Conduite en état Livresque

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Ce que nous croyons façonner devient une prison qui nous façonne.
Margaret Drabble dans "L'enfant du minet".

Bienvenue sur Conduite en état livresque.

lundi 6 février 2012

lundi
6
février 2012

Le mouroir aux alouettes, de Virginie Lauby.

Le mouroir aux alouettes

L'ouvrage:
Paulo s'installe aux Alouettes, une maison de retraite. La vie et les circonstances l'y obligent. Au départ, il a du mal à s'y faire, et puis, il trouve des amis: Marie, la jeune fille qui fait sa chambre; certains pensionnaires; et même Isabella, la directrice. C'est justement le jour où celle-ci quitte son poste que les choses changent. Elle est remplacée par Louisa Visconti, qui n'est pas très commode.
Petit à petit, l'un des amis de Paulo, Hortensia, change du tout au tout. Mais d'autres événements incongrus se produisent...

Critique:
Voilà un livre que je recommande pour sa sincérité. Sans fioritures, avec finesse, l'auteur nous raconte. Au-delà de l'espèce d'énigme créée autour d'événements étranges, c'est une façon de vivre, une société qu'elle dépeint. J'ai ressenti le désarroi de Paulo et de ses camarades, lorsqu'ils se rendent compte que leur situation fait qu'ils sont à la merci de n'importe qui, et que la maison de retraite est leur prison. C'est la première fois que je lis un livres où sont évoquées de manière si réalistes des sévices sur des personnes âgées. Je me doutais que cela existait, mais le lire exposé de manière si juste le rend plus réel. Bien sûr, on découvre une raison à cela dans le roman, mais malheureusement, je pense que dans la réalité, cela doit exister sans réelles raisons. Certaines personnes doivent juste être satisfaites d'exercer leur «pouvoir» sur plus faibles qu'elles.
Il y a aussi ceux qui infantilisent les personnes âgées par bêtise, par négligence, mais aussi par sadisme.

Dans une histoire qui ne tombe jamais dans le larmoyant, Virginie Lauby insère quelques notes humoristiques, notamment par certaines réflexions de Paulo, mais aussi par l'excentricité de certains personnages. Je pense à Hortensia et au poète.

Certains événements peuvent paraître un peu gros: notamment la façon dont une personne peut se faire passer pour ce qu'elle n'est pas, et obtenir justement le poste qu'elle veut par un concours de circonstances... Dans le même ordre d'idées, on pourrait dire que ce que fait Julien aurait dû et pu être fait depuis le début... Eh bien, moi qui n'accepte pas trop ce genre de choses, je n'ai pas été gênée. Je pardonne à l'auteur ces petits tours de passe passe, parce qu'ils lui ont permis de signer un très bon roman. Ces détails ne doivent donc pas lui être reprochés, à mon avis.

Les personnages, eux aussi, sont crédibles. Le personnage principal devant être sympathique au lecteur, l'auteur a joué le jeu. Cependant, elle a su créer un personnage complexe qui est loin d'être parfait. Il commet des erreurs, et ne les admets pas toujours, ou trop tard. À travers lui, la romancière pose la question de l'importance que revêt le travail et son investissement dans une cause. Pour moi, le narrateur a manqué une partie de sa vie à cause de cela. C'est d'ailleurs ce que laisse penser l'auteur.

La psychologie du personnage le plus détestable est bien analysée. Elle est crédible et cohérente. Le lecteur ne pourra se défendre d'un brin de compassion pour ce que fut cette personne, et pour ce qu'elle n'a pu être.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Jean-louis Blonde pour le service Lecture Sonore de l'Unadev
Le lecteur a pris le parti de jouer, de théâtraliser. Ce n'est pas toujours facile, et beaucoup se cassent les dents, tombant dans le surjeu. Ce n'est absolument pas son cas. J'ai donc été ravie de son interprétation juste et dynamique. Il s'est très bien glissé dans la peau des personnages, et a rendu le livre plus vivant.

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samedi 4 février 2012

samedi
4
février 2012

*Parutions des éditions Audiolib, mars 2012.

Note: Ces livres paraîtront en audio le 14 mars.

