Conduite en état Livresque

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Ce n'était pas fuir les problèmes que de les éviter, c'était se conduire de manière raisonnable.
Philippe Djian dans "Maudit manège".

lundi 31 août 2009

lundi
31
août 2009

Rapt de nuit, de Patricia Macdonald.

L'ouvrage:
La famille Degraf fait du camping, cet été-là. Jake, le fils aîné de seize ans, doit partager la tente de ses deux jeunes soeurs: Phoebe, treize ans, et Tess, neuf ans. Ce soir-là, Jake est plus préoccupé par la fête à laquelle il a été invité par d'autres adolescents. Il laisse donc ses petites soeurs seules. C'est alors qu'un homme, armé d'un couteau, déchire le sac de couchage du côté de Phoebe, et enlève l'enfant. Tess voudrait donner l'alerte, mais il la terrorise en lui assurant que si elle crie, il tuera Phoebe.

Le cadavre de Phoebe sera rettrouvé, la description que Tess fournit de son agresseur permet d'arrêter et d'inculper Lazarus Abott. Celui-ci est exécuté peu après, ayant été reconnu coupable, surtout grâce à l'identification formelle qu'a faite Tess.
Vingt ans après cet effroyable été, la mère de Lazarus, qui a toujours clamé l'innocence de son fils, obtient que des analyses ADN soient réalisées. C'est ainsi que tout bascule: Lazarus Abott n'est pas le violeur et l'assassin de Phoebe.

Critique:
C'est un roman de Patricia Macdonald, donc, ça ne vole qu'un tout petit peu plus haut que Mary Higgins Clark. Je ne sais pas pourquoi, mais à chaque fois que je peux lire un Macdonald, je m'en réjouis, espérant sans doute qu'elle s'améliorera... Ici, elle est égale à elle-même.
On retrouve des trames récurrentes: la jeune femme célibataire qui rencontre l'homme qui l'aimera et la comprendra. C'est même lui qui contribuera à son sauvetage. Bon, ici, il n'y contribuera pas beaucoup, mais il terrassera le «méchant»...

A un moment, j'ai cru que l'auteur allait nous sortir un vrai rebondissement de sa manche. C'était quand Tess apprend que l'ADN qu'elle a fait analyser correspondrait à celle de l'assassin. J'ai pensé: «Tiens, on connaît déjà le coupable, et elle va réussir à maintenir le suspense autrement. Très bien!» Hélas, ce n'était qu'une ficelle éculée: l'auteur nous jette un coupable en pâture pour en sortir un autre ensuite. D'ailleurs, elle traîne un peu avec son histoire d'ADN: c'est lui, c'est pas lui, c'est presque lui... Bien sûr, elle rend tout cela vraisemblable lorsque Ben explique à Tess que certains marqueurs correspondent parce que... (je n'en dévoile pas trop), mais tout de même, on dirait qu'elle s'embrouille un peu.

D'autre part, il y a beaucoup de longueurs. Outre le «j'accuse Machin pour ensuite vous sortir Truc, puis Bidule», il y a le «je m'étale sur des pages et des pages à propos de ce que ressent Tess dans telle situation», et le «mon héroïne est un peu longue à la comprenette sur certains points». Sur ce dernier point, c'est Ernie qui souffle une théorie à Tess, théorie que le lecteur a devinée depuis belle lurette; c'est Nelson qui, sans le vouloir, souffle à Tess un prétexte pour sa visite, prétexte que le lecteur la pressait d'invoquer en pensée...
En outre, on aimerait bien avoir l'explication du phénomène qui fait qu'une voiture dont la portière est bloquée s'ouvrira alors qu'elle est remplie d'eau à ras bord. Je ne dis pas que l'auteur a inventé cela, mais que le commun des lecteurs ne connaît pas forcément ce principe physique qui semble si évident pour Patricia Macdonald.

Les personnages ne sont pas très épais. Jake est peut-être un peu plus creusé, mais il est assez prompt à l'énervement, comme un sale gamin.
Les «méchants» sont très méchants, le «très très méchant» a, bien sûr, été abusé dans son enfance. Je ne dis pas que c'est banal, mais il faut faire attention à ce que cela ne devienne pas caricatural, et ici, cela le devient.
Enfin, il y a une incohérence. Il est dit qu'Ernie ne peut pas appeler Dawn «grand-mère», ce qui se comprend, étant donné le passé du petit garçon. Et à un moment, à la fin, il le fait. On me dira que non, l'auteur n'est pas incohérente, qu'elle a fait évoluer Ernie, que blablabla. Si c'est ça, ce n'est pas une bonne chose, car le lecteur comprenait tout à fait que Dawn ne remplace pas sa grand-mère, même s'ils s'aiment profondément.

