jeudi, 29 juin 2017

La passerelle, de Lorrie Moore.

L'ouvrage:
Tassie Keltjin, vingt ans, étudiante, trouve un travail de baby-sitter chez Edward et Sarah. Cela lui donne l'occasion d'observer le couple et leurs amis, représentants d'une certaine société.

Critique:
Ce roman m'a un peu surprise. Il est très lent. Au début, cela m'a un peu perturbée, mais quand j'ai compris que ce serait comme ça tout le temps, j'ai cessé de me demander pourquoi la narratrice s'arrêtait si souvent pour faire des remarques, et ai fait davantage attention aux fameuses remarques. Tassie pose un oeil à la fois amusé et étonné sur ce qui l'entoure. Elle semble plus avertie, plus mûre que certains. Elle n'est jamais ennuyeuse (j'avais commencé par le croire, à la lecture de ses espèces de digressions). Avisée, fine observatrice, la jeune fille livre ses pensées par rapport à ce qu'elle voit. Ses remarques sont souvent drôles. D'ailleurs, Lorrie Moore insère des situations cocasses, donnant lieu à d'étranges jeux de mots ou quiproquos. Par exemple, le frère de Tassie entend parfois un mot pour un autre, ou bien associe certains sons, et croit que tel mot veut dire ceci ou cela... Je me suis demandé comment certains jeux de mots avaient été traduits en français. Par exemple: «It's scold outside» ou «their knee grows»... il y en a beaucoup d'autres, dont certains que je n'ai sûrement pas compris.

L'année que nous raconte Tassie est loin d'être amusante, malgré les drôleries distillées par la narratrice et l'auteur. La situation d'Edward et Sarah place le racisme au coeur de certaines conversations. J'ai été aussi choquée que Tassie de certaines remarques. Pour ne donner qu'un exemple: celle de la femme qui voudrait que Mary-Emma soit l'amie de sa fille, parce que cette dernière n'a pas encore d'amis noirs.

Au long du roman, je n'ai pas réussi à apprécier Sarah et Edward. De petites choses s'accumulent à leur encontre, la plus évidente étant qu'ils ne semblent pas vraiment aimer Mary-Emma. Cela se confirme (si besoin était) au chapitre 5. Après ce qui s'y passe, j'ai pensé que Tassie ferait une certaine chose. Pourtant, j'ai vite dû reconnaître que cela n'aurait pas été réaliste. Lorrie Moore aurait sûrement su l'amener si elle l'avait voulu, mais cela aurait peut-être ôté un peu de vraisemblance à ce roman.

Si certains personnages donnent l'impression de ne pas évoluer, d'être égoïstes, de ne pas apprendre de leurs erreurs, Tassie n'est pas de ceux-là. Cette année avec ses joies, ses satisfactions, et ses blessures, lui enseignent la vie.

Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur ce roman riche, abouti, et très bien pensé, mais j'en dévoilerais trop.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Mia Barron pour les éditions BBC Audiobooks America.
j'aime beaucoup Mia Barron dont le jeu est naturel et vivant. Si elle modifie un peu sa voix pour les personnages masculins, elle n'en fait pas trop.

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lundi, 26 juin 2017

Mister Splitfoot, de Samantha Hunt.

Mister Splitfoot

L'ouvrage:
Ruth est orpheline. Elle a été recueillie par la secte «Love of Christ!» du père Arthur, tout comme d'autres orphelins.

Cora mène une vie assez morne et en est consciente. Elle a une liaison avec un homme marié. Un jour, elle se découvre enceinte. Peu de temps après, un étrange événement se produit dans sa vie.

Critique:
Ce roman m'a un peu déroutée, mais m'a globalement plu. Les deux premiers chapitres présentent les vies de Ruth et Cora. Ce sont sûrement mes chapitres préférés, car je les ai trouvés très drôles. Samantha Hunt décrit la vie de la secte, disant des choses graves sous un angle humoristique. C'est pareil concernant Cora. Elle assortit les événements de sa petite vie terne de remarques amusantes sur elle-même, ses collègues, son amant... Je pensais donc que tout le roman serait ainsi. Or, si certaines choses restent dans cet esprit, il m'a semblé que le récit était moins dynamique, voire s'enlisait parfois. Les passages où Nat et Ruth parlent aux morts m'ont paru très longs. La première fois, cela passe, ensuite, c'est lassant parce que répétitif. En outre, j'ai trouvé Ruth très naïve concernant ce sujet. Ce que Nat finit par lui révéler, le lecteur l'a deviné depuis très longtemps...

