Conduite en état Livresque

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La confiance est un sentiment réciproque. Le manque de confiance également.
Michael Connelly dans "La glace noire".

Bienvenue sur Conduite en état livresque.

vendredi 24 février 2012

vendredi
24
février 2012

L'appel des ombres, de Belinda Bauer.

L'appel des ombres

L'ouvrage:
Margaret Priddy est âgée, et ne peut pas bouger. C'est d'abord sur elle que le tueur a jeté son dévolu. Mais d'autres suivront.
La police se trouve impuissante face à ce crime. Jonas Holly voudrait enquêter comme il se doit, mais l'inspecteur principal Marvel lui met des bâtons dans les roues, d'abord parce que l'enquête ne fait pas partie de la tâche de Jonas, mais surtout pour se prouver son autorité en persécutant un subordonné. Les choses se compliquent lorsque Jonas trouve des messages insultants lui étant personnellement adressés, l'accusant de manière sarcastique de mal faire son travail.

Critique:
J'ai eu du mal à entrer dans le livre. D'abord, l'enquête m'a paru très classique. L'auteur s'efforce de renouveler un peu le genre en inventant un inspecteur principal détestable, le sieur Marvel. Le lecteur observera d'un oeil amusé la petite guerre entre celui-ci et Reynolds. En outre, l'attitude de Marvel est une pierre à l'édifice dont Lucy finit par comprendre les rouages.
J'ai aussi trouvé que le roman traînait un peu. Les rebondissements se font attendre, et ne sont pas si nombreux, malgré leur pertinence.

Ensuite, j'en ai un peu assez des romans policiers où les violences faites à des enfants sont exploitées. D'abord, on ne s'aguerrit jamais à ce genre de récits, et au bout d'un moment, on a envie de lire autre chose pour échapper un peu à l'oppression qu'ils engendrent. Ensuite, beaucoup d'auteurs exploitent cette ficelle, notamment pour des thrillers, ce qui finit par la galvauder. On dirait que certains se disent: «Haha! J'ai trouvé ce qui va faire pleurer le lecteur! Exploitons la souffrance enfantine!» Je trouve cela un peu malsain. Bien sûr, là encore, l'auteur utilise ce thème pour expliquer certaines choses, ce qui fait que son intrigue est solide. Cependant, j'ai été un peu agacée qu'elle se soit servie de cela. (Je précise bien que ça m'agace dans les thrillers, car au départ, on ne s'attend pas forcément à ce thème. Dans un roman où on s'attend à le trouver, on est libre de lire l'ouvrage ou non.)

Quant à la solution de l'énigme, je ne sais pas trop quoi en penser. L'auteur a repris une ficelle que je déteste, mais l'a détournée pour en faire quelque chose d'acceptable au niveau de l'intrigue, et de vraisemblable. Seulement, l'est-ce à ce point? L'auteur a-t-elle quelque peu distordu la réalité pour son récit, ou bien une telle chose est-elle possible? J'ai déjà entendu parler de ce genre de choses, mais je ne pensais pas que cela pouvait être aussi poussé, sauf dans les films et séries à deux sous.
Mon mari, qui a enregistré le livre, trouve cela plausible, et est beaucoup moins sévère et pinailleur que moi! :-)

Les personnages sont intéressants, surtout Jonas et Lucy, sa femme. Leur psychologie est bien analysée. On comprendra sans peine leurs émotions et leurs motivations.
C'est pour eux que j'ai éprouvé le plus de compassion: leur douleur, leur détresse, le fait qu'ils se battent, puis renoncent, puis se battent à nouveau... devant l'inexorable auquel le lecteur, à l'instar de Lucy, est confronté. L'auteur l'expose très bien. Et puis, ce genre de choses renvoie le lecteur à lui-même. Ce qui arrive à Lucy pourrait nous arriver.
Les actes de Lucy et Jonas montrent que chacun est prêt à donner sa vie pour l'autre. Sans grandiloquence, avec délicatesse, l'auteur dépeint un couple admirable.

Si le titre français est bien choisi, je lui préfère le titre original («Dark side»), qui prend tout son sens lorsqu'on sait.

