Conduite en état Livresque

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La vie est comme un torrent: parfois, c'est le calme, parfois, c'est la chute.
Philippe Djian dans "Maudit manège".

samedi 22 août 2009

samedi
22
août 2009

*Thierry Grossenbacher.

Aujourd'hui, c'est Thierry Grossenbacher, lecteur bénévole, qui répond à mes questions.
Pour cause de mails perdus, cette interview est publiée bien après qu'elle a été réalisée. C'est pour cela que la voxographie en fin d'interview, indique des ouvrages après celui dont il est question comme étant en cours d'enregistrement.

La Livrophile: Depuis combien de temps travaillez-vous à la BBR?
Thierry Grossenbacher: Je suis salarié à la BBR depuis octobre 1994 (transcription), septembre 1995 (studio).

L: Comment en êtes-vous arrivé à enregistrer des livres?
T. G.: J'ai toujours aimé lire ; que je me souvienne, j'ai commencé la lecture à haute voix pour mon plaisir avec les «Liaisons dangereuses», de Laclos, dans un paysage montagneux, à l'automne d'une histoire d'amour. J'ai par ailleurs fait un peu de théâtre.

L: Quel âge avez-vous?
T. G.: 46 ans.

L: Pour vos lectures personnelles, avez-vous une préférence pour un genre de livres?
T. G.: Je lis essentiellement au lit, le soir avant de m'endormir. Le «genre de livre» Pléiade-Gallimard ne convient pas à cet exercice : trop lourd, pages trop fines ! Les Poches trop épais non plus.
Quant aux genres littéraires, si c'est ce que vous entendez, je me nourris plutôt de fiction, tendance «classique», des récits de vie, des journaux: mémoires, des auteurs suisses («Connais ton pays» disait M. Rousseau à son fils Jean-Jacques...)

L: Y a-t-il un genre de livres que vous n'aimez absolument pas?
T. G.: Je ne pratique pas beaucoup la science-fiction, les romans roses, les best-sellers du moment, les pavés US...

L: Comment choisissez-vous quels livres vous allez enregistrer? Je suppose que vous n'enregistrez pas uniquement ceux que vous aimeriez lire. Entre parenthèses, j'ai été très surprise que vous ayez enregistré un roman de Janine Boissard («Laisse-moi te dire»). Il me semble que ce n'est pas votre genre. De toute façon, j'ai trouvé que vous l'aviez bien interprété.
T. G.: Travaillant comme responsable du studio de la BBR, je vois les titres que nous avons à la demande et sur lesquels personne ne se rue... Partant du principe qu'un lecteur bénévole se met au service des abonnés et de leurs demandes, j'enregistre ce qui est urgent, mon goût vient ensuite. Par ailleurs, je trouve que l'enregistrement d'un bouquin que je ne lirais jamais spontanément est un excellent exercice de maîtrise de soi, de sondage des limites : de lecture, en somme. Je cours aussi le risque d'être surpris, de découvrir...
Merci pour le compliment concernant le Boissard ; il est vrai que la dame ne fait pas dans la dentelle, ce qui a facilement tendance à m'exaspérer.

L: Est-il arrivé qu'un livre à enregistrer vous tente, puis qu'après avoir approfondi, vous le trouviez beaucoup moins à votre goût? Pouvez-vous donner un ou plusieurs exemples?
T. G.: Je prépare mes séances d'enregistrement mais il est rare que je lise le livre en entier avant de le «bobiner». En progressant ainsi, à coup de 20 pages par semaine, voire bien plus lentement entre juin 2005 et novembre 2007, j'ai difficilement une vue globale des titres que j'ai enregistrés. Je n'ai pas souvenir de profondes déceptions sauf que j'ai peiné en lisant «Studio» de Sollers : je progressais à tâtons, d'une page à l'autre, sans comprendre le lien avec la page précédente ni avec la suivante...

L: A l'inverse, un livre qui ne vous tentait pas s'est-il révélé bien plus plaisant que prévu? Pouvez-vous donner un ou plusieurs exemples?
T. G.: Celui qui me vient à l'esprit est en chantier actuellement, «Apprendre à vieillir» du Dr Paul Tournier. Une autre demande dont personne ne voulait s'acquitter. Je redoutais un contenu barbant à souhait, moralisateur, fortement empreint de foi chrétienne culpabilisatrice, émanant d'une personne déjà âgée en 1968, etc. Je découvre les propos d'un médecin retraité qui ont une belle tenue après plus de quarante ans. J'ai trouvé ce bouquin chez un libraire d'occasions et je me le suis procuré, pour y revenir à l'occasion, quand bon me semblera.

L: Combien de temps avez-vous pour vous approprier le livre avant de l'enregistrer? Le lisez-vous plusieurs fois? Lisez-vous un chapitre, puis l'enregistrez-vous? Découvrez-vous le livre au moment où vous l'enregistrez? Vous imaginez-vous facilement les personnages? Expliquez votre démarche, vos habitudes.
T. G.: Dans mon travail, en principe, je suggère le titre 3 quand le lecteur enregistre encore le titre 1; le titre 2 étant déjà choisi et le projet prêt au studio. Ça, c'est le fonctionnement idéal ; je me fais parfois prendre de vitesse... Comme lecteur, je ne lis pas davantage que la quatrième de couverture et quelques passages. Ensuite, ma découverte du livre progresse au rythme des sessions d'enregistrement ; je lis le soir les 25-30 pages que j'enregistrerai le lendemain.

L: Combien de temps dure une séance d'enregistrement? (Je sais qu'avant, c'était une face de cassette par séance. Et maintenant?) T. G.: Le lecteur dispose d'une heure de cabine. En moyenne, il en ressort 35-40 min. enregistrées.

L: Supprimez-vous vous-même vos erreurs de lecture, ou bien est-ce un technicien?
T. G.: Nous souhaitons que le lecteur soit le plus autonome possible : moins il aura à «déranger» (selon son point de vue) le technicien, plus il corrigera ses fautes, même les minimes.
En tant que lecteur, je suis ravi de pouvoir «gérer» moi-même mon enregistrement.

L: Vous est-il déjà arrivé d'interrompre la lecture d'un livre à enregistrer quelques minutes, car un passage vous émouvait ou vous choquait trop?
T. G.: Je me souviens de n'avoir pu réprimer un sanglot en enregistrant un témoignage de «Tchernobyl...», de Svetlana Alexandrievitch (?) J'avais pourtant préparé ma session la veille, mais dire est plus poignant que lire...

L: Vous avez participé à l'enregistrement de pièces de théâtre. Dans ce cas, comment cela se passe-t-il? Les comédiens sont-ils tous réunis dans le studio? Ont-ils un livre chacun? Un micro chacun? ...
T. G.: Il y a eu plusieurs solutions, presque toutes boîteuses -techniquement s'entend- malheureusement. Une seule fois, pour «Roméo et Juliette» de Shakespeare, nous avons disposé d'un studio à la Radio Romande (sans la régie, toutefois : d'où la piètre qualité sonore de l'enregistrement). Les autres fois, nous avons «bricolé» dans l'ancien studio, soit en répartissant les lecteurs dans les deux cabines, soit devant les cabines, avec le plancher qui craque, les micros inadaptés à la «prise indirecte». L'envie de dire ces textes primait sur les possibilités techniques.
Pour les textes, nous avons parfois utilisé des photocopies, parfois plusieurs exemplaires du titre. Il n'y a pas de règle établie.

