Conduite en état Livresque

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La confiance est un sentiment réciproque. Le manque de confiance également.
Michael Connelly dans "La glace noire".

Bienvenue sur Conduite en état livresque.

lundi 28 mai 2012

lundi
28
mai 2012

Seul le silence, de R. J. Ellory.

Seul le silence

L'ouvrage:
Augusta Falls, Georgie, 1939.
Joseph Vaughan, onze ans, est un garçon sensible. Son institutrice, Alexandra Weber, l'encourage à développer son goût pour l'écriture. C'est alors que l'horreur survient: le cadavre d'une fillette, Alice, est découvert. Joseph est d'autant plus bouleversé que la ville étant petite, il connaissait l'enfant, il était ami avec elle. Alice ne sera pas la dernière victime.

Critique:
N'ayant pas du tout aimé «Les anonymes», je pensais ne plus lire de livres de R. J. Ellory. Cependant, une amie a tellement aimé «Seul le silence» que j'ai décidé de l'essayer. Bien m'en a pris.

Le premier point fort de ce roman est son personnage principal. Joseph entraîne le lecteur dans sa vie, lui confie ses pensées. Il s'indigne sincèrement des meurtres. Il fait réellement preuve d'empathie. Sa compassion et son dégoût ne sont aucunement frelatés. Chez certains, entre une part de voyeurisme lorsqu'ils se désolent d'un meurtre. Joseph est vrai. Il rappelle à tous (les autres personnages, mais aussi au lecteur) qu'un meurtre, a fortiori d'enfant, c'est l'une des choses les plus ignobles qui soient.
Outre son extrême sensibilité et son talent pour dire les choses, notre héros force l'admiration. Il touche plusieurs fois le fond, et pourtant, il se relève.

D'autres personnages sont admirables par leur douceur, leur abnégation, leur force, leur sagesse, leur amour: Mary, Alexandra, Bridget, Reilly...

L'auteur fait quelque chose qu'en général, je n'aime pas. Le roman s'étale sur plus de trente ans. D'habitude, les romans qui se déroulent ainsi semblent bâclés, car on voit les personnages par tableaux. On n'a que des instants de leurs existences, et ils paraissent superficiels. Ici, il n'en est rien. Le lecteur assiste à la vie du personnage principal. Si les années passent vite, il n'y a pas réellement d'ellipses, et rien n'a l'air bâclé.
Quelque chose m'a quand même gênée dans la structure: le prologue et quelques passages çà et là indiquent comment se termine l'intrigue. C'est un peu dommage.

Ne vous attendez pas à un roman au suspense haletant et aux rebondissements incessants. Cela ne m'a pas gênée parce que je pense que l'étiquette «roman policier» n'est qu'un prétexte à montrer la vie et la psychologie d'un personnage marqué dès son enfance. L'intérêt est de voir évoluer ce protagoniste face à quelqu'un qu'il sait malade, et qui ressemble à un insaisissable fantôme. Joseph l'imagine toujours ayant l'air fou et monstrueux. Et pourtant, il sait que ce n'est pas le cas: il ne peut imaginer que son âme. D'ailleurs, les ficelles policières ne sont pas transcendantes. Elles sont même classiques. Certains lecteurs devineront peut-être qui est le tueur fou. Si cela ne gâche pas le roman, le romancier se rend quand même coupable de quelques lenteurs. L'ennui qu'elle m'ont fait ressentir a été compensé par le style doux et poétique du narrateur (je pense vraiment que R. J. Ellory a adopté un style propre à son personnage), mais elles m'ont quand même un peu dérangée. Heureusement, elles ne sont pas trop nombreuses.
L'écrivain s'attache quand même à détourner quelques ficelles convenues. Par exemple, tous les ingrédients sont réunis pour que le lecteur pense qu'un des personnages sait quelque chose.

Cette intrigue est également un prétexte pour montrer ce dont sont capables des gens qui ont peur. La peur excite les rumeurs, le racisme, la bêtise. Elle est très mauvaise conseillère.

Éditeur: Sonatine.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Jean-Yves Fournier pour l'association Valentin Haüy.
Voilà une autre raison pour laquelle j'ai décidé de tenter ce roman: j'apprécie beaucoup ce lecteur dont la lecture est sensible, mais exempte de cabotinage.

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vendredi 25 mai 2012

vendredi
25
mai 2012

Le pain rouge, de Marie-Paule Armand.