La maison de soie L'enquête russe L'équation africaine
Pars vite et reviens tard Passage du désir


  • L'équation africaine, de Yasmina Khadra, lu par Hervé Lacroix, 8 h 30.
    Présentation de l'éditeur:
    Autour d'un phénomène dramatique d'une douloureuse actualité - les prises d'otages récurrentes au large de la Somalie - Yasmina Khadra construit, avec tout son art, un roman qui mêle suspense, récit d'aventures, et histoire d'amour.
    Médecin à Francfort, Kurt Krausmann mène une vie ordinaire, jusqu'au drame familial qui va le plonger dans le désespoir. Son meilleur ami, Hans, lui propose alors de l'emmener sur son voilier jusqu'aux îles Comores pour une cause humanitaire. Au large des côtes somaliennes, leur bateau est assailli par des pirates, Kurt et Hans sont enlevés, pour une détention à l'issue incertaine.
    Dans une Afrique orientale aux multiples contradictions -tour à tour effrayante, irrationnelle, sage, fière, digne et infiniment courageuse -, Yasmina Khadra confirme une fois encore son immense talent de narrateur. Une lente et irréversible transformation d'un Européen, dont les yeux vont, peu à peu, s'ouvrir à la réalité d'un monde jusqu'alors inconnu de lui. Un hymne à la grandeur d'un continent livré aux pires calamités.
  • L'enquête russe, de Jean-François Parot, lu par François d'Aubigny, 13 h 00.
    Présentation de l'éditeur:
    1782, alors que le tsarévitch Paul, fils de Catherine II et héritier de l'empire russe, est en visite incognito à Paris, Nicolas Le Floch reçoit pour mission de gagner sa confiance pour que Versailles obtienne ses faveurs. Au même moment, le comte de Rovski, favori de la tsarine, est assassiné dans la ville.
  • La maison de soie, d'Anthony Horowitz, lu par François Montagut, 10 h 12.
    Présentation de l'éditeur:
    «Les aventures de l'Homme à la casquette plate et de la Maison de soie ont été, d'un certain point de vue, les plus sensationnelles de la carrière de Holmes. Seulement, à l'époque, il m'a été impossible de les raconter pour des raisons qui apparaîtront clairement au lecteur. Cependant, j'ai toujours eu le désir de les écrire, afin de compléter le canon holmesien. C’était impossible plus tôt : les événements que je vais décrire étaient trop monstrueux, trop choquants pour être imprimés. Ils le sont toujours aujourd’hui. (…) Il est impossible d'imaginer à quoi le monde ressemblera alors, mais peut-être mes futurs lecteurs seront-ils mieux immunisés contre le scandale et la corruption que mes contemporains. Je leur transmets ici un dernier portrait de Mr Sherlock Holmes.» Dr John Watson.
  • Pars vite et reviens tard, de Fred Vargas, lu par Thierry Janssen, 10 h 12.
    Présentation de l'éditeur:
    «Jubilatoire, enchanteur, génial, fantastique, inclassable, brillantissime (…) Les lectrices ne ménagent pas leurs louanges à Fred Vargas. (…) avec «Pars vite et reviens tard», la romancière ne lésine sur aucun moyen pour nous scotcher à notre fauteuil.» Elle.
    On l'a peint soigneusement sur les treize portes d'un immeuble parisien: un grand 4 noir, inversé, à la base élargie. Le commissaire Adamsberg hésite: simple graffiti, ou menace? À l'autre bout de la ville, Joss, l'ancien marin breton devenu crieur de nouvelles, est perplexe. Depuis trois semaines, une main glisse, à la nuit, d'incompréhensibles missives dans sa boîte à messages. Un amuseur ? Un cinglé ? Son ancêtre murmure à son oreille : « Fais gaffe à toi, Joss. Il n'y a pas que du beau dans la tête de l'homme. »
  • Passage du désir, de Dominique Sylvain, lu par Frédéric Souterelle, 8 h 52.
    Présentation de l'éditeur:
    Un improbable duo d’enquêtrices, l'ex-commissaire Lola Jost, armée de sa gouaille et de ses kilos, et sa comparse Ingrid Diesel, l'Américaine amoureuse de Paris. Un polar au charme irrésistible.
    Lola Jost, ex-commissaire en retraite anticipée, et Ingrid Diesel, masseuse américaine au passé mouvementé, sont voisines. Rien ne les rapproche, si ce n'est un crime sordide commis dans leur quartier. Pour retrouver le coupable, ce tandem haut en couleur, improbable et truculent, investit les milieux de la prostitution, ceux du cinéma gore, et l'univers retors d'un tueur obsessionnel.

vendredi 3 février 2012

vendredi
3
février 2012

Le mystère Sherlock, de J. M. Erre.