L: Qu'enregistrez-vous en ce moment?
T. G.: Paul Tournier (voir supra).

L: Faites-vous particulièrement attention à ne pas abîmer votre voix dans la vie de tous les jours?
T. G.: Oui, je crie le moins possible après mes enfants...

L: Fumez-vous?
T. G.: Oui, docteur...

L: Si j'ai bien compris, c'est vous qui supervisez les lecteurs bénévoles. En quoi cela consist-t-il exactement?
T. G.: Je coordonne, plutôt, le travail au studio. Cela implique naturellement les lecteurs bénévoles mais ma tâche ne consiste pas à les «surveiller» dans le sens où je n'écoute pas leur production, pas le temps... Je ne désespère pas, toutefois, de mettre sur pied, un jour, un «contrôle de qualité», avec l'aide de quelques abonnés. A bon entendeur... Pour l'heure, nous nous basons sur les remarques d'abonnés pour aborder la question «qualité de lecture», proposer des améliorations, voire demander à la personne d'interrompre son activité au studio. Ces derniers temps, je suis passablement occupé par les «essais de voix» ; nous avons reçu plusieurs candidats depuis l'été dernier ; la procédure est longue, nous cherchons à l'améliorer.

L: Avez-vous d'autres activités à la BBR?
T. G.: Non, j'ai fait de la transcription braille, mais il y a longtemps.

L: Avez-vous d'autres activités impliquant la voix?
T. G.: Je fais parfois des lectures en public dans le cadre de rencontres avec des auteurs suisses-alémaniques intitulées «Ces voisins inconnus». J'ai enregistré le texte d'un spectacle de danse indienne autour du Ramayana.

L: Avez-vous un métier en plus de ces activités à la BBR?
T. G.: Non, pas de réel métier en main.

L: Quels sont vos centres d'intérêt à part la lecture?
T. G.: Tout ce qui pourrait m'aider à comprendre comment ça devrait marcher et pourquoi ça ne marche pas (la vie)...
Je ne me plains pas, je plaisante un peu en vous disant cela. Mais, dans le fond, ce n'est pas si con : cela me résume assez bien.

L: Avez-vous une devise dans la vie?
T. G.: De celles qui vous structurent toute une vie ? Non, je doute trop, de tout, je crois, pour que ce soit possible. Ou alors le «Connais-toi toi-même» du fronton du temple de Delphes.

L: Y a-t-il quelque chose que vous souhaiteriez ajouter?
T. G.: Faites bon usage de ces confidences : n'en parlez pas à mes supérieurs, ni à ma maman !

Liste des livres enregistrés par Thierry Grossenbacher:
1994:
Monsieur: Jean-Philippe Toussaint
La salle de bains: Jean-Philippe Toussaint
Journal d'un chien: Oskar Panizza
Equipée: Victor Segalen
J'suis pas plus con qu'un autre: Henry Miller
Je rends heureux: Jean-Edern Hallier

1995:
Les écarts amoureux: Paul Morand
Le temps des assassins, essai sur Rimbaud: Henry Miller

1996:
Où irons-nous dimanche prochain: Philippe Mezescaze
Le feu aux poudres: attaques, agressions et autres scories: Nicolas Meienberg
Tunnel: Frédéric Klein
Le dépeupleur: Samuel Beckett
Un fantôme: Eric Chevillard

1997:
Poison: Xavier Patier
Soie: Alessandro Baricco
Monsieur Songe: Robert Pinget
Je dénonce l'humanité: Frigyes Karinthy
Avez-vous déjà giflé un rat: Jacques Chessex
En peignant la girafe: San-Antonio
Le fleuve Combelle: Pierre Assouline
Studio: Philippe Sollers

1998:
Moulins à parole: Alan Benet (plusieurs lecteurs)
Les apeurés: Mathieu Lindon
Sils Maria ou le toit de l'Europe: Iso Camartin
Petit théâtre sans importance: Gildas Bourdet (plusieurs lecteurs)
Maison des autres; suivi de Un moment comme ça: Silvio D'Arzo
Mission Mir, journal de bord: Jean-Loup Chrétien

1999:
Perceval ou le conte du graal: Chrétien de Troyes
Qui a peur de Virginia Woolf: Edward Albee (rôle de Nick)
Le hold-up planétaire: la face cachée de Microsoft: Roberto Di Cosmo, Dominique Nora

2000:
Correspondance: Max Frisch, Friedrich Dürrenmatt (avec monsieur Jo Excofier)
Ce qui reste d'Auschwitz: l'archive et le témoin («Homo sacer», tome 3): Giorgio Agamben
La supplication, Tchernobile, chronique du monde après l'apocalypse: Svetlana Alexievitch

2001:
Inconnu à cette adresse: Kressmann Taylor (avec monsieur Emmanuel Migraine)
Colères: Patrice Lelorain
100ème anniversaire de l'ABA, Lectures dans l'ombre: auteurs étrangers (plusieurs lecteurs)
100ème anniversaire de l'ABA], Lectures dans l'ombre: auteurs romands (plusieurs lecteurs)
Jésus, le maître de Nazareth: Alexandre Men

2002:
Contes et récits de l'Egypte ancienne: Claire Lalouette (plusieurs lecteurs)
L'effroyable imposture, 11 septembre 2001: Thierry Meyssan (avec monsieur Hervé Choisy)

2003:
La dépression: Suzy Soumaille
101 expériences de philosophie quotidienne: Roger-Pol Droit (plusieurs lecteurs)
Jacques Prévert en vérité: Yves Courrière (plusieurs lecteurs)
Entre les lignes: Michel Baglin
Des aveugles: Hervé Guibert
L'esprit du jeu, l'âme des peuples: Daniel Herrero

2004:
La guérison du coeur: nos souffrances ont-elles un sens?: Guy Corneau
La leçon de comédie (entretiens avec Jean-Jacques Vincensini): Michel Bouquet (plusieurs lecteurs)
La lumière des polders: Alain Bertrand
Portraits ge.ch, 30 genevois méconnus: Marie-Claire Lescaze

2005:
Terre de mirage: Dariush Shayegan (avec monsieur Jo Excofier et madame Laurence Bovay)
Le roman des oiseaux et des bêtes de chasse: Paul Vialar

2006:
Nelson Mandela : leçon de vie pour l'avenir: Jack Lang (avec monsieur Jo Excofier)

2007:
Laisse-moi te dire: Janine Boissard
L'art de gérer son temps ou savoir vivre efficacement: Erik Pigani
Essai sur les bistrots de Russin, à l'occasion du Centenaire du Vignoble Doré, 1906-2006: Papyrus (avec madame Laurence Gargantini)
Apprendre à vieillir: Dr Paul Tournier

2008:
Le principe Blocher, manuel de direction: Matthias Ackeret (avec monsieur Olivier Annen et monsieur Emmanuel Migraine)
Le neveu de Rameau: Denis Diderot (avec monsieur Jean-Louis Feuz, et monsieur Gérard Hofstetter)
Un amour à Grenchen-Nord: Maurice Zermatten
Moi, Alexis, arrière-petit-fils du tsar: S.A.R. le prince Alexis d'Anjou duc de Durazzo

2009:
Les enveloppes bleues : correspondance 1944-1951: Pierre Girard, Alice Rivaz (plusieurs lecteurs).

samedi 25 juillet 2009

samedi
25
juillet 2009

*Martine Moinat.

