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Un mensonge, il faut s'en souvenir pour le faire durer.
Frank McCourt dans "C'est comment, l'Amérique?"

mercredi 30 novembre 2011

mercredi
30
novembre 2011

*Laurent Mantel.

Aujourd'hui, c'est Laurent Mantel, comédien, qui répond à mes questions.

L : -Vous avez plusieurs cordes à votre arc de comédien : vous faites du doublage, de l'audiodescription, vous avez enregistré des livres bénévolement... Racontez votre parcours. Comment en êtes-vous arrivé à tout cela ?

L. M. : -J'ai commencé à m'intéresser au théâtre lorsque j'étais au lycée. Je vivais à Nice et j'allais voir les spectacles qui passaient au Centre Dramatique de Nice. Je me souviens particulièrement d'Ubu Roi dans la mise en scène de Peter Brook. Ma mère nous emmenait aussi au festival d'Avignon, là c'est encore une mise en scène de Peter Brook qui me reste en mémoire : La conférence des oiseaux.
J'ai ensuite fait des stages de théâtre et j'ai fait partie d'une compagnie de théâtre amateur, d'ailleurs plutôt axée sur le mime, la marionnette et le cirque. Après mon bac, je me suis inscrit en même temps en Fac de Sociologie et au Conservatoire d'Art dramatique de Nice. En fait, je suis allé très peu en Fac...
Puis je suis monté à Paris et j'ai continué ma formation au Théâtre des Quartiers d'Ivry avec Philippe Adrien...

Ma formation d'acteur est donc assez éclectique, allant du classique au théâtre de rue en passant par la marionnette, jusqu'au théâtre contemporain. J'ai toujours été intéressé par plusieurs choses en même temps. J'ai commencé à travailler au théâtre comme comédien et comme metteur en scène dans une jeune compagnie, et parallèlement, j'écrivais et j'enregistrais des histoires courtes pour une radio libre. Les univers sonores m'ont toujours passionné, comme le jeu d'acteur, la mise en scène et l'écriture. En fait tout ce qui tourne autour de la création du récit.

L : -Quel âge avez-vous ?

L. M. : -Cinquante ans.

Partie lecture :

L : -Pendant combien de temps avez-vous enregistré des livres ?

L. M. : -Je ne me souviens plus précisément, je dirai pendant trois ou quatre ans.

L : -Pour vos lectures personnelles, avez-vous une préférence pour un genre de livres ? De même, y a-t-il un genre de livres que vous n'aimez absolument pas ?

L. M. : -Je lis beaucoup de romans de toutes sortes, le genre a peu d'importance pourvu que le livre m'emporte dans son monde. J'ai des phases, j'aime bien enchaîner les livres d'un même auteur. J'aime les livres exigeants autant que ceux de pur divertissement, à condition que les ficelles ne soient pas trop grosses. J'ai détesté "Da Vinci Code" par exemple, tellement grossier dans ses effets, mais John Irving, San Antonio ou un bon polar, là je marche !
J'aime aussi les essais sur mes domaines de prédilections, comme l'écriture ou le cinéma. Ou des bouquins de philos, comme les livres d'André Comte-Sponville ou de Michel Onfray.

L : -Lorsque vous enregistriez bénévolement, si un livre ne vous tentait pas, acceptiez-vous tout de même de l'enregistrer ? Pouvez-vous donner un ou plusieurs exemples ?
L'association Valentin Haüy. vous proposait-elle toujours les livres ou en proposiez-vous ?

L.M. : -À l'AVH, on avait toujours le choix entre plusieurs livres sélectionnés par leur comité de lecture ou répondant à une demande individuelle, on n'en proposait pas. J'aimais bien changer de genre d'ailleurs, lire des livres que je n'aurais pas forcément choisis moi-même, ça permet d'avoir des bonnes surprises.
Je me souviens d'avoir particulièrement peiné sur un livre de Gunter Grass, "Le turbot". Les phrases faisaient plusieurs pages, je n'ai jamais compris comment il fallait lire ce livre à haute voix. Je suis arrivé au bout, mais ça a été une longue épreuve ! Je ne sais pas s'il est écoutable...

L : -Est-il arrivé qu'un livre à enregistrer vous tente, puis qu'après avoir approfondi, vous le trouviez beaucoup moins à votre goût ? Pouvez-vous donner un ou plusieurs exemples ?
À l'inverse, un livre qui ne vous tentait pas s'est-il révélé bien plus plaisant que prévu ? Pouvez-vous donner un ou plusieurs exemples ?

L. M. : Du côté des bonnes surprises, mon premier livre était "De père français" de Michel del Castillo. Je ne connaissais pas l'auteur et la présentation ne me disait pas grand-chose. Mais c'est un livre écrit à la première personne et je m'y suis plongé comme on se plonge dans un personnage. L'histoire devient très émouvante et je m'y suis profondément impliqué, ça a été un moment de lecture très intense. Je me souviens que les gens du service qui avaient écouté ma lecture étaient émus, ils m'avaient fait des compliments, ça m'avait touché. Je ne sais pas s'ils l'ont gardé à l'AVH, pas mal de livres ont disparu avec le passage au numérique, je crois.

L : -Votre lecture est naturelle et soignée. Vous contez, et c'est très agréable. Cela nécessitait-il beaucoup de préparation ? Par exemple, lisiez-vous un livre avant de l'enregistrer ? Lisiez-vous des passages à haute voix chez vous ? Vous imaginiez-vous facilement les personnages ?

L. M. : -Votre compliment me fait particulièrement plaisir parce que c'est exactement ce que j'essaie de faire. Être naturel, précis et sensible. Cela ne demande pas forcément une très grande préparation. Il vaut mieux lire le livre avant de l'enregistrer bien sûr, mais parfois je n'avais pas le temps de le faire et je le découvrais "en direct". Cela nécessite surtout un réel engagement au moment où vous lisez. Il faut s'impliquer affectivement dans l'histoire, être en empathie avec les personnages et avec la personne virtuelle qui vous écoute. C'est difficile de garder cette exigence, cette implication, ce souci de transmettre avec sincérité à quelqu'un. J'essayais d'être toujours présent à ce que je disais, pas seulement d'aligner proprement des mots les uns derrière les autres. Je me mettais tout seul la pression pour arriver au résultat que j'aime bien.

L : -Combien de temps durait une séance d'enregistrement ?

L. M. : -On prend en général des créneaux de deux ou trois heures. C'est difficile de faire plus. Après trois heures de lecture non-stop, je suis sur les genoux !

L : -Malgré la préparation, vous est-il déjà arrivé d'interrompre la lecture d'un livre à enregistrer quelques minutes, car un passage vous émouvait ou vous choquait trop ?

L. M. : -Oui, on peut être par moments un peu débordé par l'émotion d'un livre, de certains passages. Surtout effectivement si on s'y implique. D'autres fois ce peut être à cause de scènes de violence, comme dans Glamorama, de Brett Easton Ellis. Mais, c'est justement là qu'on sait qu'on est sur la bonne piste. Rien de plus triste que l'indifférence dans le métier d'acteur.

L : -Voudriez-vous enregistrer des livres pour un éditeur audio ? Je pense surtout aux éditions Audiolib qui recrutent souvent parmi des comédiens qui font du doublage.

L. M. : -Oui, j'en serais ravi. Je crois que j'ai développé une bonne technique de lecture et que je saurai être efficace ! Sur les conseils d'un ami comédien (Laurent Jacquet) j'avais d'ailleurs envoyé des extraits de livres que j'ai lus à Audiolib, mais je n'ai pas eu de réponse pour l'instant. Cela dit, il faut savoir être patient dans ce métier, parfois les contacts mettent des années à se faire.
Cet été j'ai lu un livre à la demande de la fondation Orange "Une Lointaine Arcadie" de Jean Marie Chevrier. Il faudra que vous me disiez ce que vous en pensez.

L : -Y a-t-il un auteur ou un roman en particulier que vous aimeriez enregistrer ?

