Crime d'honneur

L'ouvrage:
1945, un village au bord de l'Euphrates. Natsé en a assez de mettre des filles au monde. Alors qu'elle espère un fils, voilà que des jumelles naissent. C'est leur histoire, ainsi que celle de cette famille, que raconte Esma.

Critique:
Une chose pourrait rebuter dans ce roman: la structure. Elif Shafak ne cesse de louvoyer entre plusieurs moments qui furent décisifs pour la famille. Le récit commence en 1992, puis on passe à 1945, puis aux années 50... puis on alterne entre les années 70 et 1991, etc. C'est le genre de structure que je n'aime pas parce que pour moi, cela fait très brouillon, et souvent, cela n'a pas vraiment de raison d'être. Cependant, ici, la romancière sait ce qu'elle fait, et construit un puzzle dont on imbriquera petit à petit les pièces. Le lecteur comprendra très vite que la structure est ainsi car certaines informations ne doivent être délivrées qu'à certains moments. Cela ne sert pas uniquement à retarder une révélation, cela montre les personnages à différents moments de leur vie, ce qui fait que l'opinion du lecteur se construit par petites touches. Par exemple, on apprend que tel personnage est un meurtrier: on va fatalement éprouver de la répulsion. Puis, on découvre son passé petit à petit. Cela ne fait pas qu'on approuve son crime, mais qu'on comprend l'état d'esprit dans lequel il était. Trahi dans son enfance (même si c'étaient de petites trahisons, elles seront forcément marquantes), élevé dans des traditions qui sont différentes de celles du pays où il grandit, ce personnage semble tiraillé entre plusieurs courants.

Ce schéma se retrouve quant aux autres personnages.
L'histoire de cette famille ne laissera pas indifférent. Chacun se débat entre devoir, coeur, traditions. La communication n'est pas toujours aisée entre eux. Certains joueront (malgré eux ou de manière consentie) un rôle de sacrifié. Certains connaîtront une espèce de parcours initiatique semé d'embûches qui leur fera acquérir une sorte de sagesse teintée de résignation et de paix. Même si on n'est pas d'accord avec certaines de leurs conclusions (c'est mon cas concernant ce que pense Pembe de son parcours, à un moment), on comprend pourquoi ils en arrivent là.

À la fin, certaines questions restent. On peut deviner la plupart des réponses. Néanmoins, j'ai trouvé la fin un peu rapide. Peut-être est-ce dû à la structure...

D'un petit village Kurde au Londres des années 70, Elif Shafak fait voyager son lecteur, l'immergeant dans des univers semblant ne pas pouvoir se rencontrer et qui, pourtant, se croisent.

Éditeur: Phébus.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Monique Gay pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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