Aujourd'hui, c'est Martine Moinat, lectrice bénévole, qui répond à mes questions.

La Livrophile: Comment en êtes-vous arrivée à enregistrer des livres?

Martine Moinat: Par goût des mots, des livres, et par un besoin très fort de communication, c'est-à-dire, transmettre à d'autres le plaisir très particulier d'une lecture. Par une amie lectrice, j'avais entendu parler de la BSR, l'expérience m'a tentée, puis convaincue, et du moment que mon style de lecture leur convenait... j'ai poursuivi.

L: Avez-vous suivi une formation de comédienne?

M. M.: Non.

L: En ce qui concerne vos lectures personnelles, avez-vous une préférence pour un genre de livres? De même, y a-t-il un genre de livres que vous n'aimez absolument pas?

M. M.: Je suis une «dévoreuse» de livres, appétit chronique amplement encouragé par le fait que je travaille dans une bibliothèque où j'ai le privilège de gérer l'achat de différents ouvrages. Mais qu'il s'agisse de romans, biographies, vécus, témoignages, etc, c'est avant tout le texte qui m'intéresse, sa rigueur, son style, ce qu'il révèle et nous fait découvrir sur le monde, les autres et nous-mêmes. Par contre, je n'aime pas les livres simplistes (à ne pas confondre avec simples), les prétentieux, les desséchés, les sordides, et bien entendu les romans sentimentaux avec infection d'âmes souffrantes et d'amours sirupeuses !!

L: Enregistrez-vous bénévolement pour d'autres bibliothèques?

M. M.: Non.

L: Comment choisissez-vous quels livres vous allez enregistrer? Je suppose que vous n'enregistrez pas uniquement ceux que vous aimeriez lire. Mais peut-être proposez-vous également des ouvrages.

M. M.: Actuellement, je propose ce que je veux en fonction de mes lectures et de ce qui me semble intéressant pour la BSR, ceci en accord avec le bibliothécaire qui me fait entièrement confiance. Par contre, je me renseigne sur les désirs de certains auditeurs et il m'arrive ainsi de faire des lectures destinées à une seule personne qui en a fait la demande. Par exemple, un ouvrage sur l'opéra pour un étudiant en musicologie, un cours de droit, un documentaire sur l'éducation des chiens, un essai sur l'autisme, et beaucoup d'autres qui m'ont chaque fois intéressée.

L: Parmi les livres que vous avez enregistrés, quels sont ceux que vous avez préférés? Y en a-t-il qui ne vous ont vraiment pas plu?

M. M.: Difficile à dire, vraiment. En voici cependant un ou deux parmi les récents que j'ai beaucoup aimé lire à voix haute:

- Retour au pays, de Rose Tremain. Dépeint la vie d'un émigré russe à Londres, ses débuts difficiles, son acharnement à gagner assez d'argent pour rentrer et réaliser un rêve fou et assurer à sa mère et à sa petite fille une vie meilleure.

- Melniz, de Charles Levinsky, saga étonnante qui met en scène une famille juive suisse entre 1870 et 1940. Très long et très passionnant, rempli de personnages plus attachants les uns que les autres.

- Métisse blanche suivi de Retour à la saison des pluies, de Kim Lefèvre, Souvenirs d'une jeune femme née de mère vietnamienne et de père français.

- Sur la plage de Chésil, de Ian McEwan.

- Itinéraire d'enfance, de Duong Thu Huong

- Sans oublier un des livres qui m'a le plus impressionnée ces derniers temps. Il s'agit d'un documentaire de Fabrizzio Gatti, journaliste italien qui a vécu l'horreur du vécu des clandestins entre Dakar et la Lybie, lui-même accompagnant et vivant parmi des groupes de clandestins: Bilal sur la route des clandestins, livre «coup de poing»'

Parmi ceux qui ne m'ont pas plu, il y a surtout ceux qui m'ont déçu pour des raisons de mauvaise traduction, exemple, «Le week-end» de Bernard Schlink. Roman intéressant, mais parfaitement desservi par son traducteur. J'ai remarqué que ces problèmes de traduction se retrouvent plus fréquemment dans la littérature anglo-saxonne. Ce n'est heureusement pas une généralité!

L: Vous avez enregistré «De l'art de conduire sa machine», de Steven Carroll. Je vais vous raconter une anecdote que vous trouverez peut-être un peu puérile à ce sujet. Une scène de ce roman m'a impressionnée dans le mauvais sens: la scène où un homme montre comment il a bien dressé son chien, comment le chien lui obéit si bien, et il trouve très futé d'exercer son pouvoir en faisant miroiter un morceau de viande à l'animal. Le chien bave d'envie, mais ne fait rien tant que le maître ne donne pas le signal. Et puis, le fat personnage discute avec son ami, oublie le chien, et, pris dans sa discussion, fait de grands gestes, dont celui qui dit au chien qu'il peut manger la viande. Le chien se jette donc dessus. Le maître, ne s'étant pas rendu compte qu'il avait fait le geste, est si outré que le chien ne lui obéisse plus qu'il le bat comme plâtre. Ensuite, il se rend compte qu'il a fait le geste, et la seule chose à laquelle il pense, c'est: «Oh! Il faut que je le dise à mon visiteur, qu'il voie que mon pouvoir est intact.» Cette scène m'a choquée. Cet homme si bête, si mesquin, cet homme dont la seule fierté est d'assujettir un animal qui lui est tout dévoué, et de le montrer... Cela a fait que j'ai fini le roman dans une espèce de brouillard (je ne me souviens que très vaguement de l'histoire), et que je n'ai pas pu lire le tome 2. Vous souvenez-vous de ces romans? Vous souvenez-vous de cette scène?

M. M.: Oui, je me souviens parfaitement de ces deux romans dont le premier, «De l'art de conduire sa machine», m'avait particulièrement plu. Le personnage que vous évoquez n'en était qu'un parmi d'autres, et je me souviens de sa suffisance de brute, non seulement avec son chien, d'ailleurs! S. Carroll l'observe et le décrit comme il le ressent, avec dégoùt. Mais ce qu'il nous communique d'abord, et c'est ce qui m'a fascinée tout au long de ce roman, c'est sa manière douce et déchirante de dire les choses, succession d'instants suspendus simples et profonds, cruels parfois, comme la vie.

L: Est-il arrivé qu'un livre à enregistrer vous tente, puis qu'après avoir approfondi, vous le trouviez beaucoup moins à votre goût? Pouvez-vous donner un ou plusieurs exemples?

