, et n'a pas de problèmes pour vivre sans; cependant, elle n'est pas indifférente à ce qui arrive à ceux qui n'oublient pas. Bien sûr, cela vient de son histoire familiale, mais je pense aussi qu'elle sait faire preuve d'empathie. À certains moments, elle peut paraître insensible, parce que l'évocation des choses disparues ne la touche pas. Pourtant, il est évident qu'elle n'est pas insensible, mais pour elle, les choses disparues n'existent plus, et c'est comme si elles n'avaient jamais existé. Elle est constituée ainsi. À travers ce personnage, la romancière demande à son lecteur de faire preuve d'empathie. En effet, il ne faut pas juger son indifférence quant aux disparitions. Le roman qu'elle écrit, et dont certains passages sont proposés au long de l'histoire, en est une preuve. Elle maîtrise son sujet, parce qu'il rappelle ce qu'elle vit. Quant à son héroïne, elle finit par ressentir ce que la narratrice éprouve, tout en le craignant.

Le thème de la mémoire n'est pas forcément exploré et analysé sous toutes les coutures, cependant, ce qui arrive aux personnages provoque, chez le lecteur, une réflexion sur ce thème. J'ai trouvé cela plus intéressant que les romans où le personnage principal est amnésique, et tente de retrouver ses souvenirs. Dans les deux cas, on se dit qu'à la place du personnage, on serait déstabilisé, mais la façon de faire de Yoko Ogawa est plus effrayante, parce que la narratrice n'est pas touchée par la perte des souvenirs, et celle-ci se fait progressivement, sans qu'elle ne puisse rien y faire. Cette immuabilité m'a rappelé «L'âge des miracles» (de Karen Thompson Walker) et «En un monde parfait» (de Laura Kasischke).

Éditeur: Actes Sud.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Martine Moinat pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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