Le mystère Sherlock

L'ouvrage:
Meiringens, Suisse.
La police se rend à l'hôtel Baker Street après un week-end où s'est déroulé un colloque dont les participants étaient amateurs du détective Sherlock Holmes. Chacun voulait obtenir la chaire de holmesologie créée en l'honneur du professeur Bobo qui va prendre sa retraite. Pendant ce week-end, les participants se sont retrouvés bloqués dans l'hôtel et privés d'électricité à cause de la neige et du mauvais temps.
La police découvre que les onze amateur de Sherlock Holmes sont morts. Ils vont pouvoir reconstituer le week-end grâce à des bandes audio et des carnets écrits par différents protagonistes de l'affaire.

Critique:
Quel plaisir de retrouver J. M. Erre plus en forme que jamais! Comme dans «Série Z», l'humour domine. Il est de toutes sortes: parfois un peu lourd, noir, dû à des répliques, à la récurrence de certaines blagues, à des attitudes, à des situations rocambolesques voire épiques, au caractère des personnages, à la façon qu'a l'auteur de rédiger certaines fiches profil, ou bien de décrire de manière compliquée un événement très simple (comme le vol plané d'Éva)... J'ai eu plusieurs fous rires, ainsi que la personne qui m'a enregistré ce roman. Je concède que certains traits, pris séparément, seraient moins amusant. Mais l'ensemble m'a fait rire par son enchaînement. Les différentes sortes de comiques s'abattent sur le lecteur à une vitesse vertigineuse, et c'est irrésistible.

S'il fallait donner un exemple plus précis, c'est sûrement le professeur Bobo qui suscita le plus mon hilarité. L'auteur force tellement le trait, le professeur est si caricatural qu'il en est désopilant. Et pourtant, ce qui est décrit, quand on y réfléchit, n'est pas drôle. Mais ce pauvre Bobo est si vieux, si perdu, ses post-it sont si éloquents... (Exemples de post-it: «main droite», «main gauche»...) Le ridicule et le grotesque sont à ce point accentués que cette parodie de débris humain ne peut que faire s'esclaffer le lecteur. En outre, sa disparition arrive assez tôt pour que le lecteur ne trouve pas sa présence lourde.

J. M. Erre évite ce qui ne m'a pas plu dans «Prenez soin du chien» par deux procédés astucieux. D'abord, le lecteur sait tout de suite que les onze personnages sont morts. Il va donc se défendre de s'y attacher. Ensuite, aucun n'est vraiment sympathique, à part peut-être Oscar et Audrey. Les autres sont trop fats, trop colériques, trop égoïstes. D'autre part, leur fanatisme les discrédite totalement, et ne les rend pas sympathiques. Ils réunissent tous les défauts qui distinguent l'admirateur du fanatique. Chacun se croit le meilleur, chacun est fermé d'esprit, aucun n'accepte qu'on lise autre chose que du Sherlock Holmes...
Leur personnalité fera que le lecteur aura plutôt envie de se moquer d'eux, et ne les regrettera pas vraiment.

L'intrigue ne souffre d'aucun temps mort. Elle est d'abord portée par l'humour omniprésent. Sous la plume de J. M. Erre, le fait le plus ordinaire devient amusant. Ensuite, l'auteur se diversifie en insérant de petits interludes comme des extraits du «Sherlock Holmes pour les nuls», rédigé par Audrey, ou des questionnements des policiers. Il fait aussi varier les points de vue. On savourera particulièrement les lettres de Dolorès à son directeur de conscience.

Les rebondissements sont assez nombreux et divers pour éviter l'ennui du lecteur.
J. M. Erre en profite également pour rassembler quelques théories à propos du détective préféré de nos héros dont certaines sont assez loufoques. Ma favorite est sûrement celle où il est démontré qu'Arsène Lupin est le fils caché de Sherlock Holmes.

Quant à la résolution de l'énigme, elle n'est pas tirée par les cheveux. Elle est peut-être un peu facile, mais après lecture, je pense être passée par le raisonnement souhaité par l'auteur. J'ai un peu soupçonné quelqu'un, puis je l'ai oublié... je ne détaillerai pas tout mon raisonnement, mais je pense que c'est ce que voulait l'auteur. Par ailleurs, cette résolution est conforme à ce à quoi on pourrait s'attendre.