M. M.: Cela m'est arrivé, mais je n'ai pas d'exemple précis. Il s'agit surtout de lassitude, lorsqu' on ne voit pas la fin du bouquin alors que l'auteur semble avoir tout dit!

L: A l'inverse, un livre qui ne vous tentait pas s'est-il révélé bien plus plaisant que prévu? Pouvez-vous donner un ou plusieurs exemples?

M. M.: Je pourrais citer «Treize lunes» de Charles Frazier. Début assez fastidieux, compliqué, et qui au fil des pages se révéla un des plus beaux livres que j'aie lu sur l'Amérique et les Indiens Cherokees. Ecriture magnifique, évocations déchirantes de paysages, d'hommes et de bêtes menacés, personnages pittoresques et convaincants.

L: -Avant d'enregistrer un livre, le lisez-vous plusieurs fois? Lisez-vous un chapitre, puis l'enregistrez-vous? Découvrez-vous le livre au moment où vous l'enregistrez? Vous imaginez-vous facilement les personnages? Expliquez votre démarche, vos habitudes.

M. M.: En général, je sais de quoi il s'agit, et souvent, j'ai lu l'ouvrage et désire le faire partager. Mais ce que je préfère, c'est, après l'avoir survolé, le découvrir sur le vif, en le lisant à haute voix. C'est nettement plus stimulant, car s'il est réellement passionnant, on n'a pas envie d'interrompre la lecture.

L: Apparemment, le logiciel d'enregistrement dont vous vous servez permet d'enlever les erreurs de lecture (balbutiements, toussotements, etc). Je trouve cela très bien, car j'aime qu'un roman soit sans erreurs. Mais qu'en est-il pour vous? Est-ce fastidieux de faire disparaître ces erreurs?

M. M.: Aucunement. Ce logiciel est magique. On peut tout faire, effacer, reprendre, corriger. Il faut juste prendre le temps de comprendre son fonctionnement. Une fois acquis, ce n'est que du bonheur!

L: Vous est-il arrivé d'interrompre l'enregistrement d'un livre parce qu'un passage vous choquait ou vous émouvait?

M. M.: Plus d'une fois. A mon avis, les passages choquants sont plus négociables que les passages émouvants. En tout cas en ce qui me concerne. Les larmes me viennent facilement, et ma voix se brise. Alors je me concentre et traverse le passage comme sur un pont suspendu, sans trop regarder, et sans trop réfléchir, sinon, ça recommence!!!

L: Enregistrez-vous chez vous ou à la BSR? Comment se passe vos séances d'enregistrement? Si vous enregistrez chez vous, vous êtes sûrement plus libre.

M. M.: J'enregistre chez moi, et comme je vis à la montagne, le calme est assuré. Je n'ai pas besoin de mise en condition. Je m'installe, allume l'appareil, et ça démarre tout seul. Si je bute trop, j'interromps.

L: Faites-vous plusieurs séances d'enregistrement par semaine?

M. M.: Tant que je peux, car ce sont de vrais moments de détente, disons plutôt de détente active. Selon le temps dont je dispose, je lis une demi-heure, une heure, souvent plus. Fréquemment le soir.

L: Enregistrez-vous plusieurs livres à la fois? (Je dis ça parce que quand je fais une recherche par lecteur sur le catalogue, je vois que vous avez plusieurs livres en lecture en même temps.)

M. M.: Non, un seul à la fois. Je n'aime pas alterner. Sur le catalogue, il est en effet souvent noté»en lecture». Cela signifie que le livre n'est pas encore en circulation, bien que lu depuis plusieurs mois, parfois.

L: Qu'enregistrez-vous en ce moment?

M. M.: Je termine «Les vents contraires» de Olivier Adam et je vais commencer un magnifique roman «Le livre d'Hanna» de Géraldine Brooks.

L: La BSR s'efforce de numériser certains livres enregistrés sur cassette. Mais elle a pris le parti de faire relire certains ouvrages. Qu'en pensez-vous? Personnellement, je trouve que c'est du gâchis.

M. M.: Je n'y ai pas réfléchi, mais je pense que certains livres importants ont été lus de façon médiocre et que dans certains cas, il est bon d'en faire une nouvelle lecture. A ce propos, je m'en vais relire «Le Liseur» de B' Schlink qui, enregistré sur cassette, n'a pas été choisi pour être numérisé, alors que c'est un roman magnifique. Je l'ai moi-même proposé.

L: Il est sûrement vrai que des livres lus il y a longtemps ont été enregistrés de façon médiocre. J'espère quand même qu'ils numériseront tous ceux que vous (et certains autres) avez lus sur cassette. (Du moins, ceux que j'aimerais lire. ;-) )

L: J'ai déjà exprimé ma désapprobation quant au fait que la BSR demande à ses lecteurs d'être le plus neutres possible. Comme je l'ai expliqué, si je veux de la neutralité, je lis à la synthèse vocale. Pour moi, un livre enregistré par une voix humaine ne peut pas aller sans émotions, sans sentiments. Je déteste lorsqu'on surjoue, mais je n'aime pas non plus une trop grande neutralité. J'aime beaucoup votre façon de lire, mais parfois, on dirait que vous vous «retenez», si j'ose dire. Est-ce que j'imagine cela? Quel est votre avis là-dessus?

M. M.: J'ai en effet entendu parler de cette «neutralité», mais je n'y ai moi-même jamais attaché d'importance. Je lis comme je sens, c'est tout, et en évitant le pathos. J'aime les lectures rapides et claires, de façon à ne pas enfermer l'auditeur dans un style d'expression trop marqué. Je ne veux pas m'imposer, garder de la légéreté. Tout est dans la mesure, dans le juste milieu. Parfois, je m'y reprends plusieurs fois pour trouver la justesse de ton. Mais souvent, je n'y pense même pas, je me laisse conduire par le texte, un courant qui m'entraîne.

L: Faites-vous particulièrement attention à ne pas abîmer votre voix dans la vie de tous les jours?

M. M.: Non. Pourtant, je crains les rhumes et les trachéites, réflexe de chanteuse plus que de lectrice.

L: Fumez-vous?

M. M.: Non.

L: Vous avez écrit «Le parasol vert». Racontez votre démarche d'écrivain, le cortège de soucis et de joies qu'apporte l'écriture d'un livre (la recherche du mot juste, la peur de la page blanche, les tonnes de brouillons, la façon dont vous avez créé vos personnages, l'avis de vos proches à qui vous avez fait lire les différentes versions du manuscrit (ou du tapuscrit, mais je trouve que ce mot n'est pas beau, ;-) ) au fur et à mesure qu'il avançait, etc). Est-ce le seul livre que vous avez écrit? Vous avez également enregistré cet ouvrage pour la BSR. Je vous avoue ne pas l'avoir encore écouté. Je ne sais pas s'il a été transferré sur CD, et maintenant que je suis équipée d'un appareil qui reprend la lecture à l'endroit où on l'a arrêtée, je préfère lire le format MP3. Enregistrer un livre écrit par vous: parlez de cette expérience. Est-ce comme d'habitude, différent?

