Conduite en état Livresque

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Il paraît que les maniaques sont sujets à des haines subites si on les empêche de satisfaire leurs envies.
Claude Cattaert dans "La partie de billard électrique".

jeudi 14 octobre 2010

jeudi
14
octobre 2010

La maison des soeurs, de Charlotte Link.

La maison des soeurs

L'ouvrage:
C'est bientôt Noël. L'anniversaire de Ralph approche également. Sa femme, Barbara, veut lui faire un cadeau: ils vont tous les deux en vacances dans un petit village. La propriétaire de la maison où ils vont passer leurs vacances ira chez sa soeur pendant ces quelques jours.

Après l'installation dans la maison, une tempête de neige éclate. Bloqués dans la maison sans nourriture et sans électricité, Barbara et Ralph tentent de s'en sortir, tout en essayant de comprendre pourquoi leur mariage bat de l'aile.
En cherchant de quoi faire du feu, Barbara trouve le manuscrit de la précédente occupante des lieux, Frances Grey. Frances raconte sa vie. Barbara lit le manuscrit.

Critique:
Je ne sais pas si c'est moi qui aime moins Charlotte Link ou si ce livre est moins dans le goût des amateurs de cette romancière, mais je n'ai pas vraiment adhéré. C'est peut-être moi qui deviens difficile, car j'ai lu des avis élogieux émanant de personnes aimant Charlotte Link.

D'abord, j'en ai assez, de ces auteurs qui nous mettent les deux guerres mondiales (surtout la seconde) à toutes les sauces! Bien sûr, ici, Charlotte Link articule la vie de ses personnages autour de l'histoire, et il peut être intéressant de voir comment chacun prend tout ce qui arrive, mais c'est agaçant parce que beaucoup font cela, et c'est remâché. En outre, on dirait qu'il ne se passe pas grand-chose entre les deux guerres... Frances raconte ce qui se passe un peu avant la première, un peu après, puis ne dit rien jusqu'à la guerre suivante. C'est un peu artificiel.

Charlotte Link ne renouvelle pas vraiment le genre. Ce roman n'apporte rien d'original ou de transcendant. J'ai trouvé l'intrigue assez prévisible et trop lente. Accessoirement, j'ai trouvé très gros que Laura ait passé seize ans à chercher le manuscrit, et que Barbara le trouve en un claquement de doigts, sans même savoir qu'il y avait quelque chose à chercher.
Quelqu'un m'a dit que la fin l'avait surpris, je ne vois pas trop ce qui est étonnant... Bien sûr, il y a certaines révélations, mais je n'ai pas sauté au plafond en les entendant.

Les personnages ne m'ont pas convaincue. Je les ai regardés s'agiter, ne pas parvenir à communiquer, se lancer haine et rancoeurs au visage, vivoter parce qu'ils ne savaient pas vivre... Je ne me suis attachée à aucun, sauf peut-être un peu à Ralph.

Frances serait pourtant intéressante: elle tente de faire avancer la cause féminine, mais ne sait pas construire sa vie, ne sait pas aimer ni être aimée... Justement, son insensibilité m'a rendue distante à l'égard de ce personnage. Elle n'a pas su me toucher parce que je n'ai pas vraiment vu ses faiblesses. Elle a agi bêtement, parfois, mais elle ne semble pas vraiment vouloir faire ce qu'il faut pour avoir une vie meilleure.

Victoria est détestable, mais trop caricaturale. Donc j'ai été plutôt indifférente vis-à-vis de ce personnage. À force de mettre en évidence sa bêtise et sa méchanceté, l'auteur n'a su faire ressortir que sa fadeur, et je n'ai même pas pris la peine de me fatiguer à la détester.
Charles n'évolue pas: il reproduit le schéma paternel, ne l'admet pas, s'enferre. Je l'ai trouvé très négatif.
Alice laisse passer sa vie, et il faut qu'il arrive quelque chose de grave pour qu'elle ouvre les yeux. Elle m'a agacée.
J'ai eu pitié des personnages broyés par la vie, mais qui, eux, auraient pu s'en sortir: George, John, Laura...
À part cela, les personnages ne sont pas vraiment positifs.