Je ne peux me résoudre à évoquer une scène plus qu'une autre, tant j'ai aimé le livre dans son ensemble. Disons, pour n'en citer que quelques-unes: la parodie de vaudeville (trois personnages étaient sous le lit du professeur Bobo, espérant voler le manuscrit, et tombent sur un autre qui, lui, se fait prendre); le combat entre Éva et Dolorès (parodie de scène épique); JPP donnant un coup de poing, manquant sa cible, et s'écrasant au sol; la scène où les survivants veulent s'assurer que les morts sont bien morts...

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par mon mari.
Ce livre m'a été offert par les éditions Buchet-Chastel Il est sorti hier, le 2 février.

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jeudi 2 février 2012

jeudi
2
février 2012

Le refuge, de Nikki Valentine.

Le refuge

L'ouvrage:
Martin et Susie sont mariés depuis dix ans. Ils font un séjour en Écosse. C'est, en quelque sorte, une seconde lune de miel. Martin en profite pour proposer à Susie de se rendre au refuge, une cabane perdue près d'une rivière où il séjourna enfant. Ils n'y resteront que deux ou trois jours.
Dès qu'ils y arrivent, le lieu intrigue Susie. Elle y ressent une présence pas forcément bienveillante. Et puis, des rêves érotiques viennent lui rappeler un ancien amour.

Critique:
L'auteur parvient à ne pas tomber dans les clichés tout en flirtant avec le surnaturel et en restant vraisemblable. Je sais, c'est assez dur à concilier, et je me suis moi-même demandé comment elle allait s'en sortir. Je la voyais sans cesse tombant dans des écueils: trop de surnaturel pour que cela reste crédible, événements trop invraisemblables par rapport au début de l'ouvrage, personnages devenant petit à petit peu crédibles... Tout cela est évité.

D'abord, elle parvient à créer un huis clos sans que le lecteur ne s'ennuie. Pourtant, on se dit qu'on en aura vite fait le tour: Susie a peur, le refuge est inquiétant, Martin pique des colères... On a peur de la redondance... et elle n'arrive pas. Au départ, on se retrouve dans un roman d'aventure, où un couple semble tenter de se reconstruire. Ensuite, on assiste à leur quotidien, et on découvre ce que Susie n'ose pas tout à fait s'avouer: elle marche sur des oeufs lorsqu'elle s'adresse à son mari, il la rabaisse souvent, elle est en colère, mais n'ose pas se révolter ouvertement...

Ensuite, la peur, confuse, diffuse, s'insinue chez Susie. Peur mêlée d'excitation, peur de quelque chose dont elle ignore la véritable nature, peur de ne pas être effrayée par ce qui est réellement effrayant... J'ai partagé le questionnement de la jeune femme, tout en lui en voulant un peu. Elle se plaint de son mari, mais ne fait pas grand-chose pour l'arrêter, ce qui montre qu'ils ne sont pas sur un pied d'égalité. Cependant, on découvre vite ce qui arrête la jeune femme.

Quant au surnaturel, il satisfera le lecteur. Moi qui suis très sévère avec ce genre de manifestation, j'ai accepté que cette cabane dégage quelque chose, qu'elle soit maudite, qu'elle renferme une sorte de malédiction. Cela ne m'a pas dérangée parce qu'on peut, parfois, percevoir certaines sensations dans un lieu donné. Ce n'est pas aussi fort que ce qui se passe au refuge, mais l'auteur est partie de quelque chose de vraisemblable, d'admissible, pour sa théorie surnaturelle, ce qui l'ancre dans la réalité.

On me dira que cette cabane appuyant sur les points faibles de ceux qui ont le malheur d'y entrer, c'est un topos du genre. L'auteur a su créer une histoire qui se tenait autour de cela, et a su ne pas trop en faire. Sa sobriété fait que le roman est bon.

D'autre part, le lecteur peut comprendre plusieurs choses différentes. Les événements sont contés du point de vue de Susie. À un moment, elle a une preuve matérielle de ce qu'elle sait (ou croit savoir), mais elle s'en débarrasse. De ce fait, on peut se demander jusqu'à quel point elle a imaginé. Entre ce qu'elle souhaitait sans oser le faire, ce qu'elle découvre, ce qui se passe au moment où elle finit par passer à l'action... tout peut être interprété de diverses manières. En général, cela m'agace. Ici, j'ai trouvé que l'auteur avait été très habile.