L'événement qui arrive dans la vie de Cora sera un tournant. Il paraît déstabilisant au départ (aussi bien pour le lecteur que pour Cora), mais il la forcera à accomplir certaines choses, à sortir de sa vie insipide. C'est un moyen pour elle de se rendre compte qu'elle vaut la peine, qu'elle peut bien faire, même si elle est timorée et rabaissée par certaines personnes de son entourage.
Le personnage de Ruth est également intéressant. Elle est naïve sur certains points, et on a l'impression qu'elle ne pourra jamais sortir d'une ligne tracée dès le départ. Elle s'en tire assez bien, compte tenu des circonstances, et elle est sympathique au lecteur.

Apparemment, ce livre est classé à «horreur». Il ne m'a pas vraiment fait peur. Il y a bien une scène où Cora est terrifiée devant une étrange manifestation du surnaturel, mais cela ne m'a pas trop effrayée. Je pense que ce roman est surtout l'analyse de deux héroïnes. Les moments gothiques et surnaturels mettent une certaine ambiance, mais en arrière-plan, à mon avis.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Cassandra Campbell (lorsque le narrateur omniscient raconte l'histoire de Ruth) et Emily Woo Zeller (lorsque Cora est la narratrice) pour les éditions Blackstone audio

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jeudi, 22 juin 2017

Dans la nuit blanche et rouge, de Jean-Michel Payet.

Dans la nuit blanche et rouge

L'ouvrage:
Russie, Février 1917. Svetlana Kolipova souhaite aider son pays. Elle voit bien que le peuple a faim. Sa noble condition ne l'empêche pas de vouloir davantage de justice. C'est ainsi que ce 19 février 1917, elle va accomplir une mission: voler un document dans la poche d'un manteau. Seulement, elle se trompe de vêtement, et découvre rapidement que ce qu'elle a volé la concerne de très près.

Critique:
Ce roman a été pour moi une belle découverte. D'abord, Jean-Michel Payet fait le portrait d'une époque historique. Il prend le temps d'expliquer ce qui a conduit à telle situation. Moi qui avais un peu oublié cette période, il m'a rafraîchi la mémoire.

Notre héroïne est précipitée dans un tourbillon d'aventures qui la mettront à l'épreuve. Elle est sympathique. En général, les héroïnes à l'air parfait sont agaçantes. Ici, ce n'est pas le cas, peut-être parce que Svetlana est exempte de cette niaiserie et de cet air supérieur qui accompagnent ces fameuses héroïnes à l'air parfait. L'histoire d'amour non plus n'est pas mièvre. Dans les romans pour la jeunesse, elles le sont souvent. Celle que nous trouvons ici est rapidement prévisible, mais cela ne m'a pas dérangée parce que les héros ne font pas des tours et des détours avant d'y arriver. À un moment, il y a bien une ficelle que je n'aime pas trop, mais son action ne dure pas (alors que d'autres auteurs en abusent sans vergogne), ce qui fait que je la pardonne volontiers à l'écrivain.

L'intrigue ne souffre d'aucun temps mort. Au départ, on ne comprend pas trop ce que certains personnages font là. Cela renforce le côté énigmatique du roman. De plus, là encore, l'auteur a su doser l'emploi de cette ficelle. Il ne fait pas languir le lecteur qui sait rapidement à quoi s'en tenir.

Outre l'aventure et les énigmes (qui convergent toutes vers une seule), il y a une part de fantastique. Lorsque je l'ai découverte, j'ai eu peur qu'elle ne gâche tout, et que cela se transforme en quelque chose d'invraisemblable. Il n'en est rien. Jean-Michel Payet maîtrise son récit. Bien sûr, à la fin, on se demande comment cela pourrait se terminer, mais le romancier donne quelques pistes énoncées par Svetlana.

Éditeur: Les grandes personnes.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Yves Vanmeenen pour la Ligue Braille.

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lundi, 19 juin 2017

Three-martini lunch, de Susan Rindell.

Three-martini lunch

L'ouvrage:
New York, 1958.
Cliff Nelson souhaite être écrivain. Il est le fils d'un riche éditeur. Il pense que si son père lisait ses écrits, il voudrait les publier sur-le-champ.
Eden Katz, jeune fille fraîchement débarquée de l'Indiana, souhaite être éditrice. Elle va vite s'apercevoir que certains ne sont pas toujours aussi bien intentionnés qu'il n'y paraît.%%Miles Tillman se voit confier une mystérieuse clé par sa mère. Cette clé ouvre un casier de consigne, quelque part à San Francisco. Miles y trouvera le journal que son père a tenu pendant les deux guerres mondiales.
Ces trois jeunes gens vont se croiser d'abord de manière anodine...