Remarque annexe:
À un moment, les policiers fulminent parce qu'ils ont perdu une pièce à conviction. Marvel est d'autant plus teigneux à ce sujet que c'est lui qui avait repéré cette pièce. Et il s'agit... d'une flaque de vomi. Cette recherche frénétique d'un peu de vomi (assortie de répliques telles «Mais où est ce vomi?», «Le vomi a disparu!»), a suscité mon hilarité. Les policiers avaient l'air ridicules tant à cause de la nature de ce qu'ils cherchaient qu'à cause de la colère de Marvel à ce sujet.

J'ai donc quelques reproches à adresser à ce livre, principalement sa lenteur. Mais tout s'imbrique et s'explique vers la fin (même si quelques éléments épars sont résolus un peu avant). Tout prend sens, et c'est à ce moment qu'à mes yeux, le livre acquiert davantage de valeur.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par mon mari.
Ce livre m'a été offert par les éditions Fleuve Noir.

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jeudi 23 février 2012

jeudi
23
février 2012

Allmen et les libellules, de Martin Suter.

Allmen et les libellules

L'ouvrage:
Johan-Fridrich Von Allmen connaît une période néfaste. En effet, il se trouve à court d'argent. Après avoir vendu de menus biens, il se met à voler des objets de valeur dans les magasins, et à les revendre. Un jour, chez une petite amie de passage, il découvre les coupes aux libellules, des oeuvres d'un sculpteur prisé, surtout dans le milieu des collectionneurs. Il en vole une qu'il revend à Jack Tanner, un antiquaire habitué à lui acheter des objets. Il ne sait pas qu'il a mis une machine infernale en branle.

Critique:
Voilà un roman sympathique. L'auteur commence par prendre le temps de décrire son personnage: ses habitudes, ses travers, ses défauts... Je n'ai pas trouvé ce début trop lent.
Ensuite, l'intrigue est lancée, et à partir de ce moment, les lenteurs sont encore moins de mise. En outre, on ne peut pas vraiment prévoir ce qui va se passer. Si le suspense n'est pas échevelé, les rebondissements sont bien placés, et le lecteur n'a pas le temps de s'ennuyer.

Allmen est à la fois sympathique et agaçant. C'est le personnage principal, le lecteur a pu prendre le temps de le connaître et de l'apprécier. En outre, il vole et revend avec classe, et si ses actes sont répréhensibles, on ne peut s'empêcher de l'admirer, et de lui accorder une pitié amusée. D'un autre côté, sa roublardise fait qu'on le trouvera également antipathique.
J'ai bien aimé la description des relations compliquées entre lui et Carlos. Ils ne sont pas amis, Carlos tient toujours à ce que chacun garde son rang... et pourtant, seul un ami agirait comme Carlos le fait.
J'ai aussi apprécié la petite note humoristique qui entoure toujours monsieur Arnold.
Le personnage de Jojo détonne un peu. Enfant gâtée et capricieuse, paumée... Je n'ai pas réussi à l'apprécier. Je pense qu'on pourrait la plaindre, je l'ai plutôt méprisée. J'en ai assez des personnages (et des gens en général), qui ne savent que pleurnicher et se vautrer dans l'orgie pour soigner leur douleur. En plus, ici, on ne sait pas trop de quoi souffre Jojo... Sûrement d'avoir trop d'argent... pauvre petite! Sûrement aussi d'une déréliction engendrée par l'attitude de sa famille.

Le premier chapitre plonge le lecteur dans le coeur de l'action, et le deuxième commence à présenter Allmen. Je n'aime pas cette façon de créer artificiellement du suspense. Ici, c'est d'autant plus inutile pour plusieurs raisons. D'abord, les choses sont dites de manière très subtiles, donc le lecteur ne s'en souviendra pas forcément. Ensuite, la structure générale du livre ne se prêtait pas du tout à cela. (C'est d'ailleurs le cas de pratiquement tous les livres structurés ainsi.) En gros, ce chapitre n'a pas lieu d'être: il n'apporte rien au roman.

Attention! Ne lisez pas ce paragraphe si vous n'avez pas lu le roman.
À mon avis, une chose n'est pas assez claire. Carlos a caché les coupes dans le piano. Or, le piano a été emporté par un créancier qui s'est remboursé avec. Lorsqu'Allmen a besoin des coupes, il le fait savoir à Carlos qui dit qu'il va les chercher. En effet, Allmen les récupère. J'aurais bien aimé savoir comment Carlos les a récupérées. J'ai peut-être raté un petit passage... un article de journal qui dirait que le créancier d'Allmen a été cambriolé, ou quelque chose de ce genre... En tout cas, en ne disant pas précisément comment a fait Carlos, l'auteur s'épargne des explications. Il s'en sort en montrant que c'est fait, point barre. Je trouve cela trop facile.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Jacques Zurlinden pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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mercredi 22 février 2012

mercredi
22
février 2012

Le garçon d'à côté, de Katrina Kittle.

