Le coeur en dehors

L'ouvrage:
Charlie Traoré a dix ans. Il est d'origine malienne. Son père est reparti au pays, laissant en France sa femme et ses deux enfants.
Ce jour-là, à huit heures du matin, Joséphine, la mère de Charlie est emmenée par la police. Le petit garçon ne comprend pas pourquoi. Il apprendra, pendant cette journée mouvementée, que sa mère n'a pas de papiers, et que c'est pour ça qu'elle a été arrêtée.

Critique:
Nous assistons à l'odyssée de Charlie à travers la ville: il cherche d'abord son frère (Henri), parce qu'il veut comprendre pourquoi on a emmené sa mère qu'il aime tant. C'est, en quelque sorte, un roman d'apprentissage. Pour Charlie qui découvre une autre réalité, d'autres paramètres, mais aussi pour le lecteur qui découvre Charlie, sa vie, ses amis, sa famille. Le roman est constitué de scènes appartenant au présent de l'enfant, et de retours en arrière, d'anecdotes drôles et tendres, parfois plus graves, que le petit garçon nous raconte. Je dis bien «nous», car le narrateur s'adresse directement au lecteur. Ici, il n'y a aucun subterfuge propre à certains livres: personne ne demande à Charlie de raconter sa vie, il ne s'adresse pas à une personne qui lui est chère, non, il s'adresse au lecteur. Cela le rend plus proche, plus accessible, plus réel. On a l'impression qu'on pourrait le rencontrer dans la rue, discutant avec Brice, Karim, et Yéyé, ou un livre à la main.

Ce petit garçon est très attachant. Il aime les mots, il est avide de savoir. Mais surtout, il aime sa mère. Les anecdotes qu'il nous raconte montrent un enfant très attaché à sa famille. Il veut protéger sa mère, lui faire plaisir, et connaît déjà les affres de la jalousie. Bien sûr, il n'est pas parfait, et expose sans complaisance, sans chercher d'excuses, ses faiblesses et ses défauts.
Cet attachement à sa famille, et le fait que Charlie aime lire et écrire m'ont fait penser à certains autres romans: «Le fils du pauvre» de Mouloud Feraoun, «Le gône du Chaâba» d'Azouz Begag, et «Mon père est femme de ménage» de Saphia Azzeddine (sorti en même temps). Tout comme dans ce dernier roman, Charlie rit de certaines choses pour ne pas en pleurer, par exemple, du fait que son frère se drogue. Cependant, dans ce roman, on rit souvent de bon coeur. Comment ne pas mentionner la scène mémorable où Charlie dîne chez les Roland, et où tout le monde est pris de fou rire à cause du plat servi! Sans parler de l'histoire du voisin vampire ou de celle de Freddy récitant un poème devant une assemblée, et bien sûr de l'allusion à Henri III, dont Charlie lui-même ne comprend pas la saveur..

Les autres personnages sont sympathiques. Le lecteur éprouve de la compassion pour Henri qui, d'une manière ou d'une autre, a cessé de se battre, a perdu cette confiance en soi, en la vie qu'il avait et qu'a Charlie.
Les camarades de Charlie aussi interpellent le lecteur. Ils ont tous leur caractère, leurs particularités.

Vous aurez compris que ce roman ne souffre d'aucune longueur. Les anecdotes passées et le présent de Charlie nous aident à constituer son quotidien, sa personnalité, celles de ceux qui l'entourent. Il nous confie ses peurs enfantines, dont certaines sont causées par des faits (l'histoire de Patrick), et d'autres montrent que Charlie est encore un enfant (le voisin vampire).

La fin nous laisse frustrés, mais elle ne pouvait être autre. Bizarrement, la frustration ne vient pas tant de ce qu'on aimerait savoir ce qu'il en est de l'avenir de Joséphine, mais plutôt de ce qu'on voudrait lire d'autres tranches de vie de ce petit garçon et de sa famille. Bien sûr, on a envie de savoir ce qui va se passer, surtout pour lui, mais on trouve que cette journée s'achève bien vite.
C'est un livre que j'ai posé à regret, et que je relirai. Je vous le recommande, il est à lire d'urgence! C'est l'un de mes coups de coeur de l'année!

Éditeur: Bernard Grasset.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Vincent Aubert pour la Bibliothèque Braille Romande.
Vincent Aubert a très bien interprété ce roman, sachant rester sobre quand il le fallait, et jouer (sans aucun cabotinage) lorsque c'était approprié. Je pense que pendant la scène du fou rire chez les Roland, il s'est laissé emporter par la situation, et a ri, lui aussi, ce qui rend sa lecture encore plus réaliste et naturelle.

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