A moi seul bien des personnages

L'ouvrage:
À soixante-dix ans, Billy Abott décide de raconter sa vie, sa famille, son entourage. Il commence par des faits importants, qui marquèrent son existence: son béguin pour la bibliothécaire de la ville (miss Frost), et sa découverte du roman «Les grandes espérances», de Charles Dickens.

Critique:
Ce roman dit des choses essentielles, mais malheureusement, l'auteur en fait trop, ce qui gâche un peu le tout. Par de multiples moyens, John Irving prône la tolérance. Il fait surtout cela à travers Billy, le narrateur. Celui-ci explique que même parmi ceux qui sont brimés, il y a du rejet. Par exemple, certains homosexuels pensent que les bisexuels ne sont pas normaux. Billy, victime d'intolérance de la part de sa propre mère, ne s'en laissera pas conter. Il aura le courage de ne jamais renier ce qu'il est, et de toujours faire passer son message de tolérance. À un moment, un personnage lui dit qu'on est tous intolérant, qu'il y a bien au moins une chose qu'une personne dite tolérante rejettera. Il le prend pour exemple et lui dit qu'il ne tolère pas l'intolérance. Cela m'a fait rire, et j'ai pensé que dans ce cas, j'étais comme Billy.

Le narrateur nous parle d'une époque: il va des années 60 aux années 2010, et expose l'évolution des choses en montrant qu'elles n'évoluent pas vraiment...
Racontant les vies de sa famille, de ses amis, de ceux qui gravitent autour de lui, il montre un éventail de réactions, de sentiments. Certains passages m'ont donné le fou rire. Par exemple, lorsque Kittredge prend Billy dans ses bras et le promène, prenant à témoin un pauvre garçon qui voulait juste se brosser les dents, ou bien le moment où Tom arrive à dire «heure»... Même l'une des premières expériences sexuelles de Billy (celle ayant eu lieu avec Elaine) fera plutôt sourire. Ces passages sont pourtant graves. Ce sont des tournants décisifs dans la vie de certains personnages. John Irving exprime cette gravité, mais au lieu de le faire sur un ton larmoyant (ce qui aurait été désastreux), il met ces moments en scène, les assortit de situations ou de mots cocasses.
Ces passages sont loin d'être les seuls amusants du roman. En outre, les dialogues sont vivants. Et bien sûr, il y a ce «défaut de prononciation» dont souffre le héros. Défaut qui n'affecte que les mots sur lesquels il fait un blocage psychologique. C'est à la fois drôle et touchant.

L'écriture, les romans, le théâtre ont une grande importance dans la vie de nos personnages. C'est par des romans que l'un fera passer ses «messages», c'est en jouant du Shakespeare que d'autres parviendront à trouver un certain équilibre, c'est grâce à la lecture que le héros acquiert des points d'ancrage, c'est le souvenir d'une histoire qui le rapprochera un peu de son père...

Chaque personnage de ce roman a quelque chose à dire. Chacun est particulier et appréciable, sauf peut-être «les filles Winthrop», qui représentent l'intolérance la plus criante. Certains diront peut-être qu'elles sont caricaturales. Je ne le pense pas. Elles sont très «marquées», mais des personnes comme elles existent. Mary est certainement la plus blâmable, puisqu'elle n'a jamais voulu essayer de comprendre et d'accepter son propre fils. Bien sûr, il faut prendre son échec amoureux en compte, mais cela ne lui sert pas vraiment d'excuse.
J'ai remarqué que peu de femmes étaient vraiment sympathiques. À part Elaine et sa mère, celles qui le sont ne font qu'une brève incursion dans le roman: Sue Aatkins par exemple. Bien sûr, les transsexuels sont sympathiques. Cela compense. ;-)

Malheureusement, comme je le disais plus haut, John Irving en fait parfois trop. D'abord, on dirait que Billy n'est entouré que de transsexuels et d'homosexuels. Entre sa famille et son entourage, il y en a beaucoup. De plus, tous les transsexuels sont des garçons qui voudraient être des filles. J'ai trouvé que tout cela faisait un peu artificiel.
Ensuite, dans les derniers chapitres, il raconte une succession de morts. Ça fait un peu «catalogue», d'autant que c'est souvent des homosexuels ou des transsexuels qui meurent du SIDA.

Par ailleurs, il y a une incohérence. Billy apprend la transsexualité d'un personnage au bout de plusieurs années. Pendant tout ce temps, il fréquente ce personnage. Il est étrange qu'il n'ait pas remarqué que sa voix n'était pas féminine... L'auteur ne dit d'ailleurs rien quant à cette voix. Il esquive le problème...

Éditeur: éditions du Seuil.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Philippe Lejour pour l'association Valentin Haüy.
Encore une fois, cela a été une très grande joie pour moi d'entendre Philippe lejour. (Pour ceux qui sont intéressés, vous pouvez voir ce que je dis de lui dans ma chronique de «Un homme effacé», d'Alexandre Postel.) Je pense que ce roman n'est pas facile à lire à voix haute. Il alterne les passages «contemplatifs» avec d'autres très vivants. De plus, on y parle beaucoup de sexe. Philippe Lejour lit cela sans trop en faire. Son ton n'est jamais gêné ni affecté ni trop sobre ni emphatique. Sa lecture est toujours très bonne, mais je pense que pour un livre comme celui-ci, ce n'est pas simple.
Quant à la prononciation des noms propres étrangers, je trouve qu'il s'en sort bien. Il en fait un peu trop pour certains noms, mais la plupart du temps, ça me convient. En outre, même si sa prononciation d'Elaine ne m'a pas trop plu, je reconnais que c'est ce qui m'a permis de deviner l'orthographe du prénom.

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