Le garçon d'à côté

L'ouvrage:
Voilà deux ans que Roy, le mari de Sarah Laden est mort d'un cancer. La jeune femme et ses deux enfants, Nate et Danny, tentent de reprendre pied dans la vie. Nate entre dans l'adolescence, et Danny semble sensible à l'extrême.

Ce matin-là, sortant de chez elle, Sarah rencontre Jordan Kendrick, le fils de ses voisins et amis, Marc et Courtney. Prenant pitié du garçonnet seul sous la pluie, elle lui propose de le déposer à l'école. Sur le trajet, il lui demande de s'arrêter aux toilettes. Au bout d'un moment, ne l'en voyant pas sortir, la jeune femme s'y risque. Elle découvre que l'enfant a fait une tentative de suicide.

Critique:
Il est des livres qui laissent une empreinte indélébile: «Le garçon d'à côté» est de ceux-là. J'ai été happée par cette histoire, cette atmosphère à la fois envoûtante et oppressante. On ne peut même pas alléger l'impression ressentie en disant: «Ce n'est qu'un livre.», car si Jordan n'a pas existé, il n'est que la représentation de tant d'enfants qui subissent, qui sont avilis, souillés, dépossédés, qui perdent leurs repères, qui doivent accepter la perversion de ceux qui devraient les protéger. Si toutes les histoires ne se ressemblent pas (les circonstances changent), le mal commis est le même.

Dans ce roman, Katrina Kittle aborde avec justesse et discernement tout ce qui peut découler de tels actes. Elle prend le temps d'expliquer, d'analyser, sans jamais tomber dans le pathos.
À l'instar de Sarah, le lecteur sera abasourdi et effrayé de constater à quel point on peut se tromper sur les gens, ce qui nous renvoie à notre propre impuissance à porter secours aux victimes. Je savais déjà cela, mais le lire ici, de manière si réaliste, m'a pétrifiée.
À travers l'histoire de Jordan, l'auteur explique certaines choses, bousculant les idées reçues. Par exemple, on dit souvent qu'une personne qui a été maltraitée dans son enfance maltraitera. Cela peut s'avérer, mais pas toujours. En outre, une personne maltraitée ne se comportera pas obligatoirement ainsi. L'exemple donné par l'auteur est celui de J. M. C'est un personnage plein d'espoir. Je ne sais pas s'il est possible de s'en sortir comme lui l'a fait, mais je l'espère.
D'autre part, je sais qu'il est extrêmement difficile de se mettre à la place des victimes, mais je n'arrive pas à comprendre ceux qui reproduisent le mal commis. Mieux que quiconque, il savent que c'est une destruction: pourquoi le font-ils subir? Je n'ai même pas réussi à plaindre le personnage qui agit ainsi dans le roman. Sûrement parce que cette personne se montre détestable et méprisable jusqu'au bout.
L'auteur évoque également les cas où les bourreaux n'ont jamais été maltraités. Je trouve cela plus franc. En général, on entend toujours dire que le bourreau est une ancienne victime.

Outre un sujet savamment abordé, Katrina Kittle a pris le temps de créer des personnages réalistes. Chacun (surtout la famille Laden) m'a semblé être épais. On a l'impression qu'on pourrait les rencontrer, que ce qui leur arrive et leur façon de le gérer pourrait être notre lot. J'ai d'ailleurs aimé que le lecteur ait tour à tour les points de vue de Nate, Sarah, et Jordan. Je pinaillerai en disant que j'aurais préféré que chaque chapitre soit à la première personne du singulier.
La famille Laden est aussi une note d'espoir. Si cette plongée dans la noirceur les dévaste, elle les fait évoluer, grandir. Cela les fait réfléchir, les force à faire preuve d'empathie... Par exemple, ils se rendent compte que certains mots, certaines attitudes peuvent être interprétés différemment par quelqu'un qui a vécu ce qu'a vécu Jordan.
Katrina Kittle insère une petite note humoristique: qui finira par faire à nouveau battre le coeur de Sarah?

