Aujourd'hui, c'est Hélène Lotito, travaillant aux éditions Thélème, qui répond à mes questions. N'hésitez pas à poser d'autres questions dans les commentaires, si vous en avez envie.

La Livrophile: Comment les éditions Thélème sont-elles nées?

Hélène Lotito: Les éditions Thélème sont nées il y a 20 ans, de la volonté de rendre sonore les plus grandes pages de la littérature française et étrangère, d'entendre une voix nous raconter les plus belles histoires à l'oreille, une présence nous dire les grands textes.

L: Depuis combien de temps y travaillez-vous?

H. L.: Je travaille ici depuis 4 ans.

L: Comment en êtes-vous venue à travailler dans le livre audio?

H. L.: Mes études m'ont amenée à combiner la philosophie et la musique, puis j'ai travaillé dans la recherche musicale et sonore, et la littérature me manquait beaucoup dans tout cela. Le rapport aux mots a été toujours pour moi très matériel, très réel, et le livre audio permet de rendre état de cet aspect vivant de la littérature. J'ai abordé dans un premier temps les éditions Thélème pour la parution du coffret d'À la recherche du temps perdu, pour compléter le livret d'accompagnement, dont une grande partie avait été rédigée par Jean-Yves Tadié (spécialiste universitaire de l'oeuvre de Marcel Proust), mais à laquelle il fallait ajouter une présentation de la démarche des éditions Thélème. Ce premier pas a été décisif, je ne manquais pas d'arguments pour défendre cette mise en voix magnifique par André Dussollier, Michael Lonsdale, Denis Podalydès... Depuis, je m'occupe ici principalement de la production (choix des textes et demande des droits, choix des acteurs, direction en studio, rédaction des quatrièmes...) et d'une partie de la commercialisation en librairie (ce qui me permet de garder un pied dans la réalité du marché du livre et d'avoir les retours pertinents des professionnels du secteur), tout cela, avec la directrice des éditions Thélème, Adeline Defay.

L: Combien de personnes travaillent aux éditions Thélème?

H. L.: Nous sommes trois personnes, mais plusieurs personnes en externe travaillent de fait presque quotidiennement avec nous : l'ingénieur du son, la graphiste...

L: Quelles tâches effectuez-vous exactement?

H. L.: Principalement, la production, comme dit plus haut, et la commercialisation des livres audio.
Outre les choix des textes, le choix des voix en casting, il y a bien sûr la direction d'acteurs. Cela consiste dans le suivi de la lecture en studio, son exactitude et sa justesse.

L: Comment se passe le recrutement des comédiens ?

H. L.: Nous organisons quelques castings par an, où nous sélectionnons un certain nombre de voix (les acteurs nous envoient souvent des extraits de démonstration de leur lecture dans ce but). Lors d'un casting, nous demandons aux acteurs de lire un extrait de roman, souvent classique, qu'ils ont pu travailler en amont, puis selon ce que leur voix et leur présence dégagent, nous leur proposons un autre texte, qu'ils lisent cette fois-ci "en découverte". Cela nous permet de juger différents aspects d'une lecture, et surtout la capacité d'adaptation d'un acteur, aussi bien d'adaptation à des textes différents, qu'à des "directions" que nous leur donnons et qui développent plusieurs possibilités de lecture. Car pour les éditions Thélème, il est très important qu'un lecteur sache mettre tout son talent au service du texte, et tous les textes sont différents.
En dehors des castings, certains acteurs sont de grands lecteurs, et nous connaissons comme tout le monde leurs lectures. Quand nous pensons à un texte, la voix d'un acteur peut s'imposer à notre imagination, alors nous le contactons pour le lui proposer.

L: Comment choisissez-vous quels livres seront enregistrés?

H. L.: Avec Adeline Defay, la plupart de nos choix sont des coups de coeur, certains projets en appellent d'autres, comme James Ellroy et sa vision cruelle de l'Amérique a donné envie d'ajouter Bret Easton Ellis au catalogue...