L. M. : -J'ai toujours envie d'enregistrer les livres que j'aime, et il y en a beaucoup.
Je me lancerai bien dans "Molloy" de Samuel Beckett par exemple. J'ai lu presque toute l'œuvre de Beckett quand j'avais 25 ans, et il m'en est resté une fascination certaine pour son univers étrange et minimaliste. Ce serait un voyage de lecture difficile, mais passionnant.
J'aimerais aussi enregistrer tous les livres de Milan Kundéra... Mais je peux aussi avoir envie de lire des romans plus simples, comme "Les heures souterraines" de Delphine de Vigan, que j'ai bien aimé, et plein d'autres...

L : -Vous avez enregistré pour l'AVH. Nadège Pithon (qui a lu un ouvrage pour Audiolib), et Philippe Lejour (qui fut une voix régulière des éditions Livraphode) l'ont également fait. Cachou Kirsch (qui enregistre pour Audiolib), lit bénévolement pour la Ligue Braille. Connaissez-vous d'autres comédiens qui enregistrent pour des associations ?

L. M. : Non, je n'en connais pas. Je travaille essentiellement dans le secteur du doublage et je ne connais personne qui fait du bénévolat dans mon entourage. Il faut dire que lorsqu'on travaille, il n'est pas forcément facile de trouver le temps. Et à l'AVH les lecteurs se rencontrent peu. On croise les gens qui viennent à la même heure, mais on ne se parle pas beaucoup, il n'y a pas d'échange sur les manières de lire, sur la qualité qu'on essaie d'atteindre.

Partie doublage :

L : -Notez-vous les rôles que vous doublez ?

L. M. : -J'essaie, une fois par an environ, de répertorier les rôles importants que j'ai doublés pour compléter mon CV. Mais je suis toujours en retard, c'est un travail fastidieux et je ne le fais pas assez régulièrement.

L : -Je regarde beaucoup de séries, et il me semble vous entendre peu... vous avez doublé Joe dans une ou deux saisons de "Brothers and sisters", mais ensuite... Préférez-vous les films et les dessins animés ?

L. M. : -J'adore les dessins animés, j'en ai fait beaucoup à une époque, lorsque je travaillais pour une société qui a fait faillite aujourd'hui. Mais j'aime aussi les films et les séries.
Il se trouve que j'ai assez peu doublé de longs métrages. J'ai surtout doublé des séries et des téléfilms. Je ne surveille pas ce qui passe à la télévision, je la regarde peu, mais vous pouvez retrouver les rôles et les acteurs que je double habituellement sur le site RS doublage, où je me suis réinscrit récemment ou sur la page Wikipédia qui m'est consacrée. Depuis vingt ans, j'ai dû doubler en moyenne entre cinquante et cent films ou épisodes par an. Il y a des moments où l'on m'entend un peu plus que d'autres sans doute.

L : -Êtes-vous la voix attitrée d'un acteur ?

L. M. : -Pas vraiment. Disons qu'il y a quelques acteurs que j'ai suivi sur plusieurs films ou série, mais ça ne veut pas dire qu'ils m'appartiennent ! D'autres les ont faits et d'autres les feront peut-être plus tard, c'est l'usage du métier.

L : -Comment se passe une séance de doublage ? Vous donne-t-on beaucoup de directives ? Faut-il souvent recommencer une scène ?

L. M. : -C'est très variable, et ça dépend du temps que l'on dispose pour travailler. Lorsqu'on prend le temps de faire du bon travail, on peut voir la scène deux fois avant de la jouer. Ensuite on refait autant que nécessaire sous la direction du "chef de plateau", ou directeur artistique. Si votre façon de voir est proche de la sienne, il y a peu de choses à dire, essentiellement des détails à préciser.
Souvent le temps est compté et il faut être capable de donner un résultat correct très vite.

L : -Comment un comédien de doublage fait-il pour "se mettre en situation", quand, par exemple, le personnage qu'il double mange. (Cela ne doit pas être très facile à rendre.)

L. M. : -Manger n'est pas très compliqué, on fait semblant d'avoir quelque chose dans la bouche ! Ce sont les situations psychologiques complexes qui peuvent être difficiles à saisir en très peu de temps. Il faut se plonger en imagination dans la situation du personnage et ressentir les choses comme lui les ressent, c'est une sorte de gymnastique psychologique et affective. Les enfants savent faire ça de façon innée, ils s'imaginent dans des situations et ils vivent le truc à fond. Quand on est adulte, souvent on a oublié cette faculté. Il faut la retrouver et la discipliner pour pouvoir l'utiliser à la demande, malgré toutes les contraintes techniques et le stress de l'enregistrement.

L : -Avez-vous une anecdote amusante ou émouvante à raconter ?

L. M. : -Je n'ai pas d'anecdote précise en tête. Je pense à l'étrange alchimie qui fait que l'on pense à nous pour doubler tel ou tel rôle. Quand j'ai commencé, je travaillais beaucoup pour une petite société qui s'appelait Synchro-Mondiale. Je porte des lunettes dans la vie, et très souvent j'étais distribué sur des personnages binoclards ! Une autre chef de plateau m'avait pris pour doubler un acteur plutôt gros. Comme ça s'était bien passé, j'ai enchaîné un certain nombre de gros ensuite, d'un côté je faisais des intellos à lunettes, de l'autre des gros lards !
Plus tard, dans une autre société, les distributions étaient assurées par des jeunes femmes qui travaillaient dans d'autres locaux que les studios. On ne s'était jamais vu et on se connaissait uniquement par la voix. Comme j'ai une voix assez jeune, elles me donnaient des rôles de 20 ou 25 ans, et ça collait très bien. Un jour l'une d'elles est venue sur un plateau est à découvert que j'en avais en fait 45 ! Je crois qu'elle a été très déçue.
Tout ça pour dire que ce que j'aime dans le doublage, c'est qu'on est libéré de son physique, ça ouvre beaucoup de possibilités.

Partie audiodescription :

Il existe, entre autres, une interview de vous où vous parlez en détails de l'audiodescription. C'est celle réalisée par David Rafier. Comment cela a-t-il évolué depuis ?

L. M. : -Oui j'ai eu le plaisir de répondre aux questions de David Rafier. J'ai aussi été interviewé par Libé Labo au sujet de la Grande Vadrouille, j'ai participé à une émission sur France Culture (Sur les docks, l'écran noir), et il y a peu, à une autre sur Vivre FM (Vivre FM c'est vous). Je ne crois pas que je changerais beaucoup ce que j'y ai dit. Le monde de l'audiodescription évolue de façon incertaine. Il y a davantage d'audiodescriptions, ce qui est très positif, mais la qualité se dégrade nettement et je crains que ça ne soit que le début de la braderie.

L : -Combien de films avez-vous audiodécrit ?

L. M. : -Je n'ai pas compté exactement, autour de 120 longs métrages à peu près, il faut que je vérifie. Là aussi mon CV n'est pas du tout à jour !

L : -Audiodécrivez-vous d'autres programmes ?

L. M. : -J'ai décrit des films documentaires de toutes sortes pour des expositions à la Cité des Sciences et de l'industrie grâce à Hoëlle Corvest qui s'occupe de l'accessibilité aux personnes non voyantes. J'ai aussi décrit des œuvres d'art et des monuments historiques (le château du Haut Koenigsourg par exemple...)

L : -Certains programmes se prêtent-ils davantage à une audiodescription à plusieurs voix ?

L. M. : -Je pense que deux voix sont très utiles pour un long métrage, à condition qu'elles soient utilisées avec intelligence et qu'elles soient bien accordées, ce qui n'est pas toujours le cas.

L : -Y a-t-il beaucoup de personnes qui font de l'audiodescription ?

L. M. : -Je ne sais pas exactement. Aujourd'hui, il doit y avoir entre 20 et 30 personnes en France qui en ont déjà fait à des rythmes divers. Mais la masse de travail n'est pas suffisante pour que tout le monde puisse en vivre toute l'année. Comme on en parle dans les médias, beaucoup de personnes pensent que c'est une activité facile et s'improvisent audiodescripteurs. D'autres organisent des formations qui leur rapportent des sommes coquettes, mais qui envoient ensuite les gens sur un marché du travail déjà saturé. Des sociétés qui veulent casser les prix pour récupérer ce marché embauchent des gens complètement inexpérimentés à des tarifs très bas...

L : -Pensez-vous qu'un jour, on parviendra à audiodécrire des séries télévisées ? (Je n'ose même pas imaginer la masse de travail... !)

