Une simple affaire de famille

L'ouvrage:
Inde, années 60.
Nariman vit avec Jal et Coomy, les enfants de sa femme décédée. Il est atteint de la maladie de Parkinson. Malgré cela, il voudrait pouvoir vivre à peu près normalement, et il tient à sa promenade quotidienne.
Un jour, il tombe, et se casse la cheville. Cela fait qu'il doit rester alité. Jal et Coomy ont du mal à jouer les infirmiers. Ils décident (surtout Coomy) de laisser ce fardeau à Roxanna, leur demi-soeur, fille de Nariman et de leur mère.
Roxanna, son mari (Yezad), et leurs deux enfants (Murad et Jehangir), vivent dans un petit deux pièces, acheté par Nariman comme cadeau de mariage. Ils auront du mal à se charger d'un nouveau pensionnaire. Pourtant, certains prendront un réel plaisir à la venue de Nariman.

Critique:
J'ai passé un très bon moment avec ce livre. Je vous en conseille la lecture.
D'abord, on suit l'histoire avec plaisir. La vie de ces personnages, leur psychologie, leurs failles... On comprend les rancoeurs de Coomy, la faiblesse de Jal. Les événements ont aigri Coomy, et l'ont rendue amère. Elle ne pardonne rien, ne veut pas voir que tout n'es jamais tout blanc ou tout noir, et charge Nariman de tous les torts. Mais en même temps, elle tente de le protéger comme elle peut, de la manière qui lui semble la meilleure.
D'autre part, l'histoire présente est entrecoupée de flashbacks qui correspondent aux souvenirs de Nariman. Là encore, le lecteur suit ce qui s'est passé avec intérêt.

Outre l'histoire, les événements et les personnages mènent vers des réflexions pas toujours faciles à accepter, mais qui, en tout cas, sont justes et réalistes. L'idée générale est que l'homme ne doit pas chercher à manipuler la vie de ses semblables à cause d'idées que lui-même et ses semblables se sont mis en tête.
D'abord, Nariman et Lucie sont broyés par des idées, une obsession humaine de respecter les castes. Lucie n'était pas une Parsie, donc elle ne pouvait épouser Nariman. Mais au nom de quoi?! Il me semble que c'est Yezad qui, à un moment, explique qu'on ne mélange pas les Parsis et les autres pour préserver l'unicité de la race. Quel est l'intérêt de l'unicité de la race, si cela n'apporte que souffrance et désastre? Car c'est ce que l'obstination ridicule de la famille de Nariman a engendré. Cela a détruit les vies de plusieurs personnes.

Ensuite, c'est Yezad qui est aveuglé par des idées arrêtées. Au départ, il se rend au temple pour essayer de trouver un sens à ses souffrances, essayer de les accepter. Sa démarche est donc positive. Il finit même par cesser de s'obstiner bêtement, et il aide Roxanna à soigner Nariman. (Ce refus d'aider sa femme m'avait déjà paru étrange, et m'avait mise dans de mauvaises dispositions face à Yezad.)
Malheureusement, ce qui, au départ, rendait Yezad plus tolérant, l'a perverti. Il devient fanatique, et de ce fait, totalement ridicule, et très bête. À force de prendre au pied de la lettre les dogmes édictés par certains hommes, il perd tout esprit critique, toute capacité à réfléchir, à ressentir, et devient détestable.

Enfin, le lecteur est obligé de constater autre chose qui ne lui plaît pas vraiment: à partir du moment où les choses se sont arrangées pour Yezad et Roxanna, la famille a été moins soudée, et Nariman pâtit de cette nouvelle aisance. Certains signes préparent à cela: le refus de Nariman de partir et d'avoir une domestique pour s'occuper de lui, le désespoir de Jehangir lorsqu'il faut quitter le petit appartement...
Cette vision est un peu radicale. Pourquoi l'aisance monterait-elle forcément à la tête des gens? Pourquoi la pauvreté serait-elle forcément unificatrice? Ou bien, cela sommeillait-il en chacun? Yezad était-il prédisposé à tourner bigot? Peut-être, étant données ses réactions à travers le livre. Quant à Roxanna, elle finit par regretter la façon dont cela a tourné. C'est Jehangir et Murad qui ont les réactions les plus saines et les plus pures. Est-ce parce que ce sont des enfants?

À travers des personnages et une intrigue captivants, Rohinton Mistry nous brosse un portrait de l'Inde sans complaisance. Il en montre les multiples facettes. Cette lecture a été très instructive pour moi de ce point de vue. Je ne connaissais pas grand-chose sur l'Inde, sur son fonctionnement. J'en avais eu un aperçu grâce à «De la part de la princesse morte», mais il me semble que «Une simple affaire de famille» développe plus certains aspects. En plus, il nous parle d'une Inde quelque peu différente: en vingt-cinq ans, certaines choses ont changé.
Certains passages du roman sont un peu longs, mais globalement, il vaut la peine d'être lu.

Éditeur: Albin Michel.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Marie-Philippe Lachaud.

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