M. M.: C'est en effet le seul livre publié. J'attends quelques réponses au sujet d'un autre manuscrit, et je m'acharne chaque jour à l'écriture d'une histoire qui n'en finit pas. Dur, dur, mais je ne peux pas m'en passer. Travailler sur les mots est passionnant autant que frustrant, car l'expression idéale reste en suspens, en rade, toute proche, mais inaccessible. C'est ce qui rend l'exercice si prenant, si gratifiant, parfois démoralisant. Difficile de s'y mettre régulièrement, encore plus difficile de s'arrêter une fois qu'on s'y est mis!!! Quant à d'éventuelles publications, il ne faut pas rêver, les maisons d'édition sont surchargées et ont peu de moyens. J'écris avant tout pour moi, c'est un devoir, une obligation, une évasion, sans plus. Quant à mes personnages, comme vous dites, eh bien, ils ne sont pas toujours dociles, et ont la fâcheuse habitude de n'en faire qu'à leur tête. Je suis rarement maîtresse de leurs décisions, et ce sont eux, finalement, qui me mènent par le bout du nez, voilà!

L: Exercez-vous un métier en plus de cette activité de lectrice bénévole?

M. M.: Parlons plutôt d'activités variées qui ont tout naturellement accompagné notre travail d'éducateurs, mon mari et moi.

L: Quels sont vos centres d'intérêt à part la lecture?

M. M.: Bien entendu l'écriture, beaucoup de musique aussi, chant et violon, marches dans la montagne, jardinage (un peu), petits enfants (beaucoup).

L: Avez-vous une devise dans la vie?

M. M.: Ne pas se laisser enfermer dans des principes, cultiver la liberté en tout et de toute manière.

L: Y a-t-il quelque chose que vous souhaiteriez ajouter? (J'ai toujours peur d'oublier des questions importantes.)

M. M.: Après réflexion, il y a une notion dont nous n'avons pas parlé et qui me semble importante. Lorsqu'on parle de bénévolat, on sous-entend l'idée de service rendu. Dans le cas de lectures pour aveugles, cette notion de s'efface au profit de celle de l'échange. Car c'est bien de ça dont il s'agit. En effet, où réside le plus grand plaisir? Dans celui de lire ou celui d'écouter? Qui des uns ou des autres sont les plus redevables? A mon avis, c'est donnant donnant, et chacun y trouve son compte, autant les lecteurs que les auditeurs. Telle est la morale de l'histoire pour peu qu'il y en ait une!

A mon tour, j'ai une question à vous poser: Qu'est-ce qui vous a amenée à vous intéresser autant à ce sujet jusqu'à organiser de tels interviews? C'est d'ailleurs très intéressant d'y répondre, mais pas facile du tout!

L: En fait, ça a commencé alors que j'étais très jeune. Deux activités impliquant la voix me tiennent beaucoup à coeur: la lecture à voix haute et le doublage. Cela fait très longtemps que j'ai envie d'exprimer mon admiration et ma gratitude aux lecteurs bénévoles, et aux comédiens qui enregistrent des livres et font du doublage. Outre mon blog, j'aide fréquemment le webmaster d'un site qui recense les séries doublées et leur casting français.

Un jour, j'ai pensé que grâce à mon blog, je pourrais peut-être faire partager mon plaisir à entendre les livres, et parler de ceux grâce à qui je peux les entendre. Leur parler, parler d'eux, les faire connaître, découvrir la personne derrière la voix. Tout ceci me passionne.

M. M.: A propos de remarques éventuelles que vous me suggériez de faire, il en est une qui m'est venue à l'esprit. Comme quoi, il faut le temps. C'est après votre réponse qu'elle a surgi, mais ce n'est pas la première fois que j'y pense. Ce que je veux vous dire, c'est que votre attitude active, votre réflexion concernant les lecteurs bénévoles, vos envies d'en savoir plus à leur sujet est tout simplement exceptionnelle. En effet, il nous arrive très rarement d'avoir un «retour», une impression, une critique ou un éloge, et à la longue, cela peut peser. Mais vous, vous brisez le silence, vous vous intéressez, vous vous manifestez, et franchement cela fait du bien. Personnellement, je suis ravie de savoir que vous écoutez mes lectures avec autant d'intérêt, et surtout que vous me disiez ce que vous en pensez, cela peut donner lieu à un vrai dialogue. Merci!

L: Votre remarque me fait penser à autre chose que vous avez dit: pour vous (et pour d'autres lecteurs à qui j'ai parlé), c'est du donnant donnant. Pour vous, le sens unique est moins intéressant, et beaucoup moins stimulant. Je trouve étrange que les auditeurs n'y pensent pas. Combien de lecteurs m'ont dit: «Il n'y a pas de retour, on ne peut pas savoir si ce qu'on fait plaît ou pas. On ne sait pas dans quel sens on pourrait s'améliorer... C'est frustrant.» Bref, pour moi, il est évident qu'il faut communiquer! Vous n'êtes pas des machines! Je comprends qu'il doit être lassant de lire un peu dans le vide... enfin, à force, c'est l'impression qu'on doit avoir. Bon, ça va dans les deux sens: j'ai sollicité des lecteurs pour des interviews, et certains n'ont même pas daigné me répondre. (Un «non merci, je ne suis pas intéressé» m'aurait suffi. ;-) )

Merci beaucoup pour le temps que vous m'avez accordé et pour vos compliments.

Note: La liste des livres enregistrés par Martine Moinat ne peut pas être reconstituée de manière exhaustive.

jeudi 1 mai 2008

jeudi
1
mai 2008

*Anne-Marie Scaramuzzi.

Aujourd'hui, c'est Anne-Marie Scaramuzzi, lectrice bénévole, qui répond à mes questions.

La Livrophile: Comment en êtes-vous arrivée à enregistrer des livres?
Anne-Marie Scaramuzzi: Une tante m'avait dit qu'on cherchait des gens pour enregistrer des bouquins. Et comme j'avais fait un peu de théâtre quand j'étais jeune, et que j'aime beaucoup lire, je me fais plaisir en faisant plaisir.
Au début, mon fils était petit, alors j'enregistrais chez moi. Je ne voulais pas le laisser seul pour aller enregistrer en studio, et puis de toute façon, il n'y avait pas de studios. Donc, il y avait des bruits de fond.

L: Avez-vous suivi une formation de comédienne? (Je vous demande cela, car vous êtes l'une des rares à savoir pleurer. Lorsqu'un personnage pleure, vous rendez cela de manière naturelle. J'admire votre maestria, car je pense qu'il est très difficile de ne pas surjouer un personnage qui pleure.)
A.-M. S.: Ah! Mais parfois, je pleure vraiment! Celui que je suis en train d'enregistrer est magnifique et très prenant. C'est l'histoire vraie d'un petit garçon de douze ans qui a une tumeur dans la tête. Le livre est écrit par la mère. Eh bien, je peux vous dire que la dernière fois, j'avais le mouchoir à côté du micro. J'ai dû m'y reprendre à trois fois. Et pourtant, je lis le passage que je vais enregistrer avant, à la maison!
Mais dire que j'ai fait du théâtre, c'est un grand mot. J'ai fait cinq ou six ans de diction.
L: Ah! Je suis toujours épatée de voir avec quel naturel vous pleurez.
A.-M. S.: Je trouve qu'il est plus difficile de rire naturellement que de pleurer.

