À sa place

L'ouvrage:
Helen et Ellie sont jumelles. Ellie est un peu lente, fait des bêtises... Un jour, Helen, la meneuse, a l'idée d'un jeu. Pour le reste de la journée, elles vont se faire passer l'une pour l'autre. Chacune se coiffe comme l'autre, s'habille comme l'autre, Helen fait répéter Ellie... Cela fonctionne. Mais lorsqu'Helen en a assez du jeu, Ellie refuse de lui rendre sa place. Le calvaire d'Helen ne fait que commencer...

Critique
Ce livre m'a tout de suite attirée, mais m'a également effrayée. Je me suis demandé comment Ann Morgan allait s'en sortir. Comment Ellie pourrait-elle réellement prendre la place de sa soeur, étant donné qu'elles étaient très différentes? Par exemple, scolairement, comment Ellie pouvait-elle progresser au point d'être au niveau d'Helen? Tout cela est expliqué. Je ne sais pas si l'explication me convainc tout à fait, mais elle est vraisemblable grâce à des circonstances, d'autres faits que l'auteur a su amener. Ce que j'ignore, c'est à quel point elle s'est documentée et à quel point elle a spéculé quant à ce que peut faire notre cerveau lorsqu'on est face à un traumatisme, puis à ce qu'on considère comme une échappatoire.

On peut aussi se demander comment Margaret, la mère des jumelles, ne s'est pas aperçue de l'échange. Pourquoi n'a-t-elle pas cru Helen lorsque celle-ci clamait être elle-même? Ça aussi, c'est expliqué. Et malheureusement (mais heureusement pour la crédibilité de l'intrigue), c'est extrêmement convaincant... C'est préparé, très bien amené... si l'auteur n'avait pas fini par le dire, j'aurais râlé, car c'était une évidence.

Certaines choses sont un peu moins bien expliquées. Par exemple, pourquoi Helen ne parvient-elle pas à se faire entendre? Certes, elle est trop impliquée et laisse ses émotions prendre le dessus. Cela peut se comprendre. Cependant, son but étant de prouver qu'elle est elle-même, pourquoi ne parvient-elle pas (scolairement, par exemple) à être comme avant? Tout comme pour Ellie, des éléments de réponse sont donnés, mais leur crédibilité est discutable.

Certains trouveront peut-être étrange (voire artificiel) que les jumelles se soient à ce point accrochées à un prénom. Pourquoi Helen ne pouvait-elle pas transformer la Ellie qu'elle était censée être en Helen? Pourquoi le prénom la bloquait-il à ce point? Pourquoi transcendait-il Ellie lorsqu'elle a pu être Helen? Cela s'explique par le fait que les jumelles étaient très jeunes, attachées à leurs repères et au sens de ces repères, mais aussi par le fait que leur éducation avait été très chaotique. Tout en acceptant cette explication, je me dis quand même qu'Helen aurait peut-être pu surmonter le prénom.

Un autre épisode est mal expliqué. Celui où Helen veut montrer qui elle est devant Mary. Ellie retourne la chose à son avantage, mais comment se fait-il que Mary soit dupe? Pourquoi ne va-t-elle pas chercher Helen au bout de quelques minutes? Surtout si elle pense que c'est Ellie, celle-ci ayant la réputation d'être fragile.

Ann Morgan s'est attachée à la psychologie des personnages, montrant les multiples conséquences d'événements, de malentendus engendrés par des non-dits, dont on ne peut pas se relever, surtout si on n'est pas aidé. J'ai trouvé cela très bien exposé. Helen est la narratrice, de ce fait, on profite moins du point de vue d'Ellie. L'auteur en montre un aperçu lors de la scène où celle-ci, adolescente, va provoquer Helen qui écoute de la musique dans la voiture, mais aussi grâce à la lettre écrite par la femme qu'elle est devenue. (Au sujet de cette lettre, l'auteur exagère un peu. Souhaitant faire durer le suspense, elle retarde beaucoup l'ouverture de l'enveloppe et la lecture de son contenu. Je ne lui en veux pas trop parce qu'elle comble cela par des éléments intéressants, mais je n'ai pas aimé la ficelle. (Dans les rares moments où on entrevoit Ellie, on comprend confusément (à l'instar d'Helen) qu'elle aussi souffre. Par la suite, sachant tout ce qu'il y a à savoir, je me suis demandé comment elle avait pu se contrôler à ce point. Il aurait peut-être fallu qu'on la voie davantage, que l'auteur la montre dégringolant, car il n'est pas très logique qu'elle ait pu à ce point donner le change sur une si longue période. On a de petits aperçus de sa faiblesse lorsqu'Eloïse dit certaines choses à Helen, mais il en aurait fallu davantage.