Bref, finalement, je ne regrette plus de n'avoir pu lire «J'ai épousé un inconnu». Je bavais devant depuis sa sortie audio, mais je ne pourrai jamais lire la version sortie dans le commerce. Eh bien, ce n'est pas si grave, en fin de compte.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Juliette Croizat pour les éditions Audiolib.
Au début, la lectrice a l'air de trop «lire» et de ne pas assez «jouer». Petit à petit, son interprétation devient plus fluide. Cependant, j'ai été agacée par sa propension à faire une pause après un prénom. Je ne m'explique pas cette étrangeté. Je dois lui accorder les circonstances atténuantes, car elle prononce les noms anglophones sans faire l'accent... sauf Mary-Ann, allez savoir pourquoi, et Phoebe, sûrement à cause de toutes ces séries (dont «Charmed» et «Friends» que je n'aime pas) où ils le prononcent à l'anglaise.

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jeudi 27 août 2009

jeudi
27
août 2009

Ils l'ont laissée là, d'Alma Brami.

L'ouvrage:
Déborah est adolescente. Elle a des amis imaginaires. Elle ne parle presque qu'à eux, surtout à l'un d'eux, Romain. Elle s'invente sans cesse des histoires.
Ses parents ne savent plus quoi faire pour qu'elle sorte de son monde fait de toutes pièces. Ils l'emmènent donc dans un hôpital psychiatrique.
Déborah continue à ressasser des souvenirs et des inventions. Elle s'immerge dans un monde sucré, plein de rêves, de gentilles personnes aimantes... elle se cache, s'enfouit dans ce monde de bonheur factice.

Critique:
Alma Brami réussit à nous raconter une histoire malheureusement banale en la rendant unique et inoubliable. Le roman est très court, mais très dense. Il se lit d'une traite, car on ne peut abandonner cette jeune fille qui crie sa souffrance, dont toutes les pensées (même celles qu'elle tente d'ensoleiller), renferment le désarroi. Ici, aucune longueur n'est à déplorer. L'histoire et les personnages prennent toute la place dans la tête du lecteur. Rien n'est laissé au hasard.
Dès le début, l'auteur nous plonge dans cette atmosphère oppressante qui est le quotidien de Déborah. Elle commence par entourer ses personnages de flou: les parents et la soeur n'ont pas de nom, et le lecteur a du mal à démêler le vrai du faux dans les histoires de Déborah. Petit à petit, le voile se lève: la soeur est nommée, un personnage revient de manière récurrente...
Le style de l'auteur est dépouillé: mots qui frappent, courtes phrases assénées qui racontent le cauchemar en l'entremêlant, comme tente de le faire Déborah, de faux bonheurs, de petits riens qui devraient constituer une vie banale et tranquille.
Je ne saurais recommander une scène en particulier, comme je le fais souvent, car le roman dans son ensemble, est percutant.

Le personnage de Déborah, autour de qui tout gravite, ne manquera pas de bouleverser le lecteur. Pourquoi s'enferme-t-elle dans ce monde? L'auteur laisse quelques indices: son ami imaginaire est un très jeune enfant, elle ne supporte plus la proximité des gens, même de ceux qu'elle aime... Et puis, assez rapidement, tout est dit, et de nouvelles questions se pressent dans la tête du lecteur.
L'auteur nous montre la réaction d'un enfant hypersensible. Quelqu'un de rationnel aurait voulu que la jeune Déborah expliquât tout ce qui lui arrivait dès le départ. Oui, mais un enfant, la plupart du temps, réagira comme Déborah. Tout sera enseveli dans l'inconscient, recouvert par des comportements étranges dont on ne peut deviner la cause. Et puis, l'enfant dont la famille ne le soutient pas le sait au plus profond de lui, alors, il ne dit rien...