L: Quel âge avez-vous?
A.-M. S.: J'ai soixante-cinq ans.

L: Pour vos lectures personnelles, avez-vous une préférence pour un genre de livres?
A.-M. S.: Le genre que j'enregistre. Je n'arrive pas à lire un livre à haute voix si je ne l'aime pas. Pour ça, je suis un peu pénible, je me chamaille parfois avec les techniciens et les responsables du livre audio. Je ne me gêne pas pour dire que je n'aime pas. Si je lis un livre que je n'aime pas, je ne le lis pas bien. Parfois, je lis certains livres imposés, mais pas de bon coeur.
L: Certains lecteurs bénévoles m'ont dit qu'ils lisaient ce qu'on leur imposait, sauf s'ils n'aimaient vraiment pas, ou se sentaient incapables de lire l'ouvrage. Il me semble pourtant qu'il est très difficile de lire un livre que l'on n'aime pas.
A.-M. S.: Oh bien sûr! C'est pareil pour tout. On a déjà assez de contraintes dans la vie, donc pourquoi s'imposer des loisirs qui seraient des contraintes?

L: Justement, avec les demandes des adhérents, comment faites-vous pour choisir un livre, si rien ne vous plaît parmi ceux qui sont sur les rayonnages de la BBR à ce moment?
A.-M. S.: Généralement, je regarde la quatrième de couverture. Mais le plus souvent, je propose des livres que j'ai lus et qui m'ont plu.

L: -Y a-t-il des genres de livres que vous n'enregistrez pas?
A-M. S.: Je ne suis pas du tout d'accord pour enregistrer des livres pornographiques. On se fiche de moi à ce propos, mais ça m'est égal. Je ne les lis pas pour moi-même, donc je ne vois pas pourquoi je les lirais pour quelqu'un.
L: Ah! Je n'en lis pas. Je n'aime pas non plus. J'ai essayé quelques romans érotiques, et j'ai laissé tomber.
A.-M. S.: Il paraît qu'il y a une forte demande.
L: Ah bon??! Ca m'étonne que ce soit beaucoup demandé...
A.-M. S.: Moi aussi, mais je vous répète ce que me disent les responsables de la bibliothèque.
Sinon, je n'aime pas trop la science-fiction.

L: Parmi les livres que vous avez enregistrés, quels sont ceux que vous avez préférés?
A.-M. S.: Beaucoup des livres que j'ai enregistrés m'ont marquée. J'en retiendrai trois: d'abord, la biographie de Geneviève de Gaulle Anthonioz qui est magnifique. C'était une femme exceptionnelle. Elle n'a pas beaucoup fait parler d'elle, elle a été déportée, puis elle a fait de grandes choses. Pour tout cela, c'était une grande dame!
Ensuite, j'ai beaucoup aimé «Théâtre dans la nuit», de Patrick Cauvin. C'est une histoire où l'amour est très fort.
J'ai aussi trouvé que la biographie de Françoise Giroud était un beau livre. Christine Ockrent écrit très bien.
Sinon, j'aurais bien aimé rencontrer Anne Pontillé, de qui j'ai enregistré l'autobiographie. J'aurais aimé savoir ce qu'elle était devenue, ce qu'elle avait fait de sa vie après être sortie du couvent.

L: Est-il arrivé qu'un livre à enregistrer vous tente, puis qu'après avoir approfondi, vous le trouviez beaucoup moins à votre goût? Pouvez-vous donner un ou plusieurs exemples?
A l'inverse, un livre qui ne vous tentait pas s'est-il révélé bien plus plaisant que prévu? Pouvez-vous donner un ou plusieurs exemples?
A.-M. S.: Non, parce que moi, c'est mon caractère: ou j'aime ou j'aime pas. Je suis assez entière, donc si j'aime au départ, j'aimerai à l'arrivée.

L: Avant d'enregistrer un livre, le lisez-vous plusieurs fois? Lisez-vous un chapitre, puis l'enregistrez-vous? Découvrez-vous le livre au moment où vous l'enregistrez? Vous imaginez-vous facilement les personnages? Expliquez votre démarche, vos habitudes.
A.-M. S.: Je le lis une fois pour moi entièrement. Puis, la veille de chaque séance d'enregistrement, je lis à haute voix les pages qui seront enregistrées le lendemain.

L: Combien de séances d'enregistrement faites-vous par semaine?
A.-M. S: Une. Il n'y a que deux cabines d'enregistrement, donc il n'y a pas tellement de créneaux.
L: Combien de temps dure une séance d'enregistrement (ça peut varier, apparemment)?
A.-M. S.: Une heure. Je ne peux pas faire deux heures à la suite, je ne reste pas assez concentrée. Et puis la voix se fatigue.

L: Qu'enregistrez-vous en ce moment?
A.-M. S.: Le livre dont je vous ai parlé plus tôt sur le petit garçon qui a une tumeur: «Raphaël», de Barbara Carpentier.
L: Savez-vous ce que vous allez enregistrer après?
A.-M. S.: Non. J'aurais beaucoup aimé enregistrer l'autobiographie de Simone Veil, mais la bibliothèque de Lausanne l'a déjà enregistrée.
J'aime enregistrer les biographies, et en plus, je n'aime pas les dialogues. Je trouve les dialogues difficiles à rendre.
L: Ah bon! Mais vous jouez bien quand il y a des dialogues!
A.-M. S.: Oh! Pourtant, c'est difficile! Quand il y a trois ou quatre personnages qui se parlent, je me demande si l'auditeur comprend bien les changements de personnage.
L: Si le lecteur met bien le ton, on s'y retrouve. Et vous, vous mettez bien le ton. Moi, en tout cas, je m'y retrouve toujours.

L: Etes-vous en contact avec d'autres lecteurs bénévoles?
A.-M. S.: Oui, avec madame Verrey. C'est une femme exceptionnelle.
L: Ah! Madame Verrey! Elle lit très bien! On sent qu'elle y met tout son coeur!

L: Faites-vous particulièrement attention à ne pas abîmer votre voix dans la vie de tous les jours?
A.-M. S.: Non. Absolument pas.

L: Fumez-vous?
A.-M. S.: Non.

L: Exercez-vous un métier en plus de cette activité de lectrice bénévole?
A.-M. S.: Mère de famille. C'est un métier aussi. Ingénieur de bien-être familial, ça fait plus riche. Si vous dites ça, vous en jetez, alors que si vous dites «je suis mère de famille», on dit: «Oh, c'est une nunuche.»
(Rires.)

L: Quels sont vos centres d'intérêt à part la lecture?
A.-M. S.: Je fais beaucoup de bricolage, beaucoup de peinture (sur porcelaine, sur soie), du patchwork, du point de croix.