Barbara est peut-être celle qui m'a le plus énervée: qu'elle soit carriériste, d'accord, mais qu'elle ne se remette pas en question, qu'elle n'écoute personne, ça tape sur les nerfs. Et puis sa pulsion vis-à-vis de l'un des personnages, c'est totalement invraisemblable.

Je relirai des livres de Charlotte Link parce que j'en ai apprécié deux, et que je veux savoir si c'est moi qui ai changé.

Éditeur: Presses de la cité.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Sabine Veyrat pour l'association Valentin Haüy.

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jeudi 15 juillet 2010

jeudi
15
juillet 2010

Le silex et la rose, de Brenda Jagger.

 Le silex et la rose

L'ouvrage:
Julia nous raconte la vie de sa famille depuis sa naissance. Ses soeurs et elles furent élevées dans l'optique de les transformer en oies blanches, uniquement destinées à épouser des hommes, et à leur servir de décoration. La vie en décidera cependant autrement, car le père des trois soeurs meurt subitement, laissant une veuve joyeuse et trois filles bien décidées à mener leur vie comme elles l'entendent. Prudence et Julia se mettent en tête de réfléchir et de vouloir être heureuses. Quant à Célia, elle n'aspire qu'à une chose: se marier.

Critique:
Voilà quelques années que je repose une saga familiale avec un soupir excédé, sans la terminer. Je me suis dit que mes goûts avaient changé, et que c'était normal. Eh bien, avec ce roman, j'ai découvert qu'il y avait encore des sagas familiales qui me détendaient, et que je trouvais plaisantes et agréables à lire. Pourquoi ai-je bien aimé «Le silex et la rose», et repousse-je les Barbara Taylor Bradford, les Juliette Benzoni, les Christian Signol, etc? D'abord, «Le silex et la rose» n'est pas rempli d'ellipses. J'ai horreur de ces romans qui commencent alors que le personnage principal a disons treize ans, racontent quelques mois de son adolescence, puis au chapitre suivant, il a vingt ans, etc. Pour moi, ça fait bâclé et mal construit. Par ce biais, l'auteur ne creuse pas réellement ses personnages, on ne les voit pas évoluer, ils ont l'air inachevés car ils sont brossés à trop grands traits.
Brenda Jagger évite cet écueil, et nous fait entrer dans la vie et les pensées de ses personnages en prenant le temps de nous montrer leur façon de réagir, leur évolution. Son livre est complet, achevé, à l'inverse de ceux des auteurs précédemment cités.

En outre, chez les auteurs qui m'ont un peu écoeurée de la saga, le personnage principal est toujours parfait, ou bien tout le monde l'aime malgré ses défauts. Ici, les personnages ne sont pas parfaits, on ne les approuve pas toujours, mais on les comprend. Ils ont des raisons d'agir comme ils le font, et même si on les trouve mauvaises, et qu'on n'aime pas certains personnages, on comprend leur logique.
Julia, par exemple, n'est pas la parfaite héroïne de Benzoni, intrépide, que l'on imagine toujours tirée à quatre épingles et le teint frais au saut du lit. Elle doute, fait des choix hasardeux, se trompe... toutes les portes ne s'ouvrent pas devant elle comme par magie: elle apprend de la vie, des gens qu'elle rencontre, des événements qu'elle traverse. Tout cela est bien plus réaliste que ce que dépeignent les sagas que je repose, et qui m'ont fâchée avec le genre pendant un temps.

En général, dans les sagas que je rejettent, l'héroïne rencontre toujours celui qu'elle aimera jusqu'à la fin des temps, et malgré la vie et les méchants qui les sépareront, c'est avec lui qu'elle connaîtra l'extase sexuelle, n'éprouvant avec les autres avec qui elle doit coucher que frustration et souffrance physique. Ici, c'est un peu moins schématique, un peu plus réaliste, et donc on a plus de surprises, ce qui est plus intéressant qu'un parcours balisé de clichés.
Julia aimera trois hommes. Deux d'entre eux l'aimeront mal, même celui qui tentera de la préserver et de la protéger, justement parce qu'il la prend pour une petite poupée qu'il faut mettre sous verre. Il l'aimera profondément, mais ne saura pas l'aimer pour ce qu'elle est. Elle les aimera du mieux qu'elle pourra.