De même, on peut se demander ce qui a fait de Martin ce qu'il est. A-t-il été transformé dès sa petite enfance à cause de l'expérience dans le refuge ou bien à cause du refuge lui-même? Aurait-il été ainsi de toute façon? Le refuge n'a-t-il fait que révéler sa nature? Là encore, au lecteur de décider quelle explication il préfère.

Ne lisez pas ce paragraphe si vous n'avez pas lu le roman.
Enfin, j'avais peur que la fin soit du genre qu'on trouve habituellement dans les mauvais films ou livres. J'avais peur que Susie trouve quelqu'un d'autre, et au bout de quelques années de vie commune, lui propose d'aller au refuge, et que tout recommence. Ici, il y a bien des «traces» du refuge dans le comportement de Susie, mais ce n'est pas aussi marqué. C'est au lecteur de décider si elle finira par le reléguer au rang de souvenir ou si tout peut recommencer. Je préfère cette ouverture.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par mon mari. Ce livre m'a été offert par MA éditions par l'intermédiaire de l'agence de communication Gilles Paris. Il sort le 22 février.

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mardi 31 janvier 2012

mardi
31
janvier 2012

Jane Eyre, de Charlotte Brontë.

Jane Eyre

Note: Tout au long de la chronique, de petites phrases dévoilnt certains pans de l'histoire. Je n'ai pas pu exprimer mon avis sans faire autrement. J'en suis désolée pour ceux qui ne connaissent pas le roman.

L'ouvrage:
Jane est orpheline. Elle demeure chez sa tante, Sarah Reed. Celle-ci ne la garde que parce qu'elle l'a promis à son mari sur son lit de mort. Elle la rabaisse et laisse ses trois enfants la maltraiter. La fillette en conçoit une vive rancoeur.
Désespérée, elle finit par demander à partir en pension.

Critique:
Certains diront que ce livre n'est rien d'autre qu'une banale histoire d'amour trop romantique pour être crédible, et qu'on peut en lire de semblables sous la plume d'auteurs telle Danielle Steel. Il faut pourtant distinguer les histoires d'amour faciles du formidable roman qu'est «Jane Eyre».
D'abord, le style de l'auteur ne peut laisser indifférent. Elle sait décrire les paysages, le climat, les sentiments, les personnages avec une précision et un talent admirables. En quelques phrases, voilà le lecteur plongé dans cette ambiance particulière: romantique, gothique, énigmatique. On s'imagine très bien rencontrant Jane ou monsieur Rochester au détour d'un chemin verdoyant, d'un petit sentier, d'un paysage enneigé. Les descriptions de Charlotte Brontë font que tout paraît réel, et donc réaliste.

D'autre part, beaucoup de situations sont exemptes de manichéisme. Par exemple, ce que vit Jane au pensionnat de Lowood. Au premier abord, on peut voir cela comme cliché: la pension insalubre, le directeur prônant une vie ascétique, et de son côté, ne se privant de rien; les institutrices tyranniques... D'abord, ces faits sont tirés de l'expérience de Charlotte Brontë. Ensuite, on sait bien que ce genre de choses existent. Enfin, l'auteur ne s'arrête pas là. Elle crée miss Temple, personnage totalement différent: compréhensive, douce, aimable, elle est l'opposé de monsieur Brockelhurst et de miss Scatchered.
De plus, l'épidémie de typhus fait réagir les autorités, et la pension finit par devenir habitable.

En outre, les personnages créés sont au-dessus de toute mièvrerie. Leur caractère est trop marqué pour cela. Ils ressemblent trop peu à d'insipides héros que l'on trouverait dans n'importe quel roman bâclé.
C'est surtout la personnalité de Jane qui me fait penser que ce roman est intemporel. Malgré l'époque très différente, malgré les conditions de vie, je me suis identifiée à cette jeune fille hypersensible et passionnée, qui ne sera jamais réellement dominée par personne, qui n'acceptera pas l'assujettissement, ne voudra pas d'un bonheur falsifié. Tout au long du roman, j'ai été d'accord avec ses choix. Par exemple, je comprenais que sa colère envers l'injustice avec laquelle les Reed la traitèrent l'aient quelque peu aigrie contre eux. J'ai aussi compris que l'avis des autres à son égard lui importe tant. En effet, beaucoup ont besoin d'être approuvés et aimés par ceux qu'ils aiment. J'ai été sensible à ce que le relationnel soit toujours le plus important pour Jane.
Elle m'a un peu agacée lorsqu'elle se montre plus tyrannique envers monsieur Rochester qu'il ne le faudrait, à mon avis. Mais j'ai compris sa démarche: confrontation de deux caractères forts, refus, là encore, d'être sous le joug de quelqu'un fût-il amoureux.
Certains voient Jane comme une féministe avant l'heure. C'est surtout qu'elle n'accepte pas la domination quelle qu'elle soit. En outre, elle a assez de caractère et assez confiance en elle pour abolir la distance artificielle mise par les hommes entre son rang et celui de monsieur Rochester pour lui dire qu'elle est son égale.
C'est un personnage fascinant, à l'esprit ouvert.