Critique:
Le tout début du roman m'a un peu ennuyée. Il me semblait y retrouver une ambiance à la Francis Scott Fitzgerald, et ce n'était pas forcément pour me plaire. En effet, si j'ai aimé «Gatsby le magnifique», j'ai trouvé que le roman était extrêmement lent à démarrer, même si je comprends que l'auteur ait voulu planter un décor, une ambiance, une époque. J'ai ressenti la même chose avec ce roman de Suzanne Rindell. Heureusement, cela n'a pas duré.

Chaque personnage prend tour à tour la parole. J'ai tout de suite apprécié Eden qui se lance avec fougue, candeur, courage, et pugnacité dans un monde de requins, monde où elle manque de se faire manger de manière à la fois simple et perverse. J'ai compris pourquoi elle a fait un compromis déplaisant avec la vie afin de se relever de ses premières déconvenues. Elle le fait avec réticence, et finit par se le reprocher, mais si elle n'avait pas agi ainsi, elle aurait sûrement stagné dans une vie sans saveur, voire pire. À la toute fin, il m'a plu de lire que sa vie lui plaisait, même si en apparence, elle semblait triste et austère. Ce qui compte, c'est que la vie d'une personne lui convienne. Ce qu'en pensent les autres n'a aucune importance.
Au long du roman, j'ai compris Eden qui a une conscience, mais qui ne réagit pas toujours assez vite ou de manière assez radicale. Elle est humaine. Je pense que le lecteur s'identifiera facilement à elle.

Dès le départ, je n'ai pas aimé Cliff. Il m'a semblé fade. J'ai apprécié qu'au long du roman, l'auteur nous le montre (ainsi que ses parents) sous différents angles. Les choses ne sont pas si simples que ce que pense Cliff...
Quant à sa mère, c'est la championne du fameux «Never explain, never complain». Cette façon de faire l'autruche, et de ne pas communiquer comme il le faudrait avec son fils est une des raisons pour lesquelles on plaindra Cliff. Je ne l'ai pas aimé, mais il a quelques circonstances atténuantes.
Quant à son père, j'ai oscillé entre compassion et répugnance à son égard. Il aurait sûrement pu et dû agir autrement au départ...

J'ai apprécié Miles, même s'il fait certains mauvais choix. Il les fait en connaissance de cause, est lucide concernant le mal qu'il provoquera, même s'il n'imagine pas que l'un de ses actes le mènera si loin... Tout en souhaitant qu'il soit moins lâche, je ne perdais pas de vue sa situation: c'était la fin des années 50, en pleine chasse aux sorcières, Miles était noir... il n'était pas vraiment libre d'agir comme il l'aurait voulu. C'est un personnage intéressant, car tout en le blâmant, on le comprend.

Un livre juste qui décrit des personnages dans une époque, dans un contexte, qui expose leur comportement avec finesse.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Rebecca Lowman (lorsqu'Eden prend la parole), J. D. Jackson (lorsque c'est Miles), et Will Damron (lorsque c'est Cliff), pour les éditions Penguin Random House Audio.

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80 lectures

lundi, 5 juin 2017

Somewhere out there, d'Amy Hatvany.

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Somewhere out there

À ma connaissance, ce livre n'a pas été traduit en français.

L'ouvrage:
1980. Jennifer Walker, vingt ans, vit dans sa voiture avec ses deux filles: Brooke (quatre ans) et Natalie (six mois). Elle mendie et vole pour assurer leur subsistance. Un soir, elle se fait prendre une fois de trop à voler dans un magasin et est condamnée à de la prison. L'une des charges retenues contre elle est «mise en danger d'enfants». Gina, une assistante sociale à qui elle a déjà eu affaire, la convainc de céder ses droits parentaux afin que ses filles puissent être adoptées par des familles qui peuvent s'en occuper.