La romancière a fait quelque chose que, d'habitude, je n'aime pas du tout, mais qui, ici, est très bien passé. Son introduction dévoile comment tout s'est terminé. Cela n'est pas gênant, d'abord parce qu'elle n'en dit pas trop: il est impossible au lecteur de savoir comment les choses ont pu en arriver à cette conclusion. Ensuite parce que ce roman est de ceux dont je préfère avoir ce genre d'indices.

Un roman coup de poing à côté duquel il ne faut pas passer, duquel on ne sortira pas, même après l'avoir fini.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par mon mari.
Ce livre m'a été offert par les éditions Phébus

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mardi 21 février 2012

mardi
21
février 2012

Refaire le monde, de Julia Glass.

Refaire le monde

L'ouvrage:
Greenie Duquette est chef cuisinier. Sa spécialité, c'est les desserts. Elle vit à New York avec son mari, Alan Glasure, et son fils de quatre ans, George. Le couple est dans une impasse. Les époux se disputent souvent, Alan semble dépressif, mais ne veut pas se soigner. Greenie et lui s'éloignent inexorablement.
C'est alors que le gouverneur du Nouveau Mexique, Ray Macray, goûte le gâteau à la noix de coco de Greenie dans le restaurant de Walter, le meilleur ami de la jeune femme. Il souhaite qu'elle travaille pour lui. Cela signifie partir au Nouveau Mexique. Greenie accepte, espérant que cela donnera un nouveau souffle à son couple, à condition qu'Alan finisse par la suivre.

Critique:
J'ai beaucoup aimé ce livre dans lequel Julia Glass explore, avec justesse et sans complaisance, les sentiments, la psychologie, les aspirations de chacun, la façon dont la vie et les événements roule chacun tels de vulgaire pions sur un énorme échiquier.

La longueur du roman est une bonne chose, car l'auteur prend le temps de connaître les personnages, de les comprendre, de les découvrir. Il y a bien quelques lenteurs, mais elles sont moindres. J'ai été dérangée, d'abord, lorsque, d'un chapitre à l'autre, on change de personnages. Au début, j'étais prête à lire l'histoire de Greenie, la longueur du chapitre la présentant m'avait immergée dans sa vie, et j'ai été déroutée de passer à Walter au chapitre suivant. Ensuite, j'ai apprécié ces changements, car j'ai appris à connaître les personnages, et chacun m'intéressait.
L'épaisseur du livre fait qu'on peut compléter son point de vue à chaque chapitre. Par exemple, au départ, on voit la détresse de Greenie et l'aspect fermé d'Alan. Puis, le point de vue d'Alan est montré, et les portraits se complètent, les paramètres changent quelque peu.

J'ai aimé la nuance dont fait preuve Julia Glass. Par exemple, dans le «couple principal», les torts sont partagés, et jusqu'à la fin, le lecteur ne pourra apprécier l'un plus que l'autre. J'ai compati et été agacée par les deux. Je reste quand même sceptique quant à Greenie. On dirait qu'elle ne sait pas ce qu'elle veut. Je ne sais pas trop en quoi son départ donnerait un nouveau souffle à son couple, puisqu'Alan n'a aucune envie de déménager. C'est elle qui a besoin d'air, et ne l'admet pas.
Attention: Si vous n'avez pas lu le roman, passez au paragraphe suivant.
Ensuite, je la trouve très légère. Je n'ai rien contre le fait qu'elle retombe amoureuse d'une ancienne flamme. Mais elle fait souffrir tout le monde, et il semble qu'elle n'en tienne pas compte. Au début, elle emmène George sans se demander ce qui serait mieux pour lui. Lorsqu'Alan veut le ramener à New York, et donne des arguments valables, elle semble ne penser qu'à elle. Puis elle fait le yoyo avec Alan, et finit par quitter Charlie en lui disant qu'elle l'aime. Elle n'est pas claire. On ne sait pas vraiment qui elle aime. Et si c'est Charlie, pourquoi ne pas rester avec lui? Parce que, malgré ce qu'elle dit, elle a peur qu'Alan obtienne la garde de George? Je suis convaincue que quand on aime vraiment quelqu'un qu'on aurait comme conjoint, on ne peut pas aimer deux personnes. D'après les dires imprécis de Greenie, elle aimerait Charlie et Alan. Je pense plutôt qu'elle a peur de ne plus voir George.