Le pain rouge

L'ouvrage:
Juillet 1788. La révolution est en marche. Mathilde va voir sa vie et celle de son village bouleversée par cela. Son père est le fermier du comte du village. Le comte est le parrain de Mathilde. L'histoire va faire découvrir à la jeune fille que ce qu'elle prenait pour des lois immuables n'en sont pas.

Critique:
Marie-Paule Armand décrit un monde en mouvement, une mutation. Elle explique bien les excès des révolutionnaires et leurs raisons, plus ou moins valables. Je n'en savais pas tant sur la révolution. Avec ce roman, on la vit au quotidien, et on a le point de vue d'habitants d'un village. C'est grâce à eux qu'on se rend compte que cette immense machine ne tenait pas compte de l'humain, alors qu'au départ, le but de la révolution était d'améliorer la condition des moins bien lotis. Tout comme dans n'importe quel régime, les décisions prises par les révolutionnaires sont radicales. On parle de liberté, mais on oblige à porter la cocarde, à renier la religion, à piétiner les nobles. La réaction du village où habite Mathilde est compréhensible. Ils voient qu'on leur enlève leur curé qui a toujours été à leur écoute à cause d'une loi qu'ils ne peuvent pas s'empêcher de juger stupide. Si certains seigneurs profitaient de leurs avantages pour spolier et humilier les autres, le comte du village n'en faisait rien. L'auteur s'attache à montrer une situation complexe, et à mettre l'accent sur l'humanité lésée.

Le lecteur comprendra l'attitude de Sylvain, qui approuve avec zèle toutes les lois révolutionnaires. Il garde une profonde rancune au comte dont le père a fait envoyer le sien aux galères pour une peccadille. Sa colère (dirigée contre la mauvaise personne, et par extension, contre toute la seigneurie), le guide et lui ôte tout esprit critique. Il est logique qu'il soit furieux et frustré, l'injustice ayant été jusqu'au bout, puisque son père est mort au bagne. J'ai donc ressenti de la compassion et de l'agacement quant à ce personnage complexe qui se laisse enrôler, endoctriner, et passe sa vie à souffrir.

L'histoire des personnages est étroitement mêlée à celle du pays. Cependant, on est bel et bien dans un roman du terroir. On retrouve certains codes et ingrédients de ce genre de romans français. J'ai anticipé certaines choses, mais cela ne m'a pas dérangée. D'abord, le roman n'est pas mièvre. Ensuite, Mathilde est sympathique. Certes, elle a été créée en gentille héroïne attachante. Elle est là pour que le lecteur l'apprécie. C'est avec plaisir que je me suis conformée à cela, car il faut bien au moins un personnage appréciable dans un roman. Elle est peut-être trop parfaite, mais cela ne m'a pas ennuyée.
Les autres personnages sont sympathiques, sauf... Noémie. Il faut bien qu'il y ait une méchante. Si beaucoup de protagonistes de ce roman sont exempts de manichéisme, ce n'est pas le cas de Noémie. Peste, envieuse, mauvaise langue, ne vivant que pour le paraître... La pauvre n'a aucune qualité. À la fin, son père dit qu'elle regrette une de ses mauvaises actions, mais cela ne va pas trop avec son caractère. Et puis, on est tenté de croire que son père dit cela parce qu'il a honte qu'elle ait été si odieuse.

Il est à la fois positif et négatif que par son prologue, mais aussi parce que le livre est raconté à la troisième personne, le lecteur sache tout de suite que Mathilde se tirera d'affaire quoi qu'il lui arrive. C'est positif parce que dans les moments où la jeune fille est en mauvaise posture, le lecteur peut se réconforter en pensant qu'il sait qu'elle s'en sortira. C'est négatif... pour la même raison. En effet, le lecteur ne craint pas vraiment pour la vie de l'héroïne. Cela enlève un peu de piquant à la chose.

Éditeur: Presses de la cité.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Roland Dufour pour l'association Valentin Haüy.
Ce roman étant raconté à la première personne du singulier par une femme, il aurait sûrement été préférable qu'il ait été enregistré par une lectrice. Cependant, je n'ai pas été dérangée parce que j'apprécie ce lecteur qui a une voix agréable, claire, et dynamique. Sa lecture n'est pas monotone. Il joue un peu, et tente parfois certaines choses, mais s'arrête avant d'en faire trop.

