Aujourd'hui, c'est Martine Moinat, lectrice bénévole, qui répond à mes questions.

La Livrophile: Comment en êtes-vous arrivée à enregistrer des livres?

Martine Moinat: Par goût des mots, des livres, et par un besoin très fort de communication, c'est-à-dire, transmettre à d'autres le plaisir très particulier d'une lecture. Par une amie lectrice, j'avais entendu parler de la BSR, l'expérience m'a tentée, puis convaincue, et du moment que mon style de lecture leur convenait... j'ai poursuivi.

L: Avez-vous suivi une formation de comédienne?

M. M.: Non.

L: En ce qui concerne vos lectures personnelles, avez-vous une préférence pour un genre de livres? De même, y a-t-il un genre de livres que vous n'aimez absolument pas?

M. M.: Je suis une «dévoreuse» de livres, appétit chronique amplement encouragé par le fait que je travaille dans une bibliothèque où j'ai le privilège de gérer l'achat de différents ouvrages. Mais qu'il s'agisse de romans, biographies, vécus, témoignages, etc, c'est avant tout le texte qui m'intéresse, sa rigueur, son style, ce qu'il révèle et nous fait découvrir sur le monde, les autres et nous-mêmes. Par contre, je n'aime pas les livres simplistes (à ne pas confondre avec simples), les prétentieux, les desséchés, les sordides, et bien entendu les romans sentimentaux avec infection d'âmes souffrantes et d'amours sirupeuses !!

L: Enregistrez-vous bénévolement pour d'autres bibliothèques?

M. M.: Non.

L: Comment choisissez-vous quels livres vous allez enregistrer? Je suppose que vous n'enregistrez pas uniquement ceux que vous aimeriez lire. Mais peut-être proposez-vous également des ouvrages.

M. M.: Actuellement, je propose ce que je veux en fonction de mes lectures et de ce qui me semble intéressant pour la BSR, ceci en accord avec le bibliothécaire qui me fait entièrement confiance. Par contre, je me renseigne sur les désirs de certains auditeurs et il m'arrive ainsi de faire des lectures destinées à une seule personne qui en a fait la demande. Par exemple, un ouvrage sur l'opéra pour un étudiant en musicologie, un cours de droit, un documentaire sur l'éducation des chiens, un essai sur l'autisme, et beaucoup d'autres qui m'ont chaque fois intéressée.

L: Parmi les livres que vous avez enregistrés, quels sont ceux que vous avez préférés? Y en a-t-il qui ne vous ont vraiment pas plu?

M. M.: Difficile à dire, vraiment. En voici cependant un ou deux parmi les récents que j'ai beaucoup aimé lire à voix haute:

- Retour au pays, de Rose Tremain. Dépeint la vie d'un émigré russe à Londres, ses débuts difficiles, son acharnement à gagner assez d'argent pour rentrer et réaliser un rêve fou et assurer à sa mère et à sa petite fille une vie meilleure.

- Melniz, de Charles Levinsky, saga étonnante qui met en scène une famille juive suisse entre 1870 et 1940. Très long et très passionnant, rempli de personnages plus attachants les uns que les autres.

- Métisse blanche suivi de Retour à la saison des pluies, de Kim Lefèvre, Souvenirs d'une jeune femme née de mère vietnamienne et de père français.

- Sur la plage de Chésil, de Ian McEwan.

- Itinéraire d'enfance, de Duong Thu Huong

- Sans oublier un des livres qui m'a le plus impressionnée ces derniers temps. Il s'agit d'un documentaire de Fabrizzio Gatti, journaliste italien qui a vécu l'horreur du vécu des clandestins entre Dakar et la Lybie, lui-même accompagnant et vivant parmi des groupes de clandestins: Bilal sur la route des clandestins, livre «coup de poing»'

Parmi ceux qui ne m'ont pas plu, il y a surtout ceux qui m'ont déçu pour des raisons de mauvaise traduction, exemple, «Le week-end» de Bernard Schlink. Roman intéressant, mais parfaitement desservi par son traducteur. J'ai remarqué que ces problèmes de traduction se retrouvent plus fréquemment dans la littérature anglo-saxonne. Ce n'est heureusement pas une généralité!