Alan ne vaut pas mieux, surtout au début. Ce qu'il fait avant que Greenie tombe enceinte montre déjà que le mariage n'est pas solide. Ils se disputent, alors, Alan profite des circonstances... On me dira qu'il ne fait que réaliser un vieux fantasme, qu'il faut voir le contexte... Je ne suis pas convaincue. Mais à l'inverse de Greenie, il acquiert quelque sagesse... À ce sujet, Greenie, elle, reste fermée lorsque Charlie tente de lui montrer ce qu'était sa mère. Cela peut se comprendre: en tant que fille aimante, elle ne pouvait pas voir la rouerie d'Olivia dont le souvenir était, par ailleurs, magnifié. À la fin, Greenie évolue quelque peu, car elle ose remettre en question l'un des jugements maternels.

Je trouve que les retours en arrière sont bien placés, car ils permettent au lecteur de compléter le puzzle juste quand il le faut. En outre, il est intéressant de lire des scènes où Alan et Greenie s'aiment, pour ensuite les voir se déchirer. Ils sont plus épais, et on les comprend davantage. Ces retours en arrière sont pertinents concernant tous les personnages. Outre le couple sus-cité, il est intéressant de voir l'enfance et l'adolescence de Walter, alors qu'on le connaît déjà en tant qu'adulte, et qu'on s'est déjà fait une petite idée de lui. Il est également plus facile de comprendre tout ce qui le sépare de son frère. Là encore, tout est une question de point de vue. Pour moi, les deux frères ont raison à propos de leur père et leur grand-mère. Werner aurait voulu que sa grand-mère se montrât plus souple, plus compréhensive, plus pédagogue, vis-à-vis d'un homme qui avait souffert. Quant à Walter, il comprenait très bien que sa grand-mère secoue un homme qui buvait, et n'assurait pas le soutien de sa famille. Je suis quand même plutôt d'accord avec Walter, d'abord parce que la grand-mère connaissait la valeur du travail et de l'argent. Ensuite, parce qu'elle-même avait sûrement souffert. Enfin, parce que s'apitoyer sur le sort d'Auguste n'aurait rien changé. Ce n'est pas ce qui aurait fait manger Walter et Werner. Cependant, il aurait peut-être fallu qu'elle mélangeât coups et douceurs...

Walter est un sympathique bout-en-train. Il m'a fait rire, aussi bien avec que de lui quand il s'est cru très tolérant envers Scott, et s'en est félicité. Il est vrai qu'il l'était, et savait dire stop quand il le fallait, mais son assurance m'a fait rire.
Et puis, on peut se demander si cette tolérance n'était pas quelque peu feinte, étant donné que le motif pour lequel il finit par vraiment s'énerver après Scott est bien plus futile qu'un appartement mis sens-dessus-dessous... Entre parenthèses, la scène où Walter se met en colère après Scott m'a beaucoup fait rire, parce que je l'imaginais plutôt gêné et choqué par frustration. Et la première réponse de Scott a accru mon hilarité.

J'ai eu du mal à apprécier Saga. Ensuite, j'ai trouvé très astucieux de la part de l'auteur de nous la présenter avant qu'on connaisse son histoire. Je n'ai pu m'empêcher de la trouver étrange, et même, d'être un peu agacée par elle. Après avoir lu ce qui lui était arrivé, je me suis trouvée un peu bête de l'avoir quelque peu jugée. Ce procédé est la meilleure façon d'indiquer au lecteur qu'il doit tenter d'avoir le moins de préjugés possible.

J'ai donc fini par apprécier Saga, d'autant qu'elle est entourée de personnes assez détestables. Son oncle semble sympathique, au départ, mais il se révèle peu intéressé par les désirs de Saga. Je n'ai pas pu trouver Michael sympathique. D'abord, malgré ce qu'il dit, il est très égoïste. Saga résume bien la situation, en pensée, lors du déjeuner où ils évoquent la maison.
Et puis, je suis extrêmement agacée quand je vois un couple être débordant d'allégresse (à en devenir idiots, comme Michael et Denise) à l'idée d'avoir enfanté. On dirait que tous leurs ennuis sont résolus parce que Denise est enceinte. On dirait que Michael voit enfin sa femme parce qu'elle va enfanter. Ils ne cessent d'avoir des gestes tendres et enamourés uniquement à partir du moment où Denise est enceinte. Je suis contente pour les couples qui veulent un enfant, et réalisent ce désir, mais là, la béatitude docte et suffisante qu'ils affichent m'a donné envie de les frapper. Je ne peux pas trop en dire plus, sous peine de trop en dévoiler, mais je n'ai pas réussi à plaindre Denise, par la suite, ce qui n'est pas très charitable de ma part...
Quant à Pansie, c'est une furie injuste et stupide. Il aurait peut-être fallu que l'auteur la creusât davantage pour que je puisse la trouver sympathique.

