Les silences de Médéa

L'ouvrage:
Algérie. Des terroristes ravagent le pays. Zora et sa famille, vivant dans le petit village de Médéa, seront emportés dans la tourmente. Nabil, l'un de ses frères, rejoint les «soldats de Dieu». Plus tard, Zora est enlevée par les terroristes. Elle reviendra, indemne, en apparence.

Critique:
Le titre illustre bien ce qui se passera dans la vie de Zora. Le silence y est lourd, oppressant, chargé de tout ce qu'on ne peut dire. Zora s'y enfermera de plusieurs façons. À chaque attaque, elle tentera de s'y réfugier. Elle contribuera à y précipiter quelqu'un qui souhaitait crier son horreur et sa détresse, quelqu'un que le silence étouffait. Plus tard, pour préserver un semblant d'existence, Zora se murera dans le silence. Elle préfèrera même l'amnésie et l'exil, ne pouvant être confrontée à la trop grande douleur des mots. Ne pas dire une chose, c'est un peu faire comme si elle n'avait pas existé. Zora va plus loin en oubliant. Seulement, cet oubli se rappelle à elle tous les soirs, avec cette odeur d'herbe mouillée. Cette amnésie la surprend lorsqu'elle se gratte la joue. C'est cette fuite dans l'oubli qui la confinera dans un rôle de petite souris très pieuse, et qui la fera s'écrouler uniquement parce qu'elle a vu son beau-fils nu.
Zora devra franchir des obstacles, apprendre que son silence n'a pas fait que la desservir, pour tout affronter... même l'inavouable.
Même si je n'aurais pas réagi comme Zora (et encore, je ne peux pas en être sûre), j'ai admiré ce personnage qui aspire à une vie simple, et dont le monde vole en éclats à cause de quelque chose qui la dépasse. Cette jeune femme qui, en une phrase, exprime toute la bêtise qu'il y a dans le racisme.

Face à Zora, il y a Anna. J'avoue que je l'ai trouvée plutôt fade. Pourtant, elle tente d'aider les autres en faisant ce qu'on dit de ne pas faire, et qui, cependant, est la seule façon d'agir qui soit: elle compatit sincèrement, elle prend les douleurs qu'on lui raconte et les fait siennes, elle reçoit tout sans se blinder, elle est sincère. Je pense que mon agacement à son égard vient de son histoire d'amour. Je ne suis pas, à l'instar de Zora, attachée aux principes et à la religion. Mais je n'aime pas qu'un couple fasse impunément mal à un être qui ne lui a rien fait.
Je pense que l'auteur a placé cette histoire futile (même si elle ne l'est pas pour les deux protagonistes) ici afin de montrer le contraste avec Zora. Anna se débat dans des problèmes sans importance au regard de ceux de Zora.
Le paroxysme du ridicule est atteint lors de la scène de la guêpe, suintante de niaiserie.
Anna, Faissal, Louisa, et Zora représentent autant de façons d'exprimer une souffrance trop grande, qu'on n'arrive pas à digérer, qu'on crie même en se taisant, qui ne quittera jamais ceux qu'elle a emprisonnés.

Les autres personnages ne m'ont pas vraiment touchée... sauf, bien sûr, Louisa. Je n'ai rien à leur reprocher, mais ils sont un peu éclipsés par Zora.
L'auteur aborde très délicatement, presque en silence, le thème de l'endoctrinement.

Malika Madi use d'un style épuré, délicat, pudique. Elle s'exprime par de courtes phrases percutantes. Elle sait aller à l'essentiel.

Éditeur: Labor.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Martine Moinat pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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