Liste des livres enregistrés par Anne-Marie Scaramuzzi:
1996:
Palomino: Danielle Steel
Le capitaine Fracasse: Théophile Gauthier
Pourquoi dites-vous ça en riant?: Jean-Pierre Darras
Jean le Bleu: Jean Giono

1997:
La vie interdite: Didier Van Cauwelaert
L'infirmière: Henry Denker
Les histoires de la vie: J'ai peur du Monsieur: Virginie Dumont
La femme en moi: Madeleine Chapsal

1998:
Le vol du faucon: Daphné Dumaurier
Théâtre dans la nuit: Patrick Cauvin
Le pierrot de soleil: Claude Vincent

1999:
Malins plaisirs: Christine Arnothy
Meurtre en thalasso: Madeleine Chapsal
La conférence de Cintegabelle: Lydie Salvayre
Le sourire étrusque: José Luis Sampedro

2000:
Joe Dassin inconnu: Betty Truck
Torrentera: l'homme qui mourut deux fois: Patrick Cauvin
Toute honte bue: l'alcoolisme au féminin: Laure Charpentier
Promenades immobiles: Philippe Vigand

2001:
La terre des Vialhe ("Les gens de Saint-Libéral", tome 4): Claude Michelet
La demoiselle du presbytère: Yvette Frontenac
Le sourire de Sarah Bernhardt: Anne Delbée

2002:
Les belles du Midi, (Les hommes du canal", tome 2): Jean-Louis Magnon
L'amour n'a pas de saison: Madeleine Chapsal
Les affluents du ciel: Jean-Guy Soumy
J'ai quinze ans et je ne veux pas mourir; suivi de Il n'est pas si facile de vivre: Christine Arnothy

2003:
Les mémoires de Sophie: Sophie Desmarets
Le bois de lune: Françoise Bourdon
Frères et soeurs, une maladie d'amour: Marcel Rufo

2004:
Sur un air de Piaf: David Lelait
Sonate au clair de lune: Nicolas Bréhal
Françoise Giroud: une ambition française: Christine Ockrent
Entre eux la rivière: Nicole Meymat
La couleur du bon pain: Gilbert Bordes

2005:
Le cri du héron: Marie-Paule Armand

2006:
Elle voulait toucher le ciel: Yves Viollier

2007:
Juste un coin de ciel bleu: Gilbert Bordes
Dieu ne m'a pas parlé: vingt ans au couvent: Anne Pontillé
Le biscuit dans la poche: Yvette Horner
Les enfants d'Elisabeth: Hélène Legrais

Livre dont l'année n'est pas indiquée:
Geneviève de Gaulle Anthonioz, l'autre de Gaulle: Frédérique Neau-Dufour

jeudi 24 avril 2008

jeudi
24
avril 2008

*La comédienne retrouvée.

En 1992 ou 1993, les éditions VDB se lancèrent dans la publication de livres audio. La plupart des comédiens qui enregistrèrent les premiers livres audio me plurent. Cependant, l'une d'entre eux, Nicole Vautier, retint mon attention plus que les autres. Elle avait une voix douce et agréable, et, me sembla-t-il, un léger accent suisse que je trouvai fort sympathique. (Je peux me tromper quant à l'accent.) Sa lecture était juste et sensible. Soit, elle prenait parfois un accent pour certains noms anglophones, mais personne n'est parfait. ;-) Après avoir enregistré cinq livres, elle cessa de travailler pour les éditions VDB, à mon grand désespoir.

Parfois, je cherchais son nom sur le net... J'écrivis même à une compagnie théâtrale avec laquelle elle travaillait, semblait-il. Je n'obtins pas de réponse.

En mars 2008, j'ai vu son nom sur un ouvrage édité par les éditions Livrior: "La force qui nous manque", d'Eva Joly. Le livre est lu par Eva Joly et Nicole Vautier. J'ai commencé par attendre de pouvoir l'emprunter dans une bibliothèque. Hier, j'ai tout de même écrit aux éditions Livrior pour leur demander si cette comédienne travaillerait à nouveau pour eux. Après leur réponse positive, je suis allée écouter un extrait sur le site, histoire de vérifier que la comédienne était bien la même. ... C'est bien elle!
C'est une grande joie pour moi de la retrouver, et de savoir qu'elle enregistrera d'autres livres! Je souhaite qu'elle en enregistre beaucoup!

jeudi 6 mars 2008

jeudi
6
mars 2008

*Sylvie Délèze.

Aujourd'hui, c'est Sylvie Délèze, lectrice bénévole, qui répond à mes questions.

La Livrophile: Comment en êtes-vous arrivée à enregistrer des livres?
Sylvie Délèze: Il y a de cela quelques années, je venais d'arriver à Genève après y avoir décroché mon premier emploi. Ne connaissant personne dans cette ville, je m'y sentais un peu isolée. Après quelques mois de travail, je me suis aperçue que je disposais de bien moins de temps pour lire que lorsque j'étudiais. Dans un quotidien local, j'ai alors repéré une annonce : une bibliothèque recherchait de nouvelles voix pour sonoriser les livres de sa collection. J'y ai répondu, ai passé quelques tests, puis ai été acceptée comme lectrice à la BBR, la Bibliothèque Braille Romande.

L: Avez-vous suivi une formation de comédienne?
S. D.: Non. J'ai pratiqué le théâtre en amatrice quand j'étais lycéenne et aussi à l'Université : avec d'autres étudiant-e-s, nous avions formé un groupe d'intérêt centré sur la littérature médiévale française.

L: Quel âge avez-vous?
S. D.: J'aurai 35 ans en mai de cette année.

L: Pour vos lectures personnelles, avez-vous une préférence pour un genre de livres? De même, y a-t-il un genre de livres que vous n'aimez absolument pas?
S. D.: Quand la vie me semble dépourvue de sens, je dois lire de la poésie, qui m'apaise, m'amuse et éclaire mes ombres. J'apprécie les romans policiers d'auteurs qui font s'engager leurs personnages sur un terrain social ou politique. Je pense à Jean-Claude Izzo, à Fred Vargas, à Luis Sepulveda.
Je n'ai jamais trouvé d'intérêt dans la lecture d'ouvrages de science-fiction.

L: Comment choisissez-vous quels livres vous allez enregistrer? Je suppose que vous n'enregistrez pas uniquement ceux que vous aimeriez lire.
S. D.: Soit au gré de mes intuitions, après lecture des dos de couverture. Soit en fonction des commandes, qui sont prioritaires à la BBR. Une restriction me gêne un peu à la BBR : les livres dont les narrateurs sont masculins ne peuvent être lus par des femmes. Le choix s'en trouve d'emblée limité.