Il va de soi que mon côté fleur bleue a fondu devant le portrait de monsieur Rochester. La blogueuse qui tient le site Bleue et Violette lui préfère Heathcliff («Les Hauts de Hurlevent»), je ne sais pas trop pourquoi. Heathcliff est excessif où monsieur Rochester est emporté. La souffrance d'Heathcliff le fait aller très loin dans le mal, alors que celle de monsieur Rochester finit par le faire réfléchir et être de plus en plus posé et avisé (même si elle manque de le rendre fou).

Je n'ai pas aimé Saint John. Je n'ai pas trop compris comment Jane avait pu se laisser influencer par sa piété. Peut-être est-ce parce que je ne suis pas croyante, et que Jane l'était. J'ai aimé qu'elle lui tienne tête, et refuse le simulacre de vie qu'il lui proposait. J'ai apprécié qu'elle ne s'avoue pas vaincue, et ose penser que malgré tout, elle valait mieux, et méritait davantage que cela. Du reste, Saint John la cerne très mal. Il dit qu'elle a l'esprit de sacrifice. Or, il n'en est rien. Jane fera ce qu'elle croira être bien, mais si on ne lui en est pas reconnaissant, elle partira. C'est ce qui me plaît chez elle. Ce n'est ni une petite dinde ni quelqu'un qui sera bon quoiqu'on lui fasse. À l'inverse de son amie, Helen Burns, elle refusera de tendre l'autre joue. Jane rendra amour et affection, et s'éloignera de la haine. Elle a eu le bon sens de vouloir une réconciliation avec madame Reed, au jour de sa mort... Elle n'aurait pas excusé le passé, mais aurait souhaité une fin «amicale».
On retrouve un peu le même ordre d'idées lorsque Jane, lucide malgré son jeune âge, explique qu'elle ne pourrait pas vivre pauvrement. Cela la démarque encore des héroïnes trop parfaites, et donc fades.

Pour en revenir à Saint John, à mes yeux, sa bonté était feinte, car guidée par un soi-disant devoir. Il ne pensait qu'aux conventions,voulait faire le bien sous certaines conditions. Jane était un accessoire dans son «ascension», et au lieu de la comprendre, de faire preuve d'ouverture d'esprit (comme le lui commande sa foi), il n'a su que réagir en enfant gâté qu'on prive de son jouet. Il brandit sa bonté comme un étendard, en fait beaucoup trop, s'en vante... Cela ne fait pas de lui quelqu'un d'appréciable. Il agit avec sa tête à l'inverse de Jane qui fait le bien parce que son coeur le lui dicte. Là où la foi de la jeune fille l'aide à bien agir, celle de Saint John l'enroule dans des chaînes dont il voudrait entraver ceux qui sont heureux.

On me dira que l'auteur accentue trop certaines choses. Par exemple, Jane et monsieur Rochester ont un physique ingrat, mais ont des qualités humaines. De l'autre côté, Blanche Ingram est très belle, mais son coeur est dur et cupide. Elle n'aime pas grand-monde, et considère tous ceux qu'elle n'aime pas comme des rebuts. Il est pourtant évident que ce genre de clivages existent, étant donné qu'il survit de nos jours.

J'ai cependant un reproche à adresser à ce roman. Malgré son épaisseur, je l'ai trouvé trop court. Je ne me suis pas ennuyée un seul instant, et j'ai été désolée de quitter les personnages. Je ne sais pas comment l'histoire aurait pu être poursuivie, mais je ne me serais pas lassée de lire le quotidien du couple. D'ailleurs, ma scène favorite est celle où Jane, monsieur Rochester et Adèle sont en voiture, et où le maître et sa pupille se livrent à une joute oratoire très amusante, Edward exprimant son désir de garder Jane pour lui seul dans un pays enchanté, et Adèle répliquant par des arguments pragmatiques.