Je n'ai pas pu apprécier Stan. Ce n'est pas parce qu'on aime les animaux qu'il faut se montrer rude envers les autres humains, surtout ceux comme Saga. Je n'ai pas vraiment compris pourquoi Stan et Sonia se montraient si condescendants et insultants envers Saga.

J'ai apprécié George, son innocence enfantine, son insouciance qui masque sa tristesse, sa façon de prendre la vie. L'enfant garde une part de mystère. C'est bien sûr lui qui pâtit des actes de ses parents, et il s'en sort plutôt bien. Je ne sais toujours pas avec lequel des deux il était plus épanoui. Sûrement avec Alan, puisqu'il était dans un environnement connu, comme l'a souligné ce dernier...

Il va de soi que Gordy ne m'a pas été sympathique. J'ai compris son désir de ne pas avoir d'enfants, mais ensuite, il ne sait que jeter les gens de la manière la plus égoïste qui soit.
À ce sujet, une chose m'a fait tiquer. À un moment, Steven croise Gordy avec un autre. Il est heureux, en quelque sorte, car il n'éprouve aucune tristesse. Il se sent désolé que Gordy papillonne ainsi, car, pense-t-il, c'est indigne de lui. J'ai trouvé ce jugement très bête. Si Gordy veut papillonner, c'est son problème, il doit faire ce qu'il a envie, et il n'y a pas à penser que c'est digne de lui ou non, tant que ça lui convient. En revanche, ce qui n'est pas tolérable, c'est la souffrance que Gordy occasionne.

Je n'ai pas pu apprécier Ray Macray. Je n'ai pas réussi à voir l'humain derrière l'homme politique. Pendant le roman, il s'est montré sympathique envers Greenie, mais tout ce qu'il faisait rappelait sans arrêt qu'il avait le pouvoir de le faire. Ce n'est pourtant pas un monstre... mais il est trop charmeur, trop empreint d'une fausse gaieté, trop sûr de son pouvoir... pour moi, il n'a pas vraiment de personnalité, car il se fond dans sa fonction d'homme politique, et on dirait qu'il ne fait pas un pas sans que cela soit calculé.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Ann Marie Lee pour les éditions Books on tape.
J'aimais déjà beaucoup la voix douce et le jeu d'Ann Marie Lee. Encore une fois, je n'ai pas été déçue. Ce livre lui a donné l'occasion de montrer davantage son talent. Par exemple, elle parvient à pleurer de manière réaliste et sans que cela soit grandiloquent. Comme d'habitude, elle ne fait pas d'horribles voix pour les hommes. En outre, elle est très naturelle lorsqu'il s'agit de faire une voix enfantine. Elle ne connaît pas la démesure. J'ai hâte de l'entendre à nouveau!

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lundi 20 février 2012

lundi
20
février 2012

C'est pour ton bien, d'Alma Brami.

C'est pour ton bien

L'ouvrage:
Lily a été élevée par des parents rigides, guidés par la religion, et qui, de surcroît, lui préféraient sa soeur, Zaza. À dix-sept ans, elle a connu un homme, et par ignorance, par griserie de ce bonheur neuf, s'est retrouvée enceinte. Une indignité aux yeux de ses parents. Lily et son bébé, Charlotte, seront exilées à quelques rues de là. Lily se jure d'élever sa fille dans l'amour et la joie explosive.