L. M. : -Je pense que c'est tout à fait possible. La série télévisée n'est pas forcément difficile à décrire. Souvent, dans les séries, les informations les plus importantes passent par les dialogues, contrairement au cinéma où c'est le visuel qui prime.

L : -Pensez-vous qu'à terme, sur chaque DVD, on aura le choix entre audiodescription ou non, comme on l'a entre VO et VF (quand les programmes ne sont pas français) ?

L. M. : -Il suffirait que l'audiodescription devienne obligatoire pour la sortie en salle des films. La même audiodescription servirait ensuite pour le DVD et au final pour la diffusion TV. Aujourd'hui, le système marche à l'envers. C'est l'audiodescription à la télévision, le dernier diffuseur, qui est soumise à des obligations.
C'est parfaitement faisable financièrement. Le coût moyen d'un long métrage tourne autour de 5 millions d'euros en France. Une description coûte entre 5000 et 6000 euros tout compris, soit un millième du coût du film. Et si l'on compare avec les grosses productions qui dépassent les 50 millions d'euros on tombe à un dix millième du budget global. La production en France est largement aidée par les pouvoirs publics, il serait donc légitime de conditionner ces aides à la réalisation d'une audiodescription.

Diverses questions plus générales :

L : -Faites-vous particulièrement attention à ne pas abîmer votre voix dans la vie de tous les jours ?

L. M. : -Non, pas spécialement. Je fais quelques exercices de diction lorsque je suis un peu rouillé, ce sont mes gammes, comme un musicien fait les siennes pour entretenir sa technique.

L : -Fumez-vous ?

L. M. : -Non, et je déteste l'odeur de la cigarette.

L : -Avez-vous d'autres activités impliquant la voix ?

L. M. : -J'ai fait du chant, mais je ne travaille pas suffisamment pour l'utiliser. Il m'arrive de faire quelques petits passages chantés dans des dessins animés que je double déjà, mais ce ne sont que des choses très courtes et ce n'est pas mon métier.

L : -Quels sont vos centres d'intérêt à part la lecture ?

L. M. : -J'adore la mer et la planche à voile. Le windsurf est ma soupape de décompression, si je n'en fais pas pendant quelques semaines, je suis gravement en manque ! Et puis mes deux filles bien sûr. Elles donnent un sens à ma vie.

L : -Quelle est votre devise dans la vie ? L. M. : -Je n'ai pas de devise particulière. Il en faudrait une pour chaque moment. Je vois mal comment résumer la complexité de la vie en une seule phrase.

L : -Y a-t-il quelque chose que vous souhaiteriez ajouter ?

L. M. : -D'abord, merci de vous intéresser aux comédiens de l'ombre dont je fais partie. Je croise autour de moi beaucoup de gens de talents, profondément impliqués dans leur métier. Ce métier d'acteur qui est trop souvent considéré par certains commanditaires comme une simple prestation de service sur laquelle on essaie toujours de rogner au maximum, quitte à délocaliser pour casser les prix.

Et à propos de l'audiodescription, il me semble important de dire aujourd'hui que l'accessibilité à la culture ne doit pas être traitée comme un parent pauvre de la culture en général.
Prenons l'exemple des quotas de productions françaises à la télévision, ils sont assortis d'un minimum financier pour empêcher les chaînes de tricher en produisant n'importe quoi au kilomètre, comme c'est arrivé au début des chaînes privées. Pourquoi les quotas de diffusion d'audiodescription ne bénéficient-ils pas du même dispositif ? Pourquoi la SACD, la société qui est censée défendre les droits des auteurs dramatiques, ne daigne-t-elle pas s'occuper des droits des audiodescripteurs ? Pourquoi les aides publiques à la production ne sont-elles pas conditionnées à l'accessibilité des films ?...

Dans les moments de crise, ce sont les secteurs de la culture et de la solidarité qui trinquent les premiers. Ils sont pourtant essentiels. Une société qui se réduit à des rapports marchands court à sa ruine.

Excusez-moi d'avoir été un peu grave et sérieux sur la fin. La prochaine fois je tenterai quelque chose de plus humoristique. C'est aussi important !

L: -Merci d'avoir pris le temps de répondre à toutes ces questions !

mardi 22 février 2011

mardi
22
février 2011

*Cachou Kirsch.

En parcourant le site de la Ligue Braille, je suis tombée sur une interview de Cachou Kirsch, comédienne dont j'apprécie beaucoup la voix et le talent.
Je vous la fais donc partager.

Apparemment, d'autres lecteurs témoigneront de leur expérience sur le site de la Ligue Braille. Je trouve cela très bien! Cela permet de les rencontrer un peu... Dommage qu'il n'y ait pas un système de commentaires: j'avoue que j'aimerais beaucoup échanger avec eux.

samedi 22 août 2009

samedi
22
août 2009

*Thierry Grossenbacher.

Aujourd'hui, c'est Thierry Grossenbacher, lecteur bénévole, qui répond à mes questions.
Pour cause de mails perdus, cette interview est publiée bien après qu'elle a été réalisée. C'est pour cela que la voxographie en fin d'interview, indique des ouvrages après celui dont il est question comme étant en cours d'enregistrement.

La Livrophile: Depuis combien de temps travaillez-vous à la BBR?
Thierry Grossenbacher: Je suis salarié à la BBR depuis octobre 1994 (transcription), septembre 1995 (studio).

L: Comment en êtes-vous arrivé à enregistrer des livres?
T. G.: J'ai toujours aimé lire ; que je me souvienne, j'ai commencé la lecture à haute voix pour mon plaisir avec les «Liaisons dangereuses», de Laclos, dans un paysage montagneux, à l'automne d'une histoire d'amour. J'ai par ailleurs fait un peu de théâtre.

L: Quel âge avez-vous?
T. G.: 46 ans.

L: Pour vos lectures personnelles, avez-vous une préférence pour un genre de livres?
T. G.: Je lis essentiellement au lit, le soir avant de m'endormir. Le «genre de livre» Pléiade-Gallimard ne convient pas à cet exercice : trop lourd, pages trop fines ! Les Poches trop épais non plus.
Quant aux genres littéraires, si c'est ce que vous entendez, je me nourris plutôt de fiction, tendance «classique», des récits de vie, des journaux: mémoires, des auteurs suisses («Connais ton pays» disait M. Rousseau à son fils Jean-Jacques...)

L: Y a-t-il un genre de livres que vous n'aimez absolument pas?
T. G.: Je ne pratique pas beaucoup la science-fiction, les romans roses, les best-sellers du moment, les pavés US...

L: Comment choisissez-vous quels livres vous allez enregistrer? Je suppose que vous n'enregistrez pas uniquement ceux que vous aimeriez lire. Entre parenthèses, j'ai été très surprise que vous ayez enregistré un roman de Janine Boissard («Laisse-moi te dire»). Il me semble que ce n'est pas votre genre. De toute façon, j'ai trouvé que vous l'aviez bien interprété.
T. G.: Travaillant comme responsable du studio de la BBR, je vois les titres que nous avons à la demande et sur lesquels personne ne se rue... Partant du principe qu'un lecteur bénévole se met au service des abonnés et de leurs demandes, j'enregistre ce qui est urgent, mon goût vient ensuite. Par ailleurs, je trouve que l'enregistrement d'un bouquin que je ne lirais jamais spontanément est un excellent exercice de maîtrise de soi, de sondage des limites : de lecture, en somme. Je cours aussi le risque d'être surpris, de découvrir...
Merci pour le compliment concernant le Boissard ; il est vrai que la dame ne fait pas dans la dentelle, ce qui a facilement tendance à m'exaspérer.

L: Est-il arrivé qu'un livre à enregistrer vous tente, puis qu'après avoir approfondi, vous le trouviez beaucoup moins à votre goût? Pouvez-vous donner un ou plusieurs exemples?
T. G.: Je prépare mes séances d'enregistrement mais il est rare que je lise le livre en entier avant de le «bobiner». En progressant ainsi, à coup de 20 pages par semaine, voire bien plus lentement entre juin 2005 et novembre 2007, j'ai difficilement une vue globale des titres que j'ai enregistrés. Je n'ai pas souvenir de profondes déceptions sauf que j'ai peiné en lisant «Studio» de Sollers : je progressais à tâtons, d'une page à l'autre, sans comprendre le lien avec la page précédente ni avec la suivante...