J'ai souri lorsque l'auteur évoque le péril que seraient l'Inde et son climat pour quelqu'un de chétif et fragile comme Jane. Certes, le climat est différent, on y attrape des maladies inconnues en Europe. Mais la manière dont c'est exprimé montre l'Inde comme mère de tous les dangers. On voit que pour l'auteur, cette contrée est abstraite de par son éloignement, et que cette méconnaissance en fait quelque chose dont on a peur. C'est d'autant plus incongru que c'est l'Angleterre qui colonisa l'Inde.

Paragraphe à ne pas lire si vous n'avez pas lu le roman:
À la fin, je pense que le traducteur aurait dû traduire «you» par «tu». Le couple étant marié et s'aimant profondément et passionnément, je l'aurais plutôt vu se tutoyer. Il est vrai que je ne connais pas assez les moeurs de l'époque pour dire si cela aurait été conforme à la norme... Néanmoins, Edward et Jane ne sont justement pas conformes à la norme.

Quand j'avais environ douze ans, j'ai lu la seule version de «Jane Eyre» qui fut éditée en audio jusqu'à présent. Je découvris plus tard que c'était une version abrégée. (Je ne savais pas, à l'époque, que les versions abrégées existaient. Pour moi, ne pas enregistrer un livre en entier était (et est toujours) absurde.) Plus tard, j'ai lu une version enregistrée par une lectrice bénévole... encore abrégée, découvris-je par la suite. (Ce qui veut dire que le livre papier avait été édité en version abrégée.)
Je trouve dommage qu'il ait fallu attendre 2012 pour qu'une version intégrale de ce roman paraisse en audio. Je ne suis pas particulièrement attachée aux auteurs dits classiques, mais je pense que les soeurs Brontë sont des incontournables: style âpre, vif, langue châtiée, thèmes et intrigues intemporels, personnages tourmentés et attachants... J'espère que leurs autres romans sortiront en audio.
À noter que les éditions Lyre-Audio puis les éditions Thélème ont sorti «Les hauts de Hurlevent» en 2011.

Remarque annexe:
J'ai un peu ri en pensant aux personnes qui, de nos jours, ne peuvent pas se passer de leur téléphone portable, alors qu'à l'époque des soeurs Brontë, 100 milles était une distance presque incommensurable.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Mélodie Richard. Ce livre m'a été offert par les éditions Thélème.

Bien que n'ayant lu, jusqu'ici, que des versions tronquées du roman, j'y étais très attachée, et je me préparais à être très sévère envers la comédienne qui s'est risquée à l'enregistrer. Heureusement, Mélodie Richard a satisfait mes attentes. D'abord, elle n'a pas fait ce que font tant de lecteurs (bénévoles ou non), c'est-à-dire prendre un horrible accent anglophone (souvent faux, en plus) pour prononcer les noms. Cela aurait totalement gâché ma lecture. Elle prononce les noms de manière naturelle.
En outre, elle a su jouer comme il le fallait, rendant le caractère passionné des protagonistes, sans trop en faire, ce qui aurait rendu sa lecture mièvre, et aurait totalement saccagé le roman. Elle prend une voix plus grave pour les hommes, mais là encore, elle n'exagère pas. Elle le fait donc de manière juste. J'ai apprécié l'intonation qu'elle adopte pour madame Fairfax. Elle fait partie de ces rares comédiens qui montrent qu'ils jouent le rôle d'une personne âgée, mais ne prennent pas une voix chevrotante, ce qui est caricatural. Mélodie Richard fait cela plus subtilement.
Je suis heureuse qu'un roman que je considère comme un monument de la littérature ait été brillamment interprété. Je pense vraiment qu'il n'est pas aisé à lire à haute voix.

Avant, les lecteurs des éditions Thélème n'annonçaient pas les numéros des chapitres quand la version papier en avait. Je trouvais cela dommage. Ici, les chapitres sont annoncés. J'espère qu'il en sera ainsi, dorénavant. Cependant, je ne sais pas s'il y a eu des coupes au montage, ou si la lectrice a cédé à l'habitude, mais malheureusement, certains chapitres ne sont pas annoncés.

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