L: Vous avez enregistré «De l'art de conduire sa machine», de Steven Carroll. Je vais vous raconter une anecdote que vous trouverez peut-être un peu puérile à ce sujet. Une scène de ce roman m'a impressionnée dans le mauvais sens: la scène où un homme montre comment il a bien dressé son chien, comment le chien lui obéit si bien, et il trouve très futé d'exercer son pouvoir en faisant miroiter un morceau de viande à l'animal. Le chien bave d'envie, mais ne fait rien tant que le maître ne donne pas le signal. Et puis, le fat personnage discute avec son ami, oublie le chien, et, pris dans sa discussion, fait de grands gestes, dont celui qui dit au chien qu'il peut manger la viande. Le chien se jette donc dessus. Le maître, ne s'étant pas rendu compte qu'il avait fait le geste, est si outré que le chien ne lui obéisse plus qu'il le bat comme plâtre. Ensuite, il se rend compte qu'il a fait le geste, et la seule chose à laquelle il pense, c'est: «Oh! Il faut que je le dise à mon visiteur, qu'il voie que mon pouvoir est intact.» Cette scène m'a choquée. Cet homme si bête, si mesquin, cet homme dont la seule fierté est d'assujettir un animal qui lui est tout dévoué, et de le montrer... Cela a fait que j'ai fini le roman dans une espèce de brouillard (je ne me souviens que très vaguement de l'histoire), et que je n'ai pas pu lire le tome 2. Vous souvenez-vous de ces romans? Vous souvenez-vous de cette scène?

M. M.: Oui, je me souviens parfaitement de ces deux romans dont le premier, «De l'art de conduire sa machine», m'avait particulièrement plu. Le personnage que vous évoquez n'en était qu'un parmi d'autres, et je me souviens de sa suffisance de brute, non seulement avec son chien, d'ailleurs! S. Carroll l'observe et le décrit comme il le ressent, avec dégoùt. Mais ce qu'il nous communique d'abord, et c'est ce qui m'a fascinée tout au long de ce roman, c'est sa manière douce et déchirante de dire les choses, succession d'instants suspendus simples et profonds, cruels parfois, comme la vie.

L: Est-il arrivé qu'un livre à enregistrer vous tente, puis qu'après avoir approfondi, vous le trouviez beaucoup moins à votre goût? Pouvez-vous donner un ou plusieurs exemples?

M. M.: Cela m'est arrivé, mais je n'ai pas d'exemple précis. Il s'agit surtout de lassitude, lorsqu' on ne voit pas la fin du bouquin alors que l'auteur semble avoir tout dit!

L: A l'inverse, un livre qui ne vous tentait pas s'est-il révélé bien plus plaisant que prévu? Pouvez-vous donner un ou plusieurs exemples?

M. M.: Je pourrais citer «Treize lunes» de Charles Frazier. Début assez fastidieux, compliqué, et qui au fil des pages se révéla un des plus beaux livres que j'aie lu sur l'Amérique et les Indiens Cherokees. Ecriture magnifique, évocations déchirantes de paysages, d'hommes et de bêtes menacés, personnages pittoresques et convaincants.

L: -Avant d'enregistrer un livre, le lisez-vous plusieurs fois? Lisez-vous un chapitre, puis l'enregistrez-vous? Découvrez-vous le livre au moment où vous l'enregistrez? Vous imaginez-vous facilement les personnages? Expliquez votre démarche, vos habitudes.

M. M.: En général, je sais de quoi il s'agit, et souvent, j'ai lu l'ouvrage et désire le faire partager. Mais ce que je préfère, c'est, après l'avoir survolé, le découvrir sur le vif, en le lisant à haute voix. C'est nettement plus stimulant, car s'il est réellement passionnant, on n'a pas envie d'interrompre la lecture.

L: Apparemment, le logiciel d'enregistrement dont vous vous servez permet d'enlever les erreurs de lecture (balbutiements, toussotements, etc). Je trouve cela très bien, car j'aime qu'un roman soit sans erreurs. Mais qu'en est-il pour vous? Est-ce fastidieux de faire disparaître ces erreurs?

M. M.: Aucunement. Ce logiciel est magique. On peut tout faire, effacer, reprendre, corriger. Il faut juste prendre le temps de comprendre son fonctionnement. Une fois acquis, ce n'est que du bonheur!

L: Vous est-il arrivé d'interrompre l'enregistrement d'un livre parce qu'un passage vous choquait ou vous émouvait?

M. M.: Plus d'une fois. A mon avis, les passages choquants sont plus négociables que les passages émouvants. En tout cas en ce qui me concerne. Les larmes me viennent facilement, et ma voix se brise. Alors je me concentre et traverse le passage comme sur un pont suspendu, sans trop regarder, et sans trop réfléchir, sinon, ça recommence!!!

L: Enregistrez-vous chez vous ou à la BSR? Comment se passe vos séances d'enregistrement? Si vous enregistrez chez vous, vous êtes sûrement plus libre.

M. M.: J'enregistre chez moi, et comme je vis à la montagne, le calme est assuré. Je n'ai pas besoin de mise en condition. Je m'installe, allume l'appareil, et ça démarre tout seul. Si je bute trop, j'interromps.

L: Faites-vous plusieurs séances d'enregistrement par semaine?

M. M.: Tant que je peux, car ce sont de vrais moments de détente, disons plutôt de détente active. Selon le temps dont je dispose, je lis une demi-heure, une heure, souvent plus. Fréquemment le soir.