Les chapitres alternent le passé et le présent. En général, je n'aime pas cela, car l'une des deux époques est souvent moins intéressante que l'autre, et puis je n'aime pas les récits non linéaires. Dans la vie, il n'y a pas d'alternance passé présent. Ici, cela m'a moins dérangée que chez certains autres. J'ai été gênée au moment où Helen raconte un épisode heureux de son passé, car son présent nous a déjà montré qu'il s'est mal terminé, même si on ignore comment cela se fait. De plus, il y a une correspondance qu'une structure linéaire aurait établie de manière plus marquée (telle qu'elle est ici, il faut que le lecteur soit plus attentif). Je parle de ce que la grand-mère dit (à demi-mot) à Helen. Quelques chapitres plus loin, on en entend à nouveau parler, et on assemble certaines pièces... L'auteur ne confirme jamais explicitement cette déduction, mais elle souhaite que le lecteur la fasse. Cela n'excuse en rien la victime présumée, mais cela donne un élément de plus au lecteur afin qu'il se forge une idée de ce personnage.

J'ai lu quelques avis avant de commencer le roman. Certains se plaignent de la fin. Une personne en a même été extrêmement déçue, et pour elle, cela gâche le livre. Apparemment, ces personnes attendaient un revirement de situation, un rebondissement, une chute qui remette tout en question. Je tiens à remercier l'auteur de ne pas avoir tenté cela. J'ai été tellement déçue par des fins qui se voulaient ainsi, et qui, à mes yeux, ne parvenaient qu'à gâcher le tout (Exemples: «Hortense», de Jacques Expert dont la fin révèle des incohérences; «Ma vie pour la tienne», de Jodi Picoult; et tant d'autres!) qu'à l'inverse des personnes qui attendaient cela, je l'aurais détesté. C'est un roman psychologique. C'est tout au long de la narration qu'on découvre, peu à peu, des indices, des éléments d'analyse. Le dernier rebondissement (si on peut appeler cela ainsi) est ce que j'aurais reproché à la romancière de n'avoir pas fait. D'autre part, on peut voir les tout derniers mots comme une sorte d'évolution, d'acceptation, de compréhension: c'est moi qui me construis, ce n'est pas mon prénom et ce qu'il implique pour les autres. Pour moi, ce livre n'était pas fait pour une fin spectaculaire. Celle inventée par Ann Morgan est préparée. Rien dans le roman ne laisse supposer une chute. Donc, si vous recherchez cela, passez votre chemin.

Malgré certains aspects discutables, ce livre est un coup de coeur!

L'auteur étant anglaise, l'éditeur audio a demandé à la comédienne qui a enregistré le roman de préciser le titre et l'éditeur papier originaux. Je trouve que c'est une très bonne chose. J'espère que désormais, cela sera fait pour tous les romans étrangers publiés par Audible.

Service presse des éditions Audible Studios, dont vous trouverez le catalogue sur le site Audible.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Camille Lamache.

J'ai beaucoup apprécié le jeu de la comédienne. Elle modifie à peine sa voix pour les hommes, ce qui fait que cela reste naturel. Elle sait prendre une voix de fillette. Elle joue très bien «les voix» (vous verrez desquelles il s'agit), changeant très rapidement (et sans difficultés apparentes) d'intonation. Elle joue à merveille la colère, la peur, etc. Elle fait certaines liaisons pas forcément nécessaires (comme pour «papier aluminium»), mais étant une fan des liaisons, et déplorant que beaucoup les délaissent, ce n'est pas moi qui irai le lui reprocher.
J'ai regretté qu'elle prononce des noms propres comme Mary en faisant le «r» à l'anglophone, ce qui, pour moi, n'est pas naturel dans un texte en français.
Je ne comprenais pas pourquoi, parfois, elle prononçait Ellie avec un «h» au début. Non seulement ce «h» n'est pas commun dans la prononciation française, donc je le trouve incongru dans un texte en français, mais ici, le prénom ne commence pas par un «h»... Elle m'a expliqué qu'après l'échange, le prénom Ellie était écrit différemment, héritant du «h» d'Helen, et que l'éditeur audio avait voulu le retranscrire de façon sonore. Si je comprends ce qu'a voulu faire l'auteur (Ellie ne voulait plus être elle-même, mais ne parvenait pas vraiment à être sa soeur), je n'en vois pas l'utilité. Le souhait de l'éditeur audio est logique, et peut-être suis-je la seule que cette prononciation gêne. J'avoue que j'aurais préféré une note de l'éditeur audio expliquant les différences orthographiques. (Je suppose qu'après l'échange, Helen s'écrit Ellen.) Il est vrai qu'en anglais, la prononciation de ces prénoms est naturellement différente.

Je croyais découvrir Camille Lamache avec ce livre audio. Or, pendant tout le roman, j'ai trituré mon cerveau en me demandant où je l'avais déjà entendue. Elle n'a pas de fiche sur DSD, et sa voxographie n'est pas sur son site. Il y a bien des extraits dans la rubrique «démos», mais cela ne me rappelle rien. Son CV en ligne remonte (pour les séries) à 2015 ou 2016, et je pense l'avoir entendue il y a bien plus longtemps, sûrement dans une série. Normalement, je pourrai bientôt cesser de torturer mon cerveau et mes éventuels lecteurs, car la comédienne va mettre sa voxographie sur son site.

Pour information, la structure du livre n'a pas pu être respectée. Il y a six pistes d'environ dix chapitres chacune.

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