Sinon, la saga comporte des joies, des peines, des événements de toutes sortes. C'est une famille normale découvrant les aléas de l'existence.

Éditeur: Belfond.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Danielle Piette pour la Ligue Braille.

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jeudi 3 juin 2010

jeudi
3
juin 2010

Wando passo, de David Payne.

Wando passo

L'ouvrage:
Ransom Hill est le leader d'un groupe de rock qui fut dissout après des disputes.
Au bout de dix-neuf ans de vie commune, Claire Deley (qui faisait partie du groupe) a quitté Ransom, et est retournée sur la plantation de ses parents, Wando Passo.
Ransom va l'y rejoindre. C'est ici que tout se jouera. Ransom devra prendre conscience de beaucoup de choses.
En outre, l'histoire de certains ancêtres de la jeune femme, arrivée 140 ans plus tôt, semble rejaillir sur la vie de Claire et de Ransom.

Critique:
Ce livre m'a captivée. Pour une fois, je suis d'accord avec les éloges qu'on peut lire en couverture. L'auteur nous raconte en alternance l'histoire de Ransom et de Claire et celle d'Adélaïde et d'Harlan, les ancêtres de Claire. Les deux histoires se croisent, se télescopent, se répondent. Parfois, certaines correspondances sont un peu grosses (comme la correspondance des deux quadrilles amoureux), mais on passera là-dessus.

Les personnages sont creusés. On comprend leurs motivations, même si on n'excuse pas ceux qui refusent de se remettre en question. On les plaint et on les blâme à la fois. Bien sûr, il y en a qu'on préfère, car ils tentent de faire au mieux pour tout le monde, et d'autres qu'on désapprouve, même si on comprend en partie leurs raisons.
Ces histoires croisées, pleines de sentiments et d'émotions, pourraient faire penser à un soap opera. Pourtant, les situations sont bien analysées, ce qui fait qu'au lieu de soupirer à cause d'un personnage qui se lamente, on prend part à sa douleur, à ses doutes, et on se surprend à vouloir savoir comment tout cela va se terminer.

L'intrigue est bien menée. Il n'y a pas de longueurs. Paradoxalement, je savais qui finirait par aimer qui dans l'histoire des ancêtres de Claire. Je l'ai su dès qu'ils se sont rencontrés, car c'est un topos du genre.
En outre, au travers de ses personnages, David Payne analyse un point de l'histoire. Il n'en parle pas seulement comme d'un fait historique, il nous parle des sentiments des personnes réduites en esclavage. Nous connaissons ce pan douloureux de l'histoire, mais il n'est pas mauvais de se souvenir à quel point certains humains étaient déconsidérés uniquement à cause de la couleur de leur peau. Mais dans l'histoire d'Harlan et d'Adélaïde, cela se double d'une haine pour le préféré. Harlan a donc, en plus de ce qu'il croit, des raisons personnelles d'en vouloir à un homme noir.
Il y a une correspondance avec l'histoire de Ransom et de Claire. On se rend compte (s'il était besoin de le rappeler), que le racisme n'est pas uniquement un mauvais souvenir. Il est toujours présent. Et malheureusement, la discrimination positive a fait son apparition. Elle n'est pas mieux que le racisme, car elle en est une forme. La société bien pensante essaie de se rattraper, mais tout cela n'est pas naturel.

À l'instar de Claire, je suis restée sceptique quant à cette histoire de sorcellerie. Force m'a été de constater que c'était vrai (dans le roman), et que ce n'était pas uniquement le souhait d'une femme assoiffée de vengeance, et la crainte d'un homme malade.

Je n'ai pas aimé la fin de l'une des histoires. Mais elle n'aurait pas pu se terminer autrement... cela aurait été trop beau...

Éditeur: Belfond.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Lorenza Eder pour la Bibliothèque Braille Romande.
Comme d'habitude, Lorenza Eder a su interpréter ce roman avec naturel, mettant le ton approprié, et parvenant à prendre des tons différents pour certains personnages sans trop en faire.