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jeudi 24 mai 2012

jeudi
24
mai 2012

Sacrée Marie!, d'Astrid Eliard.

Sacrée Marie!

L'ouvrage:
Marie est femme au foyer. Elle est ravie de se consacrer à sa famille. Cependant, sous des dehors aimables et amoureux, son époux (Cornélius), la traite avec condescendance et la pense stupide. Elle espérait s'épanouir dans la maternité, mais ce n'est pas le cas...

Critique:
Ce roman est d'abord une critique féroce de certains préjugés. Marie aimerait s'épanouir en satisfaisant ceux qu'elle aime. Pour Cornélius, c'est une ambition bien terne. Cela fait qu'il n'estime pas sa femme. Mais pourquoi serait-ce si bas? À partir du moment où une personne est heureuse et ne nuit à personne, la manière dont elle mène sa vie est parfaitement honorable.
Marie ne peut pas être heureuse à cause du regard critique de Cornélius qui la rabaisse. Ensuite, l'auteur a créé une curieuse relation entre la jeune femme et ses enfants. Là encore, j'y vois une critique de la société bien-pensante. Selon cette société, il va de soi qu'une mère aimera ses enfants et en sera aimée. Cependant, Marie va plutôt vers les enfants des autres. C'est un pied-de-nez à l'adage qui veut qu'on aime obligatoirement son enfant parce qu'il est le sien.
Marie est persuadée que si elle avait une fille, cette complicité qu'elle recherche serait totale. Elle ne comprend pas que ce n'est pas une affaire de sexe, mais de personnalité. En outre, la jeune femme n'est peut-être pas faite pour être mère... Entourée de poules pondeuses, elle envie la complicité de ces femmes avec leurs enfants. Complicité qui n'est pas sûre, au vu de certaines scènes.

Cornélius est sûr de lui, assurance qui fait justement défaut à sa femme. C'est ce qui fait toute la différence, et rend la jeune femme si timorée, à certains moments. C'est aussi ce qui fait que leur entourage se fourvoie, et prend notre héroïne pour une sotte. C'est l'image que renvoie Cornélius.

Marie est un personnage sympathique. Elle est loin d'être parfaite, il est facile de s'identifier à cette femme qui veut tout simplement aimer et être aimée pour ce qu'elle est.
J'apprécie le rapport qu'elle entretien avec Dieu. Elle en fait son confident sans pour autant devenir une bigote. Elle se tourne vers lui, mais pas de manière malsaine ou désespérée, ce qui fait qu'elle ne devient pas une fanatique. C'est en elle qu'elle puise la force d'être finalement elle-même.

Un parfum de fantastique nimbe Marie. Outre les gros sabots avec lesquels l'auteur la rattache à la vierge (je ne parle pas seulement de la toute fin), il y a plusieurs façons d'interpréter le fait qu'elle communique avec la chatte, Émilie (qui a, d'ailleurs, un prénom humain, signe qu'inconsciemment ou pas, Marie reporte sur elle la tendresse qu'elle aurait voulu donner à une fille). J'aime bien ce flottement. C'est au lecteur de décider.

Il y a une scène qui m'a particulièrement marquée parce qu'elle est l'essence de la relation entre Marie et sa famille: celle de la fête des mères. Faite d'une ironie cinglante, d'un désespoir presque palpable, elle fera osciller le lecteur entre hilarité, stupéfaction, frustration, et dépit. Plus que tout, elle montre l'impossibilité évidente de communication et d'amour sincère entre Marie et sa famille, elle pointe du doigt le fossé qui les séparera toujours.

Le titre peut être lu de deux façons: une phrase mi-moqueuse mi-admirative, ou bien une phrase faisant de l'héroïne quelqu'un d'admirable, qu'il serait interdit de profaner. (Cette deuxième interprétation me vient surtout à l'esprit à cause des analogies entre Marie et la vierge Marie dont Astrid Eliard parsème son roman.

Je ne sais pas trop quoi penser de la découverte que fait le personnage principal à la toute fin. Je trouve que cela gâche un peu ce beau portrait de femme. Je me refuse à envisager la folie de l'héroïne (hypothèse qui pourrait être renforcée par d'autres choses), car cela détruirait l'évolution de la jeune femme, le chemin qu'elle a parcouru, et dans ce cas, le roman serait terriblement négatif.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par mon mari.
Ce livre m'a été offert par les éditions Mercure de France.