L: A l'inverse, un livre qui ne vous tentait pas s'est-il révélé bien plus plaisant que prévu? Pouvez-vous donner un ou plusieurs exemples?
T. G.: Celui qui me vient à l'esprit est en chantier actuellement, «Apprendre à vieillir» du Dr Paul Tournier. Une autre demande dont personne ne voulait s'acquitter. Je redoutais un contenu barbant à souhait, moralisateur, fortement empreint de foi chrétienne culpabilisatrice, émanant d'une personne déjà âgée en 1968, etc. Je découvre les propos d'un médecin retraité qui ont une belle tenue après plus de quarante ans. J'ai trouvé ce bouquin chez un libraire d'occasions et je me le suis procuré, pour y revenir à l'occasion, quand bon me semblera.

L: Combien de temps avez-vous pour vous approprier le livre avant de l'enregistrer? Le lisez-vous plusieurs fois? Lisez-vous un chapitre, puis l'enregistrez-vous? Découvrez-vous le livre au moment où vous l'enregistrez? Vous imaginez-vous facilement les personnages? Expliquez votre démarche, vos habitudes.
T. G.: Dans mon travail, en principe, je suggère le titre 3 quand le lecteur enregistre encore le titre 1; le titre 2 étant déjà choisi et le projet prêt au studio. Ça, c'est le fonctionnement idéal ; je me fais parfois prendre de vitesse... Comme lecteur, je ne lis pas davantage que la quatrième de couverture et quelques passages. Ensuite, ma découverte du livre progresse au rythme des sessions d'enregistrement ; je lis le soir les 25-30 pages que j'enregistrerai le lendemain.

L: Combien de temps dure une séance d'enregistrement? (Je sais qu'avant, c'était une face de cassette par séance. Et maintenant?) T. G.: Le lecteur dispose d'une heure de cabine. En moyenne, il en ressort 35-40 min. enregistrées.

L: Supprimez-vous vous-même vos erreurs de lecture, ou bien est-ce un technicien?
T. G.: Nous souhaitons que le lecteur soit le plus autonome possible : moins il aura à «déranger» (selon son point de vue) le technicien, plus il corrigera ses fautes, même les minimes.
En tant que lecteur, je suis ravi de pouvoir «gérer» moi-même mon enregistrement.

L: Vous est-il déjà arrivé d'interrompre la lecture d'un livre à enregistrer quelques minutes, car un passage vous émouvait ou vous choquait trop?
T. G.: Je me souviens de n'avoir pu réprimer un sanglot en enregistrant un témoignage de «Tchernobyl...», de Svetlana Alexandrievitch (?) J'avais pourtant préparé ma session la veille, mais dire est plus poignant que lire...

L: Vous avez participé à l'enregistrement de pièces de théâtre. Dans ce cas, comment cela se passe-t-il? Les comédiens sont-ils tous réunis dans le studio? Ont-ils un livre chacun? Un micro chacun? ...
T. G.: Il y a eu plusieurs solutions, presque toutes boîteuses -techniquement s'entend- malheureusement. Une seule fois, pour «Roméo et Juliette» de Shakespeare, nous avons disposé d'un studio à la Radio Romande (sans la régie, toutefois : d'où la piètre qualité sonore de l'enregistrement). Les autres fois, nous avons «bricolé» dans l'ancien studio, soit en répartissant les lecteurs dans les deux cabines, soit devant les cabines, avec le plancher qui craque, les micros inadaptés à la «prise indirecte». L'envie de dire ces textes primait sur les possibilités techniques.
Pour les textes, nous avons parfois utilisé des photocopies, parfois plusieurs exemplaires du titre. Il n'y a pas de règle établie.

L: Qu'enregistrez-vous en ce moment?
T. G.: Paul Tournier (voir supra).

L: Faites-vous particulièrement attention à ne pas abîmer votre voix dans la vie de tous les jours?
T. G.: Oui, je crie le moins possible après mes enfants...

L: Fumez-vous?
T. G.: Oui, docteur...

L: Si j'ai bien compris, c'est vous qui supervisez les lecteurs bénévoles. En quoi cela consist-t-il exactement?
T. G.: Je coordonne, plutôt, le travail au studio. Cela implique naturellement les lecteurs bénévoles mais ma tâche ne consiste pas à les «surveiller» dans le sens où je n'écoute pas leur production, pas le temps... Je ne désespère pas, toutefois, de mettre sur pied, un jour, un «contrôle de qualité», avec l'aide de quelques abonnés. A bon entendeur... Pour l'heure, nous nous basons sur les remarques d'abonnés pour aborder la question «qualité de lecture», proposer des améliorations, voire demander à la personne d'interrompre son activité au studio. Ces derniers temps, je suis passablement occupé par les «essais de voix» ; nous avons reçu plusieurs candidats depuis l'été dernier ; la procédure est longue, nous cherchons à l'améliorer.

L: Avez-vous d'autres activités à la BBR?
T. G.: Non, j'ai fait de la transcription braille, mais il y a longtemps.

L: Avez-vous d'autres activités impliquant la voix?
T. G.: Je fais parfois des lectures en public dans le cadre de rencontres avec des auteurs suisses-alémaniques intitulées «Ces voisins inconnus». J'ai enregistré le texte d'un spectacle de danse indienne autour du Ramayana.

L: Avez-vous un métier en plus de ces activités à la BBR?
T. G.: Non, pas de réel métier en main.

L: Quels sont vos centres d'intérêt à part la lecture?
T. G.: Tout ce qui pourrait m'aider à comprendre comment ça devrait marcher et pourquoi ça ne marche pas (la vie)...
Je ne me plains pas, je plaisante un peu en vous disant cela. Mais, dans le fond, ce n'est pas si con : cela me résume assez bien.

L: Avez-vous une devise dans la vie?
T. G.: De celles qui vous structurent toute une vie ? Non, je doute trop, de tout, je crois, pour que ce soit possible. Ou alors le «Connais-toi toi-même» du fronton du temple de Delphes.

L: Y a-t-il quelque chose que vous souhaiteriez ajouter?
T. G.: Faites bon usage de ces confidences : n'en parlez pas à mes supérieurs, ni à ma maman !

Liste des livres enregistrés par Thierry Grossenbacher:
1994:
Monsieur: Jean-Philippe Toussaint
La salle de bains: Jean-Philippe Toussaint
Journal d'un chien: Oskar Panizza
Equipée: Victor Segalen
J'suis pas plus con qu'un autre: Henry Miller
Je rends heureux: Jean-Edern Hallier

1995:
Les écarts amoureux: Paul Morand
Le temps des assassins, essai sur Rimbaud: Henry Miller

1996:
Où irons-nous dimanche prochain: Philippe Mezescaze
Le feu aux poudres: attaques, agressions et autres scories: Nicolas Meienberg
Tunnel: Frédéric Klein
Le dépeupleur: Samuel Beckett
Un fantôme: Eric Chevillard

1997:
Poison: Xavier Patier
Soie: Alessandro Baricco
Monsieur Songe: Robert Pinget
Je dénonce l'humanité: Frigyes Karinthy
Avez-vous déjà giflé un rat: Jacques Chessex
En peignant la girafe: San-Antonio
Le fleuve Combelle: Pierre Assouline
Studio: Philippe Sollers

1998:
Moulins à parole: Alan Benet (plusieurs lecteurs)
Les apeurés: Mathieu Lindon
Sils Maria ou le toit de l'Europe: Iso Camartin
Petit théâtre sans importance: Gildas Bourdet (plusieurs lecteurs)
Maison des autres; suivi de Un moment comme ça: Silvio D'Arzo
Mission Mir, journal de bord: Jean-Loup Chrétien

1999:
Perceval ou le conte du graal: Chrétien de Troyes
Qui a peur de Virginia Woolf: Edward Albee (rôle de Nick)
Le hold-up planétaire: la face cachée de Microsoft: Roberto Di Cosmo, Dominique Nora

2000:
Correspondance: Max Frisch, Friedrich Dürrenmatt (avec monsieur Jo Excofier)
Ce qui reste d'Auschwitz: l'archive et le témoin («Homo sacer», tome 3): Giorgio Agamben
La supplication, Tchernobile, chronique du monde après l'apocalypse: Svetlana Alexievitch