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mercredi 5 mai 2010

mercredi
5
mai 2010

Filles de Shanghai, de Lisa See.

Filles de Shangaï Note: Ce livre sort aujourd'hui (5 mai 2010).

L'ouvrage:
Shanghai, 1937.
Pearl, vingt-et-un ans, et May, dix-huit ans, sont soeurs. Elles mènent une vie insouciante jusqu'au jour où leur père leur annonce qu'elles vont se marier. Il a arrangé cela avec un homme à qui il doit de l'argent. Les deux jeunes filles s'y refusent. Elles ont des projets. Elles souhaitent se marier par amour.
Malgré leurs récriminations, le double-mariage se fait. Les deux jeunes filles doivent ensuite rejoindre leur nouvelle famille à Los Angeles.

Critique:
La chose qui m'a le plus frappée, c'est la différence des points de vue. Lisa See nous montre bien que nous sommes conditionnés à penser comme celui qui nous rapporte les faits. En effet, tout au long du roman, Pearl raconte l'histoire, et le lecteur prend ce qu'elle dit pour argent comptant, n'imaginant pas qu'elle déformerait les faits. De temps en temps, mais surtout vers la fin, il a un aperçu du point de vue de May, et il ne sait plus trop quoi penser. Les deux points de vue sont cohérents et pourtant contradictoires. Cela montre encore une fois que rien n'est manichéen, que chacun a son ressenti et sa sensibilité, et qu'un événement ou une attitude peuvent être vus de différentes manières sans pour autant que tout ce que perçoit l'un ou l'autre soit faux. Le lecteur comprend bien la frustration de chaque soeur et ses raisons. Néanmoins, j'avoue préférer Pearl. Peut-être parce que dans cette situation, j'agirais plus comme elle que comme May, et puis parce que je pense que May a mal agi dans certaines circonstances.

Les personnages sont intéressants parce que complexes. May est un peu superficielle et égoïste, mais elle souffre, et la souffrance ne fait pas d'elle quelqu'un d'inadapté, d'aigri qui ne cesse de manipuler son monde pour son bénéfice. Elle manipule un peu sa soeur, mais celle-ci le sait, et ce qu'elle fait est humain. Ces deux soeurs malmenées par la vie, tentant de s'en sortir, tour à tour résignées et combattives, ayant une relation complexe, tâchant finalement de prendre le bonheur où elles peuvent le trouver, ne peuvent qu'interpeller le lecteur.
Les autres personnages aussi sont intéressants: Sam, les oncles, et même leur père.

Autre chose m'a plu: cette espèce de choc des cultures. Quand on connaît un peu l'histoire de la Chine, on se doute de certaines façons d'agir, mais Lisa See va un peu plus loin que ce qu'on sait communément, et confronte la culture chinoise à la culture américaine par différents biais, les plus frappants étant l'éducation de Joy, et la façon de penser de Joy adolescente. Là encore, c'est intéressant, car si la jeune fille rejette certaines façons de penser par rapport à d'autres, c'est aussi une révolte banale d'adolescente contre ses parents, ce qui pousse le lecteur à se demander jusqu'à quel point elle a raison dans son manichéisme.
Outre les cultures, les générations s'affrontent, ce qui donne lieu à des situations attendues, mais sans cesse renouvelées.

L'intrigue est bien menée. Il n'y a pas de longueurs, ni d'invraisemblances, ni de clichés. Certains pourraient pinailler quant à l'histoire d'amour, mais je trouve qu'elle n'est pas trop incongrue.
Les sentiments complexes des deux soeurs l'une envers l'autre et envers leur famille sont bien exposés.
Une chose m'a surprise tout en me peinant, car je n'aurais pas cru cela de ce personnage. Mais peut-être était-il tout simplement épuisé...

La fin laisse une possibilité de suite.

Remarque annexe: J'avais deviné qui était le père de Joy.

Éditeur français: Flammarion.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Janet Song pour les éditions Random house audio

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jeudi 18 mars 2010

jeudi
18
mars 2010

La poursuite du bonheur, de Douglas Kennedy.