L: Enregistrez-vous plusieurs livres à la fois? (Je dis ça parce que quand je fais une recherche par lecteur sur le catalogue, je vois que vous avez plusieurs livres en lecture en même temps.)

M. M.: Non, un seul à la fois. Je n'aime pas alterner. Sur le catalogue, il est en effet souvent noté»en lecture». Cela signifie que le livre n'est pas encore en circulation, bien que lu depuis plusieurs mois, parfois.

L: Qu'enregistrez-vous en ce moment?

M. M.: Je termine «Les vents contraires» de Olivier Adam et je vais commencer un magnifique roman «Le livre d'Hanna» de Géraldine Brooks.

L: La BSR s'efforce de numériser certains livres enregistrés sur cassette. Mais elle a pris le parti de faire relire certains ouvrages. Qu'en pensez-vous? Personnellement, je trouve que c'est dommage.

M. M.: Je n'y ai pas réfléchi, mais je pense que certains livres importants ont été lus de façon médiocre et que dans certains cas, il est bon d'en faire une nouvelle lecture. A ce propos, je m'en vais relire «Le Liseur» de B' Schlink qui, enregistré sur cassette, n'a pas été choisi pour être numérisé, alors que c'est un roman magnifique. Je l'ai moi-même proposé.

L: Il est sûrement vrai que des livres lus il y a longtemps ont été enregistrés de façon médiocre. J'espère quand même qu'ils numériseront tous ceux que vous (et certains autres) avez lus sur cassette. (Du moins, ceux que j'aimerais lire. ;-) )

L: J'ai déjà exprimé ma désapprobation quant au fait que la BSR demande à ses lecteurs d'être le plus neutres possible. Comme je l'ai expliqué, si je veux de la neutralité, je lis à la synthèse vocale. Pour moi, un livre enregistré par une voix humaine ne peut pas aller sans émotions, sans sentiments. Je déteste lorsqu'on surjoue, mais je n'aime pas non plus une trop grande neutralité. J'aime beaucoup votre façon de lire, mais parfois, on dirait que vous vous «retenez», si j'ose dire. Est-ce que j'imagine cela? Quel est votre avis là-dessus?

M. M.: J'ai en effet entendu parler de cette «neutralité», mais je n'y ai moi-même jamais attaché d'importance. Je lis comme je sens, c'est tout, et en évitant le pathos. J'aime les lectures rapides et claires, de façon à ne pas enfermer l'auditeur dans un style d'expression trop marqué. Je ne veux pas m'imposer, garder de la légéreté. Tout est dans la mesure, dans le juste milieu. Parfois, je m'y reprends plusieurs fois pour trouver la justesse de ton. Mais souvent, je n'y pense même pas, je me laisse conduire par le texte, un courant qui m'entraîne.

L: Faites-vous particulièrement attention à ne pas abîmer votre voix dans la vie de tous les jours?

M. M.: Non. Pourtant, je crains les rhumes et les trachéites, réflexe de chanteuse plus que de lectrice.

L: Fumez-vous?

M. M.: Non.

L: Vous avez écrit «Le parasol vert». Racontez votre démarche d'écrivain, le cortège de soucis et de joies qu'apporte l'écriture d'un livre (la recherche du mot juste, la peur de la page blanche, les tonnes de brouillons, la façon dont vous avez créé vos personnages, l'avis de vos proches à qui vous avez fait lire les différentes versions du manuscrit (ou du tapuscrit, mais je trouve que ce mot n'est pas beau, ;-) ) au fur et à mesure qu'il avançait, etc). Est-ce le seul livre que vous avez écrit? Vous avez également enregistré cet ouvrage pour la BSR. Je vous avoue ne pas l'avoir encore écouté. Je ne sais pas s'il a été transferré sur CD, et maintenant que je suis équipée d'un appareil qui reprend la lecture à l'endroit où on l'a arrêtée, je préfère lire le format MP3. Enregistrer un livre écrit par vous: parlez de cette expérience. Est-ce comme d'habitude, différent?

M. M.: C'est en effet le seul livre publié. J'attends quelques réponses au sujet d'un autre manuscrit, et je m'acharne chaque jour à l'écriture d'une histoire qui n'en finit pas. Dur, dur, mais je ne peux pas m'en passer. Travailler sur les mots est passionnant autant que frustrant, car l'expression idéale reste en suspens, en rade, toute proche, mais inaccessible. C'est ce qui rend l'exercice si prenant, si gratifiant, parfois démoralisant. Difficile de s'y mettre régulièrement, encore plus difficile de s'arrêter une fois qu'on s'y est mis!!! Quant à d'éventuelles publications, il ne faut pas rêver, les maisons d'édition sont surchargées et ont peu de moyens. J'écris avant tout pour moi, c'est un devoir, une obligation, une évasion, sans plus. Quant à mes personnages, comme vous dites, eh bien, ils ne sont pas toujours dociles, et ont la fâcheuse habitude de n'en faire qu'à leur tête. Je suis rarement maîtresse de leurs décisions, et ce sont eux, finalement, qui me mènent par le bout du nez, voilà!