Critique:
Alma Brami analyse ici les dangers de l'extrémisme. Lily a eu une éducation extrême, alors, elle en donne une dans l'autre extrême à sa fille. J'ai compris les raisons de Lily, mais le roman montre qu'elle ne s'est pas intelligemment servie de l'éducation étouffante de ses parents pour faire mieux, alors qu'elle le croit. Je sais que c'est souvent comme cela: à ne pas vouloir reproduire, on en fait trop dans l'autre sens... Si tout cela est compréhensible, je n'ai pas réussi à réellement apprécier Lily. Si elle aimait vraiment sa fille, celle-ci n'aurait jamais peur de lui parler, elle se confierait à sa mère. Pour moi, leur complicité est fausse. On me dira qu'une fillette dont le monde est soudain bouleversé, et qui se rend compte que sa mère est la cause de certains paramètres erronés de ce monde, n'aura pas obligatoirement envie de lui en parler. Une fillette qui aime sa mère n'aura pas envie de la blesser. Soit, mais je pense que ce qui retient surtout Charlotte, c'est l'assurance que sa mère balaierait ses objections d'une pichenette insouciante, et lui dirait de ne se préoccuper de rien, de faire ce qu'elle veut... du moment que cela ne bouleverse pas le petit cocon qu'a construit Lily autour d'elle-même. Car il ne faut pas s'y tromper: le nid douillet dans lequel elle a voulu élever sa fille n'est qu'une prison dorée. Cela se voit lors des réactions disproportionnées de Lily lorsque sa fille commence à avoir des amis, veut s'écarter de ce que sa mère a planifié pour elle.
On pourra m'objecter que la jeune femme évolue, se rend compte de certaines choses. Ce n'est, en fait, pas le cas. Ce qu'elle finit par décider vient du fait qu'elle a trouvé autre chose pour combler sa solitude. Ce n'est pas forcément mauvais, mais elle qui voulait tout faire pour sa fille, qui voulait que celle-ci se construise en étant toujours elle-même, en n'étouffant jamais sa nature, ne se rend même pas compte de ce qu'elle fait. Son évolution est simplement due au fait que quelque chose lui arrive, ce n'est pas du véritable altruisme maternel, ce dont elle se targuait de faire preuve. Ce qui ne veut pas dire que du bon ne finira pas par en découler...

Je ne rejette pas Lily en bloc. Elle fait certaines bonnes choses. Malgré ses maladresses, son égoïsme, son aigreur sous-jacente, son idée de départ vient d'un bon sentiment: ne pas infliger à sa fille ce qu'elle a souffert. Elle finit par accumuler de la frustration à ne vivre qu'avec Charlotte, à ne plus pouvoir voir sa soeur, à subir l'implacable refus de ses parents années après années. Elle n'a pas connu tout le bonheur et l'épanouissement auxquels elle s'attendait. Elle n'a pas vraiment pu se prouver à elle-même qu'elle pouvait être heureuse malgré tout. C'était une enfant solaire qu'on a bridée. Et sa nature n'a pu s'exprimer que pour Charlotte, par la suite. Il est logique qu'elle ait ressenti un manque, qu'elle se soit exaspérée de ne plus être en phase avec Charlotte, et que même cela ne lui suffise pas... C'est donc un personnage complexe...

Je n'ai pas trop compris le revirement de Zaza après ses fouilles. Je n'ai pas saisi ce qui l'avait fait changer d'avis, de façon de percevoir...
J'aime bien la façon indélicate de l'auteur de montrer l'ineptie d'une éducation bigote. Les parents de Lily et Zaza sont un modèle de bêtise, de régression, de refus d'adaptation. Ils rangent tout dans des cases, il faut que tout se passe comme ils l'ont programmé. Leur amour est artificiel, car il ne tient jamais compte de l'objet vers lequel il est dirigé. Il vaut d'ailleurs mieux être rejeté qu'aimé par eux. Si j'ai des reproches à adresser à Lily, elle s'en sort bien mieux que Zaza!

D'une manière générale, Alma Brami ne prend pas de gants. Son style épuré m'a un peu dérangée, parce que j'avais l'impression de petits tableaux dans lesquels j'ai eu du mal à entrer. Cependant, il garde l'avantage que tout est dit de manière à frapper le lecteur de plein fouet.
Malgré les personnages secondaires qui traversent le roman, j'ai eu l'impression (comme chaque fois avec cette romancière) d'un huis clos avec Lily et Charlotte.

Ne lisez pas ce paragraphe si vous n'avez pas lu le roman.
Je me suis demandé si la Moustache n'était pas monsieur Palin. A priori, non, parce qu'il dit qu'il travaille au dernier étage, qu'il a un patron, que ses collègues travaillent sur des ordinateurs. Mais un doute a plané...

Remarque annexe:
Au risque de faire grincer des dents, je tiens à dire que je suis d'accord avec monsieur Palin quant à la façon dont certains parents élèvent leurs enfants. ;-)

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Marie-Philippe Lachaud.
Ce livre m'a été offert par les éditions Mercure de France.

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