La poursuite du bonheur

L'ouvrage:
C'est l'enterrement de Dorothy Malone. Parmi les personnes présentes, sa fille, Kate, remarque une dame âgée qu'elle ne connaît pas. Puis elle l'oublie.
Le lendemain, la femme se manifeste par une lettre puis des coups de fil. Elle veut apprendre quelque chose à Kate. Celle-ci refuse. Alors, Sara Smythe (c'est le nom de la femme), lui envoie un album de photos. Des photos de Kate, de ses parents, de son frère, de son fils. Kate, indignée, se précipite chez cette femme qui l'effraie. C'est alors que Sara lui remet un manuscrit en lui disant que Jack Malone, le père de Kate, a été l'homme de sa vie.
Rentrée chez elle, Kate s'attaque au manuscrit. Elle va connaître la douloureuse histoire de sa famille.

Critique:
À travers l'histoire de personnages complexes, Douglas Kennedy analyse parfaitement, une fois de plus, la psychologie, les circonstances, les choix qui déterminent le tour de la vie de chacun. Dans un livre très poignant (cela faisait très longtemps que je n'avais pas pleuré en lisant un roman), écrit d'une plume incisive, bannissant toute mièvrerie, explorant sans complaisance les sentiments de chacun, Douglas Kennedy signe ici un roman qui ne pourra laisser personne indifférent. Les amateurs de sagas familiales où rien n'est manichéen seront comblés. C'est un livre qui fait réfléchir, qui force le lecteur à se poser des questions dérangeantes. On peut blâmer tel ou tel personnage, mais qu'aurions-nous fait à leur place? Je me suis souvent surprise à penser: «Mais voyons, Truc, c'est pas comme ça qu'il fallait agir! Mais tu aurais pu faire comme ci ou comme ça!» Puis, tout de suite après: «Oui, mais qu'est-ce que j'aurais fait à la place de Truc?»

Le parallèle entre la situation de Kate et celle de Jack est intéressant. Jack s'est enferré dans un mariage malheureux par devoir et lâcheté, alors que Kate et Matt ont préféré divorcer, malgré leur enfant. Ici, tout est une question d'époque et de personnalité. À l'époque de Jack, et quand on était, comme lui, catholique croyant, on fait son devoir. À l'époque de Kate, les moeurs sont un peu plus évoluées, on ne se sacrifie pas par devoir. Qui en sera le plus heureux? Au final, je pense que c'est Kate. Son fils est triste que ses parents soient séparés, mais n'y aurait-il pas eu plus de dégâts s'ils étaient restés à se disputer, à s'aigrir petit à petit?
Quant à Jack, il agit par devoir, mais son coeur le pousse quand même à tromper sa femme. N'aurait-il pas été plus droit, finalement, et en tout cas moins hypocrite, s'il l'avait quittée?

Autre chose m'a interpellée: cet amour indéfectible, cette entente parfaite qu'on trouve entre les frères et les soeurs de la première génération, et l'incompréhension entre le frère et la soeur de la génération suivante.

Outre les dilemmes engendrés chez certains personnages par la chasse aux sorcières, Douglas Kennedy fait ressurgir ce pan de l'histoire, et le fait très intelligemment. Cet auteur qui n'hésite pas à critiquer les mauvais côtés de son pays, se montre, là encore, précis dans ses attaques contre ce moment peu glorieux pour les États-Unis. Il nous rappelle le comportement pitoyable et cruel du gouvernement. Il nous rappelle à quel point la peur peut être dévastatrice si on n'essaie pas de la neutraliser, si on se laisse submerger par elle, si on la laisse tout régenter. Douglas Kennedy fait ça très bien en mettant en avant le comportement infantile et dépourvu de raisonnement du FBI et d'autres.
À côté de cela, certains personnages sortent des poncifs sur les Français (ceux-ci ne sauraient pas préparer de la bonne nourriture, et accepteraient l'adultère avec bonhommie), et ne se disent pas que leur façon de faire n'est peut-être pas la meilleure.