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mardi 22 mai 2012

mardi
22
mai 2012

Le carnet de la mathématicienne, de Michelle Richmond.

Le carnet de la mathématicienne

L'ouvrage:
Ellie Enderlin a trente-huit ans. Il y a vingt ans, sa soeur aînée, Lila, a été assassinée. Quelqu'un a écrit un livre sur l'affaire, ouvrage dans lequel il se targuait d'avoir identifié le coupable: Peter McConnell, alors marié et amant de Lila. Ellie a fini par accepter cette thèse.
Elle est en voyage au Nicaragua pour son travail quand Peter McConnell l'aborde. Il jure être innocent. D'ailleurs, la police n'a jamais eu de preuves contre lui. Bien qu'elle s'en défende, les certitudes d'Ellie s'effondrent. Et s'il avait raison?

Critique:
Ce roman est d'abord le portrait de deux soeurs. Elles sont dissemblables, et selon Ellie, n'auraient sûrement pas été amies si elle n'avaient pas appartenu à la même famille. Leur différence ne faisait nullement obstacle à leur entente, et parfois, l'une ouvrait son monde à l'autre. Cette différence est résumée dans les branches, radicalement opposées, dans lesquelles elles s'illustrent. Lila était passionnée de mathématiques; Ellie travaille dans le café, et même si elle aime ce qu'elle fait, elle n'a pas d'ambition.

Lila est forcément quelque peu magnifiée. Son souvenir empêchera certains de vivre, donnera à d'autres la force d'avancer en pensant à elle. Il ressort de l'enquête et des introspections d'Ellie que sa soeur était tout simplement humaine.
J'ai apprécié que l'auteur n'en fasse pas trop au sujet de la disparue, qu'elle fasse la part des choses, que Lila ne soit pas parfaite aux yeux de tous, que notre héroïne accepte que sa soeur soit faillible.

Ellie est moins charismatique, plus ordinaire que sa soeur, mais c'est à elle que va ma préférence. Sûrement parce qu'il m'a été plus facile de m'identifier à elle. J'ai compris ses failles, ses doutes, et même son apitoiement sur elle-même.

Michelle Richmond soulève une question délicate: le bouleversement causé par quelqu'un qui s'approprie votre vie pour en faire un roman. Faisant cela, elle met le lecteur en face d'une réalité quelque peu déplaisante: il se délectera de livres écrits à partir de faits réels, cela excitera son voyeurisme, mais pense-t-il vraiment à ce que cela fait aux personnes concernées? Bien sûr, les choses sont différentes lorsque l'ouvrage a été écrit par l'un des acteurs des faits. Il n'en reste pas moins que la plupart des lecteurs ne pourront qu'avoir une attitude malsaine, même lorsqu'ils s'efforceront de penser sincèrement aux personnes dont les vies furent détruites.
Dans le cas présent, outre la famille de Lila, il ne faut pas oublier Peter McConnell. Qu'il soit coupable ou non, l'opinion publique le condamne à cause de suppositions émises à la va-vite en partant de preuves qui ne sont pas solides. Il va de soi que je n'aime pas Thorpe, le personnage égoïste qui écrivit le livre relatant l'affaire Lila. Il évolue quelque peu au long du roman, mais il semble toujours être en train de calculer ce qu'il pourra obtenir en échange de ceci ou cela. Je l'ai trouvé faux jusqu'à la fin, imaginant très bien ses arrière-pensées.

Ellie lit le livre écrit par Thorpe. Il est très intéressant de voir comme elle démonte les mécanismes de l'écriture à travers son analyse du roman. Thorpe restera un écrivaillon, malgré son succès. En effet, même après des heures d'entretien avec Ellie, il ne parviendra pas à saisir ce qu'étaient les deux soeurs, et encore moins les autres personnes qu'il évoque.

Vous l'aurez compris, pour moi, l'aspect énigmatique de l'ouvrage passe au second plan. Cela ne veut pas dire que la romancière a créé une «enquête» bâclée. C'est un moyen de faire s'exprimer différents personnages, et c'est bien exploité. L'enquête est linéaire, mais cela ne m'a pas gênée, car j'ai trouvé intéressant de découvrir ceux qu'interrogeait Ellie. Michelle Richnond propose plusieurs pistes. C'est une ficelle qui peut être lassante, mais qui ne l'est pas ici, parce que les suppositions ne durent pas, et qu'elles sont sources d'exploration de la psychologie des personnages. En outre, la solution n'est ni bâclée ni incongrue.