2001:
Inconnu à cette adresse: Kressmann Taylor (avec monsieur Emmanuel Migraine)
Colères: Patrice Lelorain
100ème anniversaire de l'ABA, Lectures dans l'ombre: auteurs étrangers (plusieurs lecteurs)
100ème anniversaire de l'ABA], Lectures dans l'ombre: auteurs romands (plusieurs lecteurs)
Jésus, le maître de Nazareth: Alexandre Men

2002:
Contes et récits de l'Egypte ancienne: Claire Lalouette (plusieurs lecteurs)
L'effroyable imposture, 11 septembre 2001: Thierry Meyssan (avec monsieur Hervé Choisy)

2003:
La dépression: Suzy Soumaille
101 expériences de philosophie quotidienne: Roger-Pol Droit (plusieurs lecteurs)
Jacques Prévert en vérité: Yves Courrière (plusieurs lecteurs)
Entre les lignes: Michel Baglin
Des aveugles: Hervé Guibert
L'esprit du jeu, l'âme des peuples: Daniel Herrero

2004:
La guérison du coeur: nos souffrances ont-elles un sens?: Guy Corneau
La leçon de comédie (entretiens avec Jean-Jacques Vincensini): Michel Bouquet (plusieurs lecteurs)
La lumière des polders: Alain Bertrand
Portraits ge.ch, 30 genevois méconnus: Marie-Claire Lescaze

2005:
Terre de mirage: Dariush Shayegan (avec monsieur Jo Excofier et madame Laurence Bovay)
Le roman des oiseaux et des bêtes de chasse: Paul Vialar

2006:
Nelson Mandela : leçon de vie pour l'avenir: Jack Lang (avec monsieur Jo Excofier)

2007:
Laisse-moi te dire: Janine Boissard
L'art de gérer son temps ou savoir vivre efficacement: Erik Pigani
Essai sur les bistrots de Russin, à l'occasion du Centenaire du Vignoble Doré, 1906-2006: Papyrus (avec madame Laurence Gargantini)
Apprendre à vieillir: Dr Paul Tournier

2008:
Le principe Blocher, manuel de direction: Matthias Ackeret (avec monsieur Olivier Annen et monsieur Emmanuel Migraine)
Le neveu de Rameau: Denis Diderot (avec monsieur Jean-Louis Feuz, et monsieur Gérard Hofstetter)
Un amour à Grenchen-Nord: Maurice Zermatten
Moi, Alexis, arrière-petit-fils du tsar: S.A.R. le prince Alexis d'Anjou duc de Durazzo

2009:
Les enveloppes bleues : correspondance 1944-1951: Pierre Girard, Alice Rivaz (plusieurs lecteurs).

samedi 25 juillet 2009

samedi
25
juillet 2009

*Martine Moinat.

Aujourd'hui, c'est Martine Moinat, lectrice bénévole, qui répond à mes questions.

La Livrophile: Comment en êtes-vous arrivée à enregistrer des livres?

Martine Moinat: Par goût des mots, des livres, et par un besoin très fort de communication, c'est-à-dire, transmettre à d'autres le plaisir très particulier d'une lecture. Par une amie lectrice, j'avais entendu parler de la BSR, l'expérience m'a tentée, puis convaincue, et du moment que mon style de lecture leur convenait... j'ai poursuivi.

L: Avez-vous suivi une formation de comédienne?

M. M.: Non.

L: En ce qui concerne vos lectures personnelles, avez-vous une préférence pour un genre de livres? De même, y a-t-il un genre de livres que vous n'aimez absolument pas?

M. M.: Je suis une «dévoreuse» de livres, appétit chronique amplement encouragé par le fait que je travaille dans une bibliothèque où j'ai le privilège de gérer l'achat de différents ouvrages. Mais qu'il s'agisse de romans, biographies, vécus, témoignages, etc, c'est avant tout le texte qui m'intéresse, sa rigueur, son style, ce qu'il révèle et nous fait découvrir sur le monde, les autres et nous-mêmes. Par contre, je n'aime pas les livres simplistes (à ne pas confondre avec simples), les prétentieux, les desséchés, les sordides, et bien entendu les romans sentimentaux avec infection d'âmes souffrantes et d'amours sirupeuses !!

L: Enregistrez-vous bénévolement pour d'autres bibliothèques?

M. M.: Non.

L: Comment choisissez-vous quels livres vous allez enregistrer? Je suppose que vous n'enregistrez pas uniquement ceux que vous aimeriez lire. Mais peut-être proposez-vous également des ouvrages.

M. M.: Actuellement, je propose ce que je veux en fonction de mes lectures et de ce qui me semble intéressant pour la BSR, ceci en accord avec le bibliothécaire qui me fait entièrement confiance. Par contre, je me renseigne sur les désirs de certains auditeurs et il m'arrive ainsi de faire des lectures destinées à une seule personne qui en a fait la demande. Par exemple, un ouvrage sur l'opéra pour un étudiant en musicologie, un cours de droit, un documentaire sur l'éducation des chiens, un essai sur l'autisme, et beaucoup d'autres qui m'ont chaque fois intéressée.

L: Parmi les livres que vous avez enregistrés, quels sont ceux que vous avez préférés? Y en a-t-il qui ne vous ont vraiment pas plu?

M. M.: Difficile à dire, vraiment. En voici cependant un ou deux parmi les récents que j'ai beaucoup aimé lire à voix haute:

- Retour au pays, de Rose Tremain. Dépeint la vie d'un émigré russe à Londres, ses débuts difficiles, son acharnement à gagner assez d'argent pour rentrer et réaliser un rêve fou et assurer à sa mère et à sa petite fille une vie meilleure.

- Melniz, de Charles Levinsky, saga étonnante qui met en scène une famille juive suisse entre 1870 et 1940. Très long et très passionnant, rempli de personnages plus attachants les uns que les autres.

- Métisse blanche suivi de Retour à la saison des pluies, de Kim Lefèvre, Souvenirs d'une jeune femme née de mère vietnamienne et de père français.

- Sur la plage de Chésil, de Ian McEwan.

- Itinéraire d'enfance, de Duong Thu Huong

- Sans oublier un des livres qui m'a le plus impressionnée ces derniers temps. Il s'agit d'un documentaire de Fabrizzio Gatti, journaliste italien qui a vécu l'horreur du vécu des clandestins entre Dakar et la Lybie, lui-même accompagnant et vivant parmi des groupes de clandestins: Bilal sur la route des clandestins, livre «coup de poing»'

Parmi ceux qui ne m'ont pas plu, il y a surtout ceux qui m'ont déçu pour des raisons de mauvaise traduction, exemple, «Le week-end» de Bernard Schlink. Roman intéressant, mais parfaitement desservi par son traducteur. J'ai remarqué que ces problèmes de traduction se retrouvent plus fréquemment dans la littérature anglo-saxonne. Ce n'est heureusement pas une généralité!

L: Vous avez enregistré «De l'art de conduire sa machine», de Steven Carroll. Je vais vous raconter une anecdote que vous trouverez peut-être un peu puérile à ce sujet. Une scène de ce roman m'a impressionnée dans le mauvais sens: la scène où un homme montre comment il a bien dressé son chien, comment le chien lui obéit si bien, et il trouve très futé d'exercer son pouvoir en faisant miroiter un morceau de viande à l'animal. Le chien bave d'envie, mais ne fait rien tant que le maître ne donne pas le signal. Et puis, le fat personnage discute avec son ami, oublie le chien, et, pris dans sa discussion, fait de grands gestes, dont celui qui dit au chien qu'il peut manger la viande. Le chien se jette donc dessus. Le maître, ne s'étant pas rendu compte qu'il avait fait le geste, est si outré que le chien ne lui obéisse plus qu'il le bat comme plâtre. Ensuite, il se rend compte qu'il a fait le geste, et la seule chose à laquelle il pense, c'est: «Oh! Il faut que je le dise à mon visiteur, qu'il voie que mon pouvoir est intact.» Cette scène m'a choquée. Cet homme si bête, si mesquin, cet homme dont la seule fierté est d'assujettir un animal qui lui est tout dévoué, et de le montrer... Cela a fait que j'ai fini le roman dans une espèce de brouillard (je ne me souviens que très vaguement de l'histoire), et que je n'ai pas pu lire le tome 2. Vous souvenez-vous de ces romans? Vous souvenez-vous de cette scène?

