Aurora Kentucky

L'ouvrage:
1938, Aurora, petite ville du Kentucky.
Olivia Cross a quarante-deux ans. Elle tient l'épicerie que tenait son père, Tate Harker, avant elle. Elle élève son petit-fils, William. Sa mère, Ida, vit dans un cabanon jouxtant l'épicerie.

Voilà plusieurs jours que les loups d'Alaska, dont les ancêtres furent implantés sur la propriété par le grand-père d'Olivia, sont massacrés. Il manque une oreille à chacun d'eux: trophées macabres collectionnés par celui qui vandalise sa terre, pense la jeune femme.
D'autres événements vont remettre en question toutes les certitudes d'Olivia.

Critique:
Carolyn D. Wall signe ici un magnifique roman qui fera passer le lecteur par toute une palette d'émotions. L'auteur mêle l'histoire de la famille d'Olivia à un pan de l'Histoire américaine. Elle nous raconte des faits qui pourraient sembler ordinaires: une famille pauvre qui fait ce qu'elle peut pour s'en sortir, une femme que la vie a blessée, qui se résigne tout en tirant le meilleur parti de ce qui lui arrive, une «rivalité» qui vire au cauchemar... Sous la plume de Carolyn D. Wall, ces faits ne nous paraissent plus si ordinaires. Pas de clichés, pas de sensiblerie, pas d'aigreur, pas de pathos dans ce livre. Il y a parfois de l'amertume, mais c'est bien compréhensible.

L'intrigue est empreinte de la même magie. Il n'y a aucun temps mort. Carolyn D Wall nous replonge brutalement dans un pan peu glorieux de l'histoire des Etats-Unis, un pan que certains souhaiteraient oublier, que d'autres aimeraient faire revivre. Elle n'en fait pas trop, se contentant d'exposer les faits, déliant certaines langues. Cela suffit pour plonger le lecteur au coeur de l'horreur. Cette façon, à la fois délicate et sans complaisance d'évoquer les faits, est plus percutante que n'importe quel documentaire. En outre, le lecteur, ayant côtoyé les personnages, les trouvant sympathiques, sera d'autant plus horrifié de ce qui arrive à Aurora. Montrer les gens dans leur quotidien, n'est-ce pas la meilleure façon de prouver que la couleur n'est pas une différence?
L'auteur soulève également la question du non-dit, tant sur le plan historique que familial.
Ce roman peut se lire comme un roman social doublé d'une intrigue policière, renforcé d'une pincée d'histoire.
Malgré l'omniprésence de la gravité, voire de la douleur sourde, Carolyn D. Wall distille quelques notes d'humour et d'espoir. Le lecteur sourit, malgré la tension, lorsque William exulte de n'avoir rien raté, et que Love Alice dit au marshall qu'il mange trop de tourtes aux noix de pécan. Le «prénom» même de Love Alice est un rappel constant d'une erreur amusante.

En général, je n'aime pas les romans avec retours en arrière. Ici, cela ne m'a pas gênée, tant j'étais captivée par l'histoire de cette famille, de cette petite ville.
Les chapitres sont courts, le style est fluide. La prose de l'auteur est traversée de quelques notes poétiques. En quelques mots, le ton et l'ambiance sont donnés. Parfois, une phrase suffit pour susciter l'émotion.

Le personnage d'Olivia est de ceux qui marquent. Elle n'a pas toujours agi comme il l'aurait fallu, elle assume ses erreurs, s'arrange avec les coups que lui porte la vie, a appris à respecter la sagesse, d'où qu'elle vienne...
Sa relation avec sa mère est bien analysée. Ida n'a jamais été une mère, agit toujours de manière détestable, se cache derrière sa bigoterie, et pourtant, Olivia ne l'abandonne pas. Ce n'est pas pour autant qu'elle souffre en silence, et tend l'autre joue.
Olivia s'est construite presque seule, et se bat, même quand elle touche le fond. Si parfois, elle baisse les bras, cela la rend plus humaine, plus réaliste. Le lecteur comprend également sa détresse et son désarroi lorsqu'elle découvre ce qu'on lui cache. Sa première réaction (tourner le dos à tous), est compréhensible, et montre bien que ce n'est pas l'héroïne parfaite et aseptisée des romans de Juliette Benzoni ou d'autres de ce genre.
Elle tente d'armer son petit-fils, en lui montrant que le monde est mauvais, et pourtant, elle garde espoir. C'est ce qui la pousse à agir.

Son père est fait du même bois. Tout comme Olivia, le lecteur lui reprochera surtout de plier devant Ida, mais en y réfléchissant, que pouvait-il faire d'autre?
Quant au reste, je ne peux rien dire de peur de trop en dévoiler.
Concernant Ida, malgré son égoïsme et sa méchanceté, on ne peut pas dire que ce soit un personnage manichéen. Elle n'a pas supporté certains choix qu'elle a faits sans réfléchir, ce qui l'a précipitée dans l'aigreur, le caprice, et qui fait qu'elle se mettra du côté du plus fort. Tout en la vouant aux gémonies, sans lui accorder aucune circonstance atténuante, le lecteur s'explique son attitude. Ida est, en fait, faible, opportuniste, et n'assumera jamais ses choix. Cela l'oppose à Olivia, renforçant l'antipathie entre les deux femmes.
Beaucoup d'autres personnages seront sympathiques au lecteur: Junk, Love Alice, William, Saul, Wing. Tous ont un certain charisme qui fait qu'on ne pourra pas les oublier, et qu'une fois le livre refermé, on y repensera pendant un certain temps. Et ça, dirait Love Alice, c'est une vérité vraie.

Éditeur: éditions du Seuil.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par mon mari.

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