La narratrice ne cesse de louvoyer entre son présent et son passé. Cette structure me dérange souvent, mais elle est adaptée à l'histoire et à ses personnages. Une histoire contée de manière linéaire aurait paru artificielle.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par mon mari.
Ce livre m'a été offert par les éditions Buchet-Chastel

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lundi 21 mai 2012

lundi
21
mai 2012

La veuve, de Gil Adamson.

La veuve

L'ouvrage:
Mary Bulton a dix-neuf ans. Elle est en fuite, car elle vient de tuer son mari, John. Les deux frères de ce dernier sont à sa poursuite.

Critique:
Gil Adamson brosse ici un beau portrait de femme. Sous des dehors fragiles, d'apparence rude et timorée, notre veuve est tendre et douce. N'ayant pas vraiment eu d'amour au long de sa vie, elle n'en est pas aigrie, et son coeur est disposé à aimer les personnes qui en vaudront la peine. Mary, condamnée à recommencer sans cesse, se relevant toujours, prenant ce que la vie lui accorde avec précaution. Tout cela pourrait paraître mièvre, mais il n'en est rien. Le style est souvent dépouillé. J'ai même eu une impression de froideur: j'avais le sentiment que la veuve ne ressentait rien. Cela a d'ailleurs fait que j'ai eu du mal à vraiment entrer dans le roman, à apprécier les personnages. Pourtant, une fois que je me suis habituée au style dépouillé et parfois rude voire froid, de l'auteur (rude comme les paysages et la vie de la veuve), j'ai pleinement profité du roman. Si ce style est déroutant, il va avec le caractère des personnages, leur vie... On finit par très bien imaginer la petite ville de Franck, son magasin, son église, ses habitants.

Par petites touches, le lecteur en apprend davantage sur Mary, sa condition. J'ai été un peu agacée que l'auteur se réfère le plus souvent à elle en disant «la veuve». Comme si on ne pouvait la voir que par rapport à son mari mort, comme si elle n'avait d'autre identité, d'autre but, d'autre ambition, d'autre qualité que celle d'épouse d'un homme mort, comme si sa vie se résumait à cela. C'est justement cela que martèle l'auteur: Mary, selon sa belle-famille, n'a d'autre existence que celle de la femme de John Bulton. Elle n'est pas un être humain à part entière, elle dépend de John qui lui octroie le droit de respirer. J'exagère, mais c'est comme ça que le voient les hommes qui poursuivent Mary.
La jeune fille est endurcie par une vie terne et monotone. Cela se ressent dans sa façon d'être.
Si l'héroïne et sa force tranquille prennent beaucoup de place, les autres personnages sont, eux aussi, très intéressants.

Les retours en arrière étaient nécessaires. Je n'aime pas trop cette construction, généralement. Ici, je pense qu'ils auraient pu avoir lieu plus tôt: l'héroïne aurait été plus facile à cerner, à comprendre, à appréhender. D'autre part, l'auteur retarde trop l'histoire de ce qu'il y a à savoir sur elle, le roman prenant davantage de rythme à partir du moment où on sait.

La quatrième de couverture parle d'un western à propos de cet ouvrage. Il est vrai qu'on y retrouve les ingrédients propres à ce genre. Étrangement, je m'attendais à une fin toute tracée, comme on en rencontre trop dans les livres de ce type. C'est aussi ce qui a fait que j'ai eu du mal à entrer dans le roman. Je pressentais une fin, et elle ne me plaisait pas. C'était sans compter avec Mary: mystérieuse, pleine de ressources, battante. La jeune femme ne finira pas de vous étonner. La fin m'a agréablement surprise. L'auteur ne fait rien de cliché, et quand on y réfléchit, cette fin va parfaitement à l'héroïne.

N'oublions pas que ce livre ne manque pas d'humour. Le passage où Mary menace d'être dépendante au laudanum est plutôt amusant. À noter également le personnage de Giovani, source de sourires voire de rire.

Un roman aux abords difficiles, mais que je ne regrette pas d'avoir lu.

Éditeur: Christian Bourgois (Broché)
10 - 18 (poche).
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Marie-Philippe Lachaud.

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