M. M.: Oui, je me souviens parfaitement de ces deux romans dont le premier, «De l'art de conduire sa machine», m'avait particulièrement plu. Le personnage que vous évoquez n'en était qu'un parmi d'autres, et je me souviens de sa suffisance de brute, non seulement avec son chien, d'ailleurs! S. Carroll l'observe et le décrit comme il le ressent, avec dégoùt. Mais ce qu'il nous communique d'abord, et c'est ce qui m'a fascinée tout au long de ce roman, c'est sa manière douce et déchirante de dire les choses, succession d'instants suspendus simples et profonds, cruels parfois, comme la vie.

L: Est-il arrivé qu'un livre à enregistrer vous tente, puis qu'après avoir approfondi, vous le trouviez beaucoup moins à votre goût? Pouvez-vous donner un ou plusieurs exemples?

M. M.: Cela m'est arrivé, mais je n'ai pas d'exemple précis. Il s'agit surtout de lassitude, lorsqu' on ne voit pas la fin du bouquin alors que l'auteur semble avoir tout dit!

L: A l'inverse, un livre qui ne vous tentait pas s'est-il révélé bien plus plaisant que prévu? Pouvez-vous donner un ou plusieurs exemples?

M. M.: Je pourrais citer «Treize lunes» de Charles Frazier. Début assez fastidieux, compliqué, et qui au fil des pages se révéla un des plus beaux livres que j'aie lu sur l'Amérique et les Indiens Cherokees. Ecriture magnifique, évocations déchirantes de paysages, d'hommes et de bêtes menacés, personnages pittoresques et convaincants.

L: -Avant d'enregistrer un livre, le lisez-vous plusieurs fois? Lisez-vous un chapitre, puis l'enregistrez-vous? Découvrez-vous le livre au moment où vous l'enregistrez? Vous imaginez-vous facilement les personnages? Expliquez votre démarche, vos habitudes.

M. M.: En général, je sais de quoi il s'agit, et souvent, j'ai lu l'ouvrage et désire le faire partager. Mais ce que je préfère, c'est, après l'avoir survolé, le découvrir sur le vif, en le lisant à haute voix. C'est nettement plus stimulant, car s'il est réellement passionnant, on n'a pas envie d'interrompre la lecture.

L: Apparemment, le logiciel d'enregistrement dont vous vous servez permet d'enlever les erreurs de lecture (balbutiements, toussotements, etc). Je trouve cela très bien, car j'aime qu'un roman soit sans erreurs. Mais qu'en est-il pour vous? Est-ce fastidieux de faire disparaître ces erreurs?

M. M.: Aucunement. Ce logiciel est magique. On peut tout faire, effacer, reprendre, corriger. Il faut juste prendre le temps de comprendre son fonctionnement. Une fois acquis, ce n'est que du bonheur!

L: Vous est-il arrivé d'interrompre l'enregistrement d'un livre parce qu'un passage vous choquait ou vous émouvait?

M. M.: Plus d'une fois. A mon avis, les passages choquants sont plus négociables que les passages émouvants. En tout cas en ce qui me concerne. Les larmes me viennent facilement, et ma voix se brise. Alors je me concentre et traverse le passage comme sur un pont suspendu, sans trop regarder, et sans trop réfléchir, sinon, ça recommence!!!

L: Enregistrez-vous chez vous ou à la BSR? Comment se passe vos séances d'enregistrement? Si vous enregistrez chez vous, vous êtes sûrement plus libre.

M. M.: J'enregistre chez moi, et comme je vis à la montagne, le calme est assuré. Je n'ai pas besoin de mise en condition. Je m'installe, allume l'appareil, et ça démarre tout seul. Si je bute trop, j'interromps.

L: Faites-vous plusieurs séances d'enregistrement par semaine?

M. M.: Tant que je peux, car ce sont de vrais moments de détente, disons plutôt de détente active. Selon le temps dont je dispose, je lis une demi-heure, une heure, souvent plus. Fréquemment le soir.

L: Enregistrez-vous plusieurs livres à la fois? (Je dis ça parce que quand je fais une recherche par lecteur sur le catalogue, je vois que vous avez plusieurs livres en lecture en même temps.)

M. M.: Non, un seul à la fois. Je n'aime pas alterner. Sur le catalogue, il est en effet souvent noté»en lecture». Cela signifie que le livre n'est pas encore en circulation, bien que lu depuis plusieurs mois, parfois.

L: Qu'enregistrez-vous en ce moment?

M. M.: Je termine «Les vents contraires» de Olivier Adam et je vais commencer un magnifique roman «Le livre d'Hanna» de Géraldine Brooks.

L: La BSR s'efforce de numériser certains livres enregistrés sur cassette. Mais elle a pris le parti de faire relire certains ouvrages. Qu'en pensez-vous? Personnellement, je trouve que c'est du gâchis.

M. M.: Je n'y ai pas réfléchi, mais je pense que certains livres importants ont été lus de façon médiocre et que dans certains cas, il est bon d'en faire une nouvelle lecture. A ce propos, je m'en vais relire «Le Liseur» de B' Schlink qui, enregistré sur cassette, n'a pas été choisi pour être numérisé, alors que c'est un roman magnifique. Je l'ai moi-même proposé.

L: Il est sûrement vrai que des livres lus il y a longtemps ont été enregistrés de façon médiocre. J'espère quand même qu'ils numériseront tous ceux que vous (et certains autres) avez lus sur cassette. (Du moins, ceux que j'aimerais lire. ;-) )

L: J'ai déjà exprimé ma désapprobation quant au fait que la BSR demande à ses lecteurs d'être le plus neutres possible. Comme je l'ai expliqué, si je veux de la neutralité, je lis à la synthèse vocale. Pour moi, un livre enregistré par une voix humaine ne peut pas aller sans émotions, sans sentiments. Je déteste lorsqu'on surjoue, mais je n'aime pas non plus une trop grande neutralité. J'aime beaucoup votre façon de lire, mais parfois, on dirait que vous vous «retenez», si j'ose dire. Est-ce que j'imagine cela? Quel est votre avis là-dessus?

M. M.: J'ai en effet entendu parler de cette «neutralité», mais je n'y ai moi-même jamais attaché d'importance. Je lis comme je sens, c'est tout, et en évitant le pathos. J'aime les lectures rapides et claires, de façon à ne pas enfermer l'auditeur dans un style d'expression trop marqué. Je ne veux pas m'imposer, garder de la légéreté. Tout est dans la mesure, dans le juste milieu. Parfois, je m'y reprends plusieurs fois pour trouver la justesse de ton. Mais souvent, je n'y pense même pas, je me laisse conduire par le texte, un courant qui m'entraîne.

L: Faites-vous particulièrement attention à ne pas abîmer votre voix dans la vie de tous les jours?

M. M.: Non. Pourtant, je crains les rhumes et les trachéites, réflexe de chanteuse plus que de lectrice.

L: Fumez-vous?

M. M.: Non.

L: Vous avez écrit «Le parasol vert». Racontez votre démarche d'écrivain, le cortège de soucis et de joies qu'apporte l'écriture d'un livre (la recherche du mot juste, la peur de la page blanche, les tonnes de brouillons, la façon dont vous avez créé vos personnages, l'avis de vos proches à qui vous avez fait lire les différentes versions du manuscrit (ou du tapuscrit, mais je trouve que ce mot n'est pas beau, ;-) ) au fur et à mesure qu'il avançait, etc). Est-ce le seul livre que vous avez écrit? Vous avez également enregistré cet ouvrage pour la BSR. Je vous avoue ne pas l'avoir encore écouté. Je ne sais pas s'il a été transferré sur CD, et maintenant que je suis équipée d'un appareil qui reprend la lecture à l'endroit où on l'a arrêtée, je préfère lire le format MP3. Enregistrer un livre écrit par vous: parlez de cette expérience. Est-ce comme d'habitude, différent?

M. M.: C'est en effet le seul livre publié. J'attends quelques réponses au sujet d'un autre manuscrit, et je m'acharne chaque jour à l'écriture d'une histoire qui n'en finit pas. Dur, dur, mais je ne peux pas m'en passer. Travailler sur les mots est passionnant autant que frustrant, car l'expression idéale reste en suspens, en rade, toute proche, mais inaccessible. C'est ce qui rend l'exercice si prenant, si gratifiant, parfois démoralisant. Difficile de s'y mettre régulièrement, encore plus difficile de s'arrêter une fois qu'on s'y est mis!!! Quant à d'éventuelles publications, il ne faut pas rêver, les maisons d'édition sont surchargées et ont peu de moyens. J'écris avant tout pour moi, c'est un devoir, une obligation, une évasion, sans plus. Quant à mes personnages, comme vous dites, eh bien, ils ne sont pas toujours dociles, et ont la fâcheuse habitude de n'en faire qu'à leur tête. Je suis rarement maîtresse de leurs décisions, et ce sont eux, finalement, qui me mènent par le bout du nez, voilà!

L: Exercez-vous un métier en plus de cette activité de lectrice bénévole?

M. M.: Parlons plutôt d'activités variées qui ont tout naturellement accompagné notre travail d'éducateurs, mon mari et moi.

L: Quels sont vos centres d'intérêt à part la lecture?

M. M.: Bien entendu l'écriture, beaucoup de musique aussi, chant et violon, marches dans la montagne, jardinage (un peu), petits enfants (beaucoup).

L: Avez-vous une devise dans la vie?

M. M.: Ne pas se laisser enfermer dans des principes, cultiver la liberté en tout et de toute manière.

L: Y a-t-il quelque chose que vous souhaiteriez ajouter? (J'ai toujours peur d'oublier des questions importantes.)

M. M.: Après réflexion, il y a une notion dont nous n'avons pas parlé et qui me semble importante. Lorsqu'on parle de bénévolat, on sous-entend l'idée de service rendu. Dans le cas de lectures pour aveugles, cette notion de s'efface au profit de celle de l'échange. Car c'est bien de ça dont il s'agit. En effet, où réside le plus grand plaisir? Dans celui de lire ou celui d'écouter? Qui des uns ou des autres sont les plus redevables? A mon avis, c'est donnant donnant, et chacun y trouve son compte, autant les lecteurs que les auditeurs. Telle est la morale de l'histoire pour peu qu'il y en ait une!

A mon tour, j'ai une question à vous poser: Qu'est-ce qui vous a amenée à vous intéresser autant à ce sujet jusqu'à organiser de tels interviews? C'est d'ailleurs très intéressant d'y répondre, mais pas facile du tout!

L: En fait, ça a commencé alors que j'étais très jeune. Deux activités impliquant la voix me tiennent beaucoup à coeur: la lecture à voix haute et le doublage. Cela fait très longtemps que j'ai envie d'exprimer mon admiration et ma gratitude aux lecteurs bénévoles, et aux comédiens qui enregistrent des livres et font du doublage. Outre mon blog, j'aide fréquemment le webmaster d'un site qui recense les séries doublées et leur casting français.

Un jour, j'ai pensé que grâce à mon blog, je pourrais peut-être faire partager mon plaisir à entendre les livres, et parler de ceux grâce à qui je peux les entendre. Leur parler, parler d'eux, les faire connaître, découvrir la personne derrière la voix. Tout ceci me passionne.

M. M.: A propos de remarques éventuelles que vous me suggériez de faire, il en est une qui m'est venue à l'esprit. Comme quoi, il faut le temps. C'est après votre réponse qu'elle a surgi, mais ce n'est pas la première fois que j'y pense. Ce que je veux vous dire, c'est que votre attitude active, votre réflexion concernant les lecteurs bénévoles, vos envies d'en savoir plus à leur sujet est tout simplement exceptionnelle. En effet, il nous arrive très rarement d'avoir un «retour», une impression, une critique ou un éloge, et à la longue, cela peut peser. Mais vous, vous brisez le silence, vous vous intéressez, vous vous manifestez, et franchement cela fait du bien. Personnellement, je suis ravie de savoir que vous écoutez mes lectures avec autant d'intérêt, et surtout que vous me disiez ce que vous en pensez, cela peut donner lieu à un vrai dialogue. Merci!

L: Votre remarque me fait penser à autre chose que vous avez dit: pour vous (et pour d'autres lecteurs à qui j'ai parlé), c'est du donnant donnant. Pour vous, le sens unique est moins intéressant, et beaucoup moins stimulant. Je trouve étrange que les auditeurs n'y pensent pas. Combien de lecteurs m'ont dit: «Il n'y a pas de retour, on ne peut pas savoir si ce qu'on fait plaît ou pas. On ne sait pas dans quel sens on pourrait s'améliorer... C'est frustrant.» Bref, pour moi, il est évident qu'il faut communiquer! Vous n'êtes pas des machines! Je comprends qu'il doit être lassant de lire un peu dans le vide... enfin, à force, c'est l'impression qu'on doit avoir. Bon, ça va dans les deux sens: j'ai sollicité des lecteurs pour des interviews, et certains n'ont même pas daigné me répondre. (Un «non merci, je ne suis pas intéressé» m'aurait suffi. ;-) )

Merci beaucoup pour le temps que vous m'avez accordé et pour vos compliments.

Note: La liste des livres enregistrés par Martine Moinat ne peut pas être reconstituée de manière exhaustive.

jeudi 1 mai 2008

jeudi
1
mai 2008

*Anne-Marie Scaramuzzi.

Aujourd'hui, c'est Anne-Marie Scaramuzzi, lectrice bénévole, qui répond à mes questions.

La Livrophile: Comment en êtes-vous arrivée à enregistrer des livres?
Anne-Marie Scaramuzzi: Une tante m'avait dit qu'on cherchait des gens pour enregistrer des bouquins. Et comme j'avais fait un peu de théâtre quand j'étais jeune, et que j'aime beaucoup lire, je me fais plaisir en faisant plaisir.
Au début, mon fils était petit, alors j'enregistrais chez moi. Je ne voulais pas le laisser seul pour aller enregistrer en studio, et puis de toute façon, il n'y avait pas de studios. Donc, il y avait des bruits de fond.

L: Avez-vous suivi une formation de comédienne? (Je vous demande cela, car vous êtes l'une des rares à savoir pleurer. Lorsqu'un personnage pleure, vous rendez cela de manière naturelle. J'admire votre maestria, car je pense qu'il est très difficile de ne pas surjouer un personnage qui pleure.)
A.-M. S.: Ah! Mais parfois, je pleure vraiment! Celui que je suis en train d'enregistrer est magnifique et très prenant. C'est l'histoire vraie d'un petit garçon de douze ans qui a une tumeur dans la tête. Le livre est écrit par la mère. Eh bien, je peux vous dire que la dernière fois, j'avais le mouchoir à côté du micro. J'ai dû m'y reprendre à trois fois. Et pourtant, je lis le passage que je vais enregistrer avant, à la maison!
Mais dire que j'ai fait du théâtre, c'est un grand mot. J'ai fait cinq ou six ans de diction.
L: Ah! Je suis toujours épatée de voir avec quel naturel vous pleurez.
A.-M. S.: Je trouve qu'il est plus difficile de rire naturellement que de pleurer.

L: Quel âge avez-vous?
A.-M. S.: J'ai soixante-cinq ans.

L: Pour vos lectures personnelles, avez-vous une préférence pour un genre de livres?
A.-M. S.: Le genre que j'enregistre. Je n'arrive pas à lire un livre à haute voix si je ne l'aime pas. Pour ça, je suis un peu pénible, je me chamaille parfois avec les techniciens et les responsables du livre audio. Je ne me gêne pas pour dire que je n'aime pas. Si je lis un livre que je n'aime pas, je ne le lis pas bien. Parfois, je lis certains livres imposés, mais pas de bon coeur.
L: Certains lecteurs bénévoles m'ont dit qu'ils lisaient ce qu'on leur imposait, sauf s'ils n'aimaient vraiment pas, ou se sentaient incapables de lire l'ouvrage. Il me semble pourtant qu'il est très difficile de lire un livre que l'on n'aime pas.
A.-M. S.: Oh bien sûr! C'est pareil pour tout. On a déjà assez de contraintes dans la vie, donc pourquoi s'imposer des loisirs qui seraient des contraintes?

L: Justement, avec les demandes des adhérents, comment faites-vous pour choisir un livre, si rien ne vous plaît parmi ceux qui sont sur les rayonnages de la BBR à ce moment?
A.-M. S.: Généralement, je regarde la quatrième de couverture. Mais le plus souvent, je propose des livres que j'ai lus et qui m'ont plu.

L: -Y a-t-il des genres de livres que vous n'enregistrez pas?
A-M. S.: Je ne suis pas du tout d'accord pour enregistrer des livres pornographiques. On se fiche de moi à ce propos, mais ça m'est égal. Je ne les lis pas pour moi-même, donc je ne vois pas pourquoi je les lirais pour quelqu'un.
L: Ah! Je n'en lis pas. Je n'aime pas non plus. J'ai essayé quelques romans érotiques, et j'ai laissé tomber.
A.-M. S.: Il paraît qu'il y a une forte demande.
L: Ah bon??! Ca m'étonne que ce soit beaucoup demandé...
A.-M. S.: Moi aussi, mais je vous répète ce que me disent les responsables de la bibliothèque.
Sinon, je n'aime pas trop la science-fiction.

L: Parmi les livres que vous avez enregistrés, quels sont ceux que vous avez préférés?
A.-M. S.: Beaucoup des livres que j'ai enregistrés m'ont marquée. J'en retiendrai trois: d'abord, la biographie de Geneviève de Gaulle Anthonioz qui est magnifique. C'était une femme exceptionnelle. Elle n'a pas beaucoup fait parler d'elle, elle a été déportée, puis elle a fait de grandes choses. Pour tout cela, c'était une grande dame!
Ensuite, j'ai beaucoup aimé «Théâtre dans la nuit», de Patrick Cauvin. C'est une histoire où l'amour est très fort.
J'ai aussi trouvé que la biographie de Françoise Giroud était un beau livre. Christine Ockrent écrit très bien.
Sinon, j'aurais bien aimé rencontrer Anne Pontillé, de qui j'ai enregistré l'autobiographie. J'aurais aimé savoir ce qu'elle était devenue, ce qu'elle avait fait de sa vie après être sortie du couvent.

L: Est-il arrivé qu'un livre à enregistrer vous tente, puis qu'après avoir approfondi, vous le trouviez beaucoup moins à votre goût? Pouvez-vous donner un ou plusieurs exemples?
A l'inverse, un livre qui ne vous tentait pas s'est-il révélé bien plus plaisant que prévu? Pouvez-vous donner un ou plusieurs exemples?
A.-M. S.: Non, parce que moi, c'est mon caractère: ou j'aime ou j'aime pas. Je suis assez entière, donc si j'aime au départ, j'aimerai à l'arrivée.

L: Avant d'enregistrer un livre, le lisez-vous plusieurs fois? Lisez-vous un chapitre, puis l'enregistrez-vous? Découvrez-vous le livre au moment où vous l'enregistrez? Vous imaginez-vous facilement les personnages? Expliquez votre démarche, vos habitudes.
A.-M. S.: Je le lis une fois pour moi entièrement. Puis, la veille de chaque séance d'enregistrement, je lis à haute voix les pages qui seront enregistrées le lendemain.

L: Combien de séances d'enregistrement faites-vous par semaine?
A.-M. S: Une. Il n'y a que deux cabines d'enregistrement, donc il n'y a pas tellement de créneaux.
L: Combien de temps dure une séance d'enregistrement (ça peut varier, apparemment)?
A.-M. S.: Une heure. Je ne peux pas faire deux heures à la suite, je ne reste pas assez concentrée. Et puis la voix se fatigue.

L: Qu'enregistrez-vous en ce moment?
A.-M. S.: Le livre dont je vous ai parlé plus tôt sur le petit garçon qui a une tumeur: «Raphaël», de Barbara Carpentier.
L: Savez-vous ce que vous allez enregistrer après?
A.-M. S.: Non. J'aurais beaucoup aimé enregistrer l'autobiographie de Simone Veil, mais la bibliothèque de Lausanne l'a déjà enregistrée.
J'aime enregistrer les biographies, et en plus, je n'aime pas les dialogues. Je trouve les dialogues difficiles à rendre.
L: Ah bon! Mais vous jouez bien quand il y a des dialogues!
A.-M. S.: Oh! Pourtant, c'est difficile! Quand il y a trois ou quatre personnages qui se parlent, je me demande si l'auditeur comprend bien les changements de personnage.
L: Si le lecteur met bien le ton, on s'y retrouve. Et vous, vous mettez bien le ton. Moi, en tout cas, je m'y retrouve toujours.

L: Etes-vous en contact avec d'autres lecteurs bénévoles?
A.-M. S.: Oui, avec madame Verrey. C'est une femme exceptionnelle.
L: Ah! Madame Verrey! Elle lit très bien! On sent qu'elle y met tout son coeur!

L: Faites-vous particulièrement attention à ne pas abîmer votre voix dans la vie de tous les jours?
A.-M. S.: Non. Absolument pas.

L: Fumez-vous?
A.-M. S.: Non.

L: Exercez-vous un métier en plus de cette activité de lectrice bénévole?
A.-M. S.: Mère de famille. C'est un métier aussi. Ingénieur de bien-être familial, ça fait plus riche. Si vous dites ça, vous en jetez, alors que si vous dites «je suis mère de famille», on dit: «Oh, c'est une nunuche.»
(Rires.)

L: Quels sont vos centres d'intérêt à part la lecture?
A.-M. S.: Je fais beaucoup de bricolage, beaucoup de peinture (sur porcelaine, sur soie), du patchwork, du point de croix.

Liste des livres enregistrés par Anne-Marie Scaramuzzi:
1996:
Palomino: Danielle Steel
Le capitaine Fracasse: Théophile Gauthier
Pourquoi dites-vous ça en riant?: Jean-Pierre Darras
Jean le Bleu: Jean Giono

1997:
La vie interdite: Didier Van Cauwelaert
L'infirmière: Henry Denker
Les histoires de la vie: J'ai peur du Monsieur: Virginie Dumont
La femme en moi: Madeleine Chapsal

1998:
Le vol du faucon: Daphné Dumaurier
Théâtre dans la nuit: Patrick Cauvin
Le pierrot de soleil: Claude Vincent

1999:
Malins plaisirs: Christine Arnothy
Meurtre en thalasso: Madeleine Chapsal
La conférence de Cintegabelle: Lydie Salvayre
Le sourire étrusque: José Luis Sampedro

2000:
Joe Dassin inconnu: Betty Truck
Torrentera: l'homme qui mourut deux fois: Patrick Cauvin
Toute honte bue: l'alcoolisme au féminin: Laure Charpentier
Promenades immobiles: Philippe Vigand

2001:
La terre des Vialhe ("Les gens de Saint-Libéral", tome 4): Claude Michelet
La demoiselle du presbytère: Yvette Frontenac
Le sourire de Sarah Bernhardt: Anne Delbée

2002:
Les belles du Midi, (Les hommes du canal", tome 2): Jean-Louis Magnon
L'amour n'a pas de saison: Madeleine Chapsal
Les affluents du ciel: Jean-Guy Soumy
J'ai quinze ans et je ne veux pas mourir; suivi de Il n'est pas si facile de vivre: Christine Arnothy

2003:
Les mémoires de Sophie: Sophie Desmarets
Le bois de lune: Françoise Bourdon
Frères et soeurs, une maladie d'amour: Marcel Rufo

2004:
Sur un air de Piaf: David Lelait
Sonate au clair de lune: Nicolas Bréhal
Françoise Giroud: une ambition française: Christine Ockrent
Entre eux la rivière: Nicole Meymat
La couleur du bon pain: Gilbert Bordes

2005:
Le cri du héron: Marie-Paule Armand

2006:
Elle voulait toucher le ciel: Yves Viollier

2007:
Juste un coin de ciel bleu: Gilbert Bordes
Dieu ne m'a pas parlé: vingt ans au couvent: Anne Pontillé
Le biscuit dans la poche: Yvette Horner
Les enfants d'Elisabeth: Hélène Legrais

Livre dont l'année n'est pas indiquée:
Geneviève de Gaulle Anthonioz, l'autre de Gaulle: Frédérique Neau-Dufour