L: Comment décidez-vous de proposer tel livre à tel comédien? (Outre le fait que certains livres se prêtent mieux à une voix masculine et d'autres à une voix féminine.)

H. L.: Certains textes appellent certaines voix, comme L'Art d'être Grand-Père, de Victor Hugo nous semblait fait pour être lu par Michael Lonsdale... Ensuite, chaque lecture révèle une présence, certains acteurs possèdent une forme de mélancolie dans la voix, ou bien de rigueur, ou encore d'humour qu'il faut exploiter à bon escient. Comme il ne s'agit pas d'interpréter un texte mais de le livrer, la présence d'une voix est le critère principal de sélection, il faut que l'on sente une cohérence entre l'énergie d'un acteur et l'écriture d'un auteur.

L: Comment cela se passe-t-il avec les éditeurs du livre papier?

H. L.: Les éditeurs de livre papier à qui l'on demande les droits d'enregistrements sont généralement très heureux que les textes qu'ils défendent dans leur forme originale puissent connaître une autre vie à travers l'audio, qui est une autre expérience de la lecture, complémentaire et non de remplacement. La collaboration entre nous est chaleureuse et nos rapports, de confiance. Nous essayons toujours de défendre au mieux un texte à travers la lecture la plus juste possible et les éditeurs de livre papier le savent.

L: Y a-t-il une interaction entre l'auteur et l'interprète? Des directives de l'auteur, des questions de l'interprète, une écoute de l'auteur?

H. L.: Nous avons fait paraître dernièrement deux textes lus par leurs auteurs eux-même : La Rigole du Diable, de Sylvie Granotier, et Thomas Drimm tome 1, de Didier van Cauwlaert. À les entendre, les auteurs étaient ravis de cette expérience dont ils se sont sortis haut la main, parce qu'elle leur apportait un regard différent sur leur propre roman. En dehors de ces cas particuliers, le métier d'acteur, et la lecture elle-même, est le fruit d'un travail particulier. Il est très rare qu'un auteur ait des directives à ce sujet.

L: Quel est le délai d'enregistrement d'un livre?

H. L.: Une fois les droits d'enregistrement acquis, il faut compter environ deux à trois mois pour enregistrer, monter, et fabriquer un livre audio. Évidemment, le délai varie en fonction de la longueur du livre.

L: Combien de temps faut-il pour monter un livre audio après la fin de l'enregistrement?

H. L.: Cela dépend des techniques d'enregistrement, mais si le montage est fait en partie au fur et à mesure de l'enregistrement, il faut environ 2/3 du temps d'enregistrement.

L: Les éditions Thélème comptent-elles proposer leurs titres à la vente en téléchargement sur leur site?

H. L.: Pour l'instant, les modèles économiques proposés ne semblent pas convaincants, mais beaucoup de choses se passent dans ce secteur, et dès que cela sera possible c'est évidemment ce que nous ferons. Nous n'avons pas été attaché plus aux cassettes que nous ne le sommes aux CD, ce qui compte pour nous, c'est la lecture !

L: Avez-vous beaucoup de retours d'auditeurs?

H. L.: Oui, le livre audio est très atypique encore en France, et les auditeurs sont tellement surpris de leur expérience quand ils en découvrent un que, généralement, ils partagent leur étonnement. Les retours que nous avons sont souvent très positifs et surtout très passionnés, lorsqu'on aime une lecture, une voix, c'est un vrai coup de coeur !

L: Comptez-vous proposer des interviews d'auteurs ou de lecteurs en fin d'ouvrages? Je pense que cela serait très intéressant, surtout quand l'auteur a enregistré son livre. J'ai même lu un livre où l'interview de l'auteur était faite par le lecteur qui avait enregistré le roman.

H. L.: Cette démarche qui se rapproche du making-of ou de l'archive est en effet très intéressante. Pour le moment, nous aimons l'aspect totalement fictionnel de nos livres audio. Mais rien n'exclut d'y venir un jour, bien sûr !