Le personnage de la mère est absolument inexcusable. Il n'est même pas sûr qu'elle croyait bien faire, malgré ce qu'elle tente de faire croire. Elle ne pensait qu'à elle, à préserver ce qu'elle avait connu... Par certains côtés, Déborah lui ressemble, à tout enfouir, à transformer les choses pour faire comme si elles ne s'étaient pas passées. C'est une femme tourmentée, et sa façon d'agir fait qu'elle aussi est rongée de l'intérieur.
Il y a quand même un fait un peu tiré par les cheveux: la façon dont elle réussit si bien à cacher ce qui arrive à Rémi. Ce n'est pas très crédible.

Ce roman est une critique féroce du non-dit, du secret, décrivant impitoyablement les ravages que cela peut causer. Une famille d'apparence banale se retrouve saccagée par ce qu'on s'y tait obstinément, parce qu'on tente de soigner le mal par l'oubli, oubli tout aussi faux que le monde dans lequel s'enferme Déborah. Alma Brami montre avec force et talent le danger du silence qui mine, qui rend fou; les dangers de l'absence de communication, du refus à peine dissimulé d'apporter une aide quelconque, les dangers de nier quelque chose en espérant que cela l'effacera...

Ce livre est à lire justement pour ne pas oublier. C'est un cri d'alarme: ne jamais laisser un enfant s'enliser, être à son écoute, même si ça fait mal, si ça peut détruire une partie de soi. Cela vaudra toujours mieux qu'un enfant dévasté pour qui tout espoir est vain.
Malgré la dureté de ces pages, le roman est positif, car il nous met en garde, nous avertit bien mieux que ne le ferait une histoire entendue aux informations, qui serait racontée de manière impersonnelle. Ce roman est un bouillonnement de sentiments et d'émotions.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par mon mari.

Ce livre est un roman de la rentrée. Ma critique est donc également lisible sur le site Les chroniques de la rentrée littéraire, site qui s'est donné pour ambition (grâce à l'aide de plusieurs partenaires), de proposer au moins une chronique pour chaque roman de la rentrée 2009.

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lundi 24 août 2009

lundi
24
août 2009

La guerre des nains, de Danielle Thiéry.

Note: Les noms propres n'étant pas épelés, veuillez excuser les erreurs s'il y en a, voire me donner la bonne orthographe. Merci.

L'ouvrage:
Ce dimanche-là, dans les bois, l'équipe des Red Dragons va affronter celle des Bad Snakes au paintball. A un moment de la partie, Olive (Olivier Tourville), le chef des Red Dragons, est touché. Il s'écroule. Mais sa chute n'est pas un respect des règles du jeu: on lui a réellement tiré dessus. Son camarade, Biboule, va chercher Phil (Philippe, surnommé Fil de Fer), le frère d'Olive. Le temps qu'ils reviennent, Olive a disparu.

Le commissaire divisionnaire Marc Le Guénec a fort affaire. En plus de la disparition d'Olivier Tourville, il doit gérer l'attaque du commissariat par deux personnes armées. C'est pour cela qu'il fait passer l'affaire Tourville au second plan.
Il doit, en outre, vivre avec une blessure qu'il ne peut pas refermer depuis dix ans.

Critique:
C'est le troisième roman de Danielle Thiéry que je lis. Globalement, j'apprécie ses ouvrages. «La guerre des nains» n'a pas fait exception, malgré quelques petits reproches.
Par exemple, l'insistance, voire l'acharnement de Le Guénec à ne pas prendre au sérieux l'affaire Tourville est exaspérante. D'abord, le lecteur sait que c'est important, et l'indifférence de Le Guénec ne fait que renforcer cette certitude, car c'est souvent ainsi dans les polars. C'est donc une ficelle un peu trop grosse. Ensuite, cette indifférence n'est pas très professionnelle. Bien sûr, Le Guénec est très préoccupé par la recherche de ceux qui ont attaqué le commissariat, mais ce n'est pas une raison suffisante. Cela fait que le roman souffre de quelques longueurs.
L'histoire d'amour est un peu téléphonée, mais elle reste acceptable, et s'inscrit bien dans l'intrigue.
Le fait de laisser certains personnages dans une situation cruciale pour passer à d'autres, puis laisser ces personnages pour revenir aux autres maintient le suspense, mais c'est une ficelle agaçante, car trop facile. Donc elle a un bon et un mauvais côté.

Les personnages ne laissent pas le lecteur indifférent. Pour une fois, on se surprend à éprouver une certaine sympathie à l'égard d'un méchant personnage