L: Exercez-vous un métier en plus de cette activité de lectrice bénévole?

M. M.: Parlons plutôt d'activités variées qui ont tout naturellement accompagné notre travail d'éducateurs, mon mari et moi.

L: Quels sont vos centres d'intérêt à part la lecture?

M. M.: Bien entendu l'écriture, beaucoup de musique aussi, chant et violon, marches dans la montagne, jardinage (un peu), petits enfants (beaucoup).

L: Avez-vous une devise dans la vie?

M. M.: Ne pas se laisser enfermer dans des principes, cultiver la liberté en tout et de toute manière.

L: Y a-t-il quelque chose que vous souhaiteriez ajouter? (J'ai toujours peur d'oublier des questions importantes.)

M. M.: Après réflexion, il y a une notion dont nous n'avons pas parlé et qui me semble importante. Lorsqu'on parle de bénévolat, on sous-entend l'idée de service rendu. Dans le cas de lectures pour aveugles, cette notion de s'efface au profit de celle de l'échange. Car c'est bien de ça dont il s'agit. En effet, où réside le plus grand plaisir? Dans celui de lire ou celui d'écouter? Qui des uns ou des autres sont les plus redevables? A mon avis, c'est donnant donnant, et chacun y trouve son compte, autant les lecteurs que les auditeurs. Telle est la morale de l'histoire pour peu qu'il y en ait une!

A mon tour, j'ai une question à vous poser: Qu'est-ce qui vous a amenée à vous intéresser autant à ce sujet jusqu'à organiser de tels interviews? C'est d'ailleurs très intéressant d'y répondre, mais pas facile du tout!

L: En fait, ça a commencé alors que j'étais très jeune. Deux activités impliquant la voix me tiennent beaucoup à coeur: la lecture à voix haute et le doublage. Cela fait très longtemps que j'ai envie d'exprimer mon admiration et ma gratitude aux lecteurs bénévoles, et aux comédiens qui enregistrent des livres et font du doublage. Outre mon blog, j'aide fréquemment le webmaster d'un site qui recense les séries doublées et leur casting français.

Un jour, j'ai pensé que grâce à mon blog, je pourrais peut-être faire partager mon plaisir à entendre les livres, et parler de ceux grâce à qui je peux les entendre. Leur parler, parler d'eux, les faire connaître, découvrir la personne derrière la voix. Tout ceci me passionne.

M. M.: A propos de remarques éventuelles que vous me suggériez de faire, il en est une qui m'est venue à l'esprit. Comme quoi, il faut le temps. C'est après votre réponse qu'elle a surgi, mais ce n'est pas la première fois que j'y pense. Ce que je veux vous dire, c'est que votre attitude active, votre réflexion concernant les lecteurs bénévoles, vos envies d'en savoir plus à leur sujet est tout simplement exceptionnelle. En effet, il nous arrive très rarement d'avoir un «retour», une impression, une critique ou un éloge, et à la longue, cela peut peser. Mais vous, vous brisez le silence, vous vous intéressez, vous vous manifestez, et franchement cela fait du bien. Personnellement, je suis ravie de savoir que vous écoutez mes lectures avec autant d'intérêt, et surtout que vous me disiez ce que vous en pensez, cela peut donner lieu à un vrai dialogue. Merci!

L: Votre remarque me fait penser à autre chose que vous avez dit: pour vous (et pour d'autres lecteurs à qui j'ai parlé), c'est du donnant donnant. Pour vous, le sens unique est moins intéressant, et beaucoup moins stimulant. Je trouve étrange que les auditeurs n'y pensent pas. Combien de lecteurs m'ont dit: «Il n'y a pas de retour, on ne peut pas savoir si ce qu'on fait plaît ou pas. On ne sait pas dans quel sens on pourrait s'améliorer... C'est frustrant.» Bref, pour moi, il est évident qu'il faut communiquer! Vous n'êtes pas des machines! Je comprends qu'il doit être lassant de lire un peu dans le vide... enfin, à force, c'est l'impression qu'on doit avoir. Bon, ça va dans les deux sens: j'ai sollicité des lecteurs pour des interviews, et certains n'ont même pas daigné me répondre. (Un «non merci, je ne suis pas intéressé» m'aurait suffi. ;-) )

Merci beaucoup pour le temps que vous m'avez accordé et pour vos compliments.

Note: La liste des livres enregistrés par Martine Moinat ne peut pas être reconstituée de manière exhaustive.