L: Parmi les livres que vous avez enregistrés quels sont ceux que vous avez préférés?
Personnellement, j'ai beaucoup aimé "Le territoire des barbares», de Rosa Montero. Vous l'avez très bien interprété. Votre voix basse et sobre m'a immédiatement fait entrer dans la peau du personnage. Vous avez su rendre l'ambiance noire du roman. J'ai aimé d'autres livres que vous avez enregistrés (comme "Un drôle d'héritage" de Dorothy Gallagher, ou "Sang pour Sand" de Martine Cadière), mais "Le territoire des barbares" est celui qui m'a fait la plus forte impression.
S. D.: Oui, le roman de Rosa Montero m'a beaucoup plu aussi. Et celui de Dorothy Gallagher encore plus. Dernièrement, j'ai pris un plaisir particulier avec un essai de la philosophe Simone Weil : «Note sur la suppression des partis politiques».

L: Est-il arrivé qu'un livre à enregistrer vous tente, puis qu'après avoir approfondi, vous le trouviez beaucoup moins à votre goût? Pouvez-vous donner un ou plusieurs exemples?
A l'inverse, un livre qui ne vous tentait pas s'est-il révélé bien plus plaisant que prévu? Pouvez-vous donner un ou plusieurs exemples?
S. D.: Je dois avouer que le «Sang pour Sand» m'avait agacée prodigieusement ! Par contre, un roman grec contemporain, «Le Roman de Xénophon», signé Takis Theodoropoulos, très technique à interpréter, car truffé de notes de bas de page et de commentaires érudits, m'a épuisée tout en me donnant un nouvel angle d'accès au passé antique, qui est l'un de mes champs de recherche personnels.

L: Avant d'enregistrer un livre, le lisez-vous plusieurs fois? Lisez-vous un chapitre, puis l'enregistrez-vous? Découvrez-vous le livre au moment où vous l'enregistrez? Vous imaginez-vous facilement les personnages? Expliquez votre démarche, vos habitudes.
S. D.: Je ne prépare presque pas mes lectures. Par conséquent, j'entre souvent au cœur des livres au moment même où j'enregistre. Je travaille ainsi volontairement, afin de préserver une certaine fraîcheur, car je crains plus que tout de verser dans un genre affecté. Le résultat comporte donc certaines aspérités, certains défauts, des balbutiements, des trébuchements, des erreurs. Mais l'ensemble conserve, à mon sens, une tonalité spontanée. Celle-là même qui manque, je trouve, aux professionnels lisant pour la radio, par exemple.

L: Vous est-il arrivé d'interrompre l'enregistrement d'un livre parce qu'un passage vous choquait ou vous émouvait?
S. D.: Oui. Je suis émotive. Je me rappelle avoir dû m'interrompre souvent à la lecture de «Leur histoire», un roman de Dominique Mainard...

L: Faites-vous plusieurs séances d'enregistrement par semaine?
S. D.: Je lis une fois par semaine, à raison d'une petite heure. Quand je parviens à concilier cette activité avec mon occupation professionnelle.

L: Qu'enregistrez-vous en ce moment?
S. D.: Un roman de Philippe Doumenc, qui s'intitule «Contre-enquête sur la mort d'Emma Bovary».

L: Faites-vous particulièrement attention à ne pas abîmer votre voix dans la vie de tous les jours?
S. D.: Depuis quelque temps, j'y pense, oui. D'autant que je fais parfois des lectures publiques.

L: Fumez-vous?
S. D.: J'ai commencé à fumer très tard, bêtement, j'avais 27 ans. Très vite, j'ai été prise par la cigarette. Après 4 ans de vie commune avec ce petit monstre, j'ai réussi, péniblement, à m'en débarrasser.

L: Vous avez écrit "Jeux de mots : archéologie du français» en collaboration avec Laurent Flutsch et Bernadette Gross. Vous avez également enregistré cet ouvrage pour la BBR. Pouvez-vous raconter comment vous est venue l'envie de participer à l'écriture de ce livre? Je suppose que vous avez dû faire des recherches pour cet ouvrage. Pouvez-vous décrire en quoi elles consistaient? Quelle part avez-vous prise à l'écriture du livre?
S. D.: Ce livre est en fait un catalogue, qui soutenait une exposition montée au Musée romain de Lausanne-Vidy, un musée d'archéologie régionale où j'ai travaillé en qualité de conservatrice. Laurent Flutsch dirige cet établissement, dont la réputation de malice et d'impertinence s'est construite au fil d'expositions prenant l'archéologie et l'histoire à rebrousse-poil, si j'ose dire. Dans «Jeux de mots», les visiteurs parcouraient un chemin dans un capharnaüm d'objets hétéroclites, qui correspondent à tous ces mots entrés dans la langue française et dont l'étymologie n'est ni latine ni grecque.
Je me suis chargée d'élaborer la sélection de ces mots et de reconstituer leur histoire. A cette fin, j'ai effectué des recherches lexicographiques fort passionnantes.
Enfin, étant donné mes velléités d'écriture, j'ai pu m'adonner à ces brefs récits regroupant des termes à l'origine commune. J'ai voulu ces textes comme autant de voyages dans le temps et l'imaginaire.

L: Exercez-vous un métier en plus de cette activité de lectrice bénévole?
S. D.: Oui, plusieurs même ! En ce moment, je travaille comme attachée de presse pour une institution académique. Depuis que je suis lectrice à la BBR, j'ai enseigné, j'ai été conservatrice dans un musée d'archéologie, correctrice pour des parutions et en charge de la communication d'une association.

L: Quels sont vos centres d'intérêt à part la lecture?
S. D.: Je pratique de nombreux sports, qui me forcent à quitter la ville pour la nature (randonnée en montagne, ski de fond, ski de randonnée, raquettes...). J'ai besoin d'écrire et de dessiner : je m'abandonne dans de petits carnets à spirales. Je suis fascinée par la culture, musicale surtout, des populations tziganes. Enfin, j'ai de la peine à m'intéresser à un lieu sans me lancer d'abord dans des recherches sur son passé, même très lointain.

L: Avez-vous une devise dans la vie?
S. D.: Non. Enfin... Une onomatopée me sert à ponctuer toutes sortes de situations et de conversations ou échanges. Quitte à passer pour un esprit dérangé. Il s'agit de l'imitation d'un croassement de volatile, entre le corbeau et le canard. Je le transcrirais ainsi : "coinck !»

L: Y a-t-il quelque chose que vous souhaiteriez ajouter?
S. D.: Coinck !

Liste des livres enregistrés par Sylvie Délèze:
2002:
Traité de l'âge, une leçon de métaphysique: Manlio Sgalambro

2003:
Le territoire des barbares: Rosa Montero
Essai sur les données immédiates de la conscience: Henri Bergson
Je suis tout ce que je rencontre, tome 1: Corinne Desarzens
La poésie et la guerre, chroniques 1942-1945: Jean Starobinski

2004:
Jeux de mots, archéologie du français: Laurent Flutsch, Bernadette Gross, et Sylvie Délèze
Leur histoire: Dominique Mainard
Le ventre de l'Atlantique: Fatou Diomé
Toutes choses scintillant: Véronique Ovaldé
Sang pour Sand: Martine Cadière

2005:
Sans alcool et autres nouvelles: Alice Rivaz

2006:
Un drôle d'héritage: Dorothy Gallagher

2007:
Le roman de Xénophon: Takis Théodoropoulos