Le personnage de Jack est sûrement le plus complexe. Kate le juge d'ailleurs d'une manière trop arbitraire. Bien sûr, elle est déstabilisée par le contraste entre le père de contes de fées que lui a inventé Dorothy et le vrai Jack qu'elle découvre brutalement au fil des pages de Sara. C'est Meg qui analyse le mieux Jack. Il a été faible et lâche, mais il a tenté de faire de son mieux. Il a fait certains choix malheureux, mais il n'a jamais pensé à mal. Ce qu'il a fait au moment où la chasse aux sorcières menaçait de le broyer est méprisable, mais c'est lui qui l'a le plus payé. Si Sara en a été dévastée, c'est Jack qui en a payé le prix fort. Sara a fini par se relever, elle. Au final, le lecteur blâme et plaint Jack à la fois.

Le personnage de Sara est également complexe. Elle fait certains choix, mais dépend aussi des choix d'autres. C'est une femme au caractère bien trempé, qui fait face, affronte vaillamment les coups du sort, à l'instar de beaucoup de personnages féminins des romans de Douglas Kennedy. Elle aurait sûrement fait des choix plus appropriés que Jack et Dorothy quant au mariage, mais qu'en aurait-il été lors de la chasse aux sorcières? Elle ne voit que le gouffre qui s'est ouvert sous ses pieds, mais ne cherche pas à comprendre Jack, ne sachant que le blâmer. Elle dit que si, elle le comprend, mais qu'elle est aveuglée par sa colère et sa douleur. Le lecteur peut comprendre cela. Cependant, une personne fine comme Sara, même submergée par la souffrance, aurait dû remettre certaines choses en question. Là encore, qu'aurait-on fait à sa place? Il est impossible de le dire.
En outre, en ce qui concerne son histoire avec George, Sara s'obstine dans une erreur, malgré ce que lui disent son frère et sa raison. Elle est donc parfois agaçante à faire la morale aux autres, alors qu'elle aussi peut faire preuve d'entêtement, tout en sachant qu'elle fait le mauvais choix.
Tout comme pour Jack, le lecteur prend Sara en pitié, et réprouve certains de ses actes.

Je n'ai pas vraiment apprécié le personnage de Dorothy, car elle aussi est faible, encore plus que Jack. Elle préfère se consumer de haine et de frustration plutôt que de laisser partir un homme qu'elle n'aime pas, juste par peur de la solitude, et par jalousie du bonheur que connaîtrait Jack.
Pourtant, Dorothy fait tout pour que ses enfants aient une vie à l'abri des tracasseries financières, et pour qu'ils se réconcilient (je crois le raisonnement de Kate juste). Malgré son amertume, elle sait se montrer capable d'amour et d'abnégation.

Les Grey, personnages qui traversent la vie de Sara, sont également très bien analysés. Madame Grey pourrait être un personnage un peu cliché, mais je la trouve, au contraire, très réaliste. Malheureusement, des femmes castratrices, manipulatrices, voulant tout contrôler, cela existe, et on en trouve plus fréquemment que ce que l'on pourrait croire.

On pourrait s'étonner que je ne crie pas au scandale quant à ce coup de foudre, puisque je rejette ce genre de cliché. Bien sûr, j'ai trouvé que le coup de foudre n'était pas crédible, mais étant donnée la suite du roman, l'histoire d'amour aurait pu s'épanouir.

Malgré tout le gâchis engendré par certains choix et circonstances, la fin est une note d'espoir. Le manuscrit de Sara a fait évoluer Kate, quoiqu'elle en dise, et elle agit de manière intelligente envers Ethan, Sara, et Charlie. Il aura fallu que son père se trompe, que sa famille connaisse des malheurs dont on ne sort pas indemne pour que la génération suivante, malgré un pessimisme exaspérant, tente de s'en sortir.
C'est une note d'espoir, oui, mais ça ne changera rien pour Jack et Éric. Il est trop tard pour eux. C'est pour cela que malgré la note d'espoir, ce roman laisse un goût d'amertume.

Éditeur: Belfond.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Martine Moinat pour la Bibliothèque Sonore Romande.
Une fois encore, Martine Moinat a très bien interprété ce roman. Il aurait été facile de lire certains passages sur un ton mélodramatique. Mais elle ne l'a pas fait, respectant, à mon avis, l'écriture de Douglas Kennedy.

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