2015. Natalie Clark souhaite en savoir plus sur sa mère biologique. Elle entreprend donc des recherches.

Critique:
Amy Hatvany aborde certains thèmes avec finesse. Par exemple, elle montre qu'un être qui a souffert aura du mal à mener une vie normale. On sait cela, et parfois, on a envie de secouer certaines personnes, parce que chacun a des soucis dans la vie. Bien sûr, certains plus que d'autres. L'auteur donne un autre paramètre qu'il faut prendre en compte: le caractère de la personne. Ici, j'ai mis en regard les situations et l'attitude de Brooke et de Jennifer. J'ai souvent été agacée par Jennifer au cours de ma lecture. Elle vit des épreuves, mais il semble qu'elle ne sache jamais les gérer. Au début, elle mendie et vole, mais ne parle jamais de chercher un travail, ce qu'elle aurait dû faire dès qu'elle a été mise dehors par son compagnon. Ensuite, elle n'apprend pas vraiment de ses erreurs, puisqu'après que sa mère lui a donné un peu d'argent, elle passe quatre ou cinq jours à l'hôtel à déprimer. On me dira que je suis injuste, car Jennifer se sent rejetée de toutes parts, à ce moment-là, et ne peut même pas espérer revoir ses enfants... Je comprends cet argument, mais ce n'est pas en se lamentant dans son coin qu'on obtient quelque chose. On me dira que la jeune femme n'avait pas la force de se prendre en main, mais c'est justement ce qui la tire vers le bas... J'ai été agacée que tout au long de sa vie, elle ne veuille pas comprendre cela. Même après ce qu'elle a vécu, même à cinquante-cinq ans, on a l'impression qu'elle ne sait que s'enfermer dans une bulle de faux équilibre. Je ne suis pas d'accord avec celui qui lui dit qu'elle est forte, ayant réussi à construire sa vie, malgré les choses terribles par lesquelles elle est passée. J'éprouvais de la compassion pour elle, mais j'avais aussi envie de la secouer. Il ne faut d'ailleurs pas perdre de vue qu'elle a construit son équilibre précaire grâce à la chance que lui a donnée Randy. C'est une bonne chose, certes, mais justement, tout le monde devrait pouvoir y avoir droit. Après, c'est à la personne de saisir cette chance ou pas. Parfois, je pensais (injustement, me dira-t-on) que Jennifer n'avait pas mérité cette chance.

À côté de cela, Brooke a vécu des choses assez dures, et n'a pas eu grand-monde pour l'aider. Elle s'est battue pour avoir une vie qui lui plaît, et n'a pas eu la chance de sa mère. Parfois, son attitude est pénible (voire détestable), mais je l'ai toujours excusée. Lorsqu'elle était enfant, personne ne lui a vraiment expliqué, personne n'a véritablement essayé de communiquer avec elle. Gina, l'assistante sociale, était plutôt sympathique, mais ne tentait pas de comprendre Brooke et de lui faire dire concrètement pourquoi elle agissait ainsi. Elle a dû se débrouiller seule. Même lorsqu'elle agit (que ce soit enfant ou adulte) d'une manière qui ne m'a pas forcément plu, je la comprenais et l'excusais, car les paramètres n'étaient pas les mêmes que ceux de Jennifer.

L'auteur explique très bien les motivations de ses personnages, ce qui fait qu'on les comprend, même si on n'est pas d'accord avec eux. Outre Jennifer, la mère (adoptive) de Natalie m'a agacée. Bien sûr, elle ne pouvait pas savoir que ses actes auraient de telles répercussions, et elle était dans le ressenti davantage que dans le rationnel, mais je n'ai pas réussi à excuser son égoïsme. Je sais que je suis sévère envers elle et Jennifer, et qu'en plus, ces situations sont de celles dont on est incapable de dire comment on y ferait face. Mais je ne peux m'empêcher de désapprouver ces deux personnages.

Bien sûr, s'il en est une qui a encore moins d'excuses, et qu'il n'est pas facile de comprendre, même avec beaucoup d'ouverture d'esprit, c'est la mère de Jennifer. Il est intéressant de voir comme l'auteur montre différentes mères et leurs actes selon les situations dans lesquelles elles se trouvent et leur caractère.

J'aurais aimé un épilogue qui aurait précisé certaines choses. On se doute de la manière dont cela va tourner, mais il est au moins une chose dont j'aurais voulu avoir la certitude...

Ce livre m'a un peu rappelé «What was mine», d'Helen Klein Ross. On y parle d'enfants et de parents qui se cherchent, mais surtout, les deux romans ont été enregistrés à plusieurs voix. Dans les deux, on retrouve Cassandra Campbell et Rebekkah Ross. Enfin, dans «What was mine», avant d'être enlevée, Mia s'appelait Natalie.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par les éditions Simon and Schuster Audio.
Cassandra Campbell lit les chapitres narrés par Jennifer. Candace Thaxton lit ceux racontés du point de vue de Brooke, et Rebekkah Ross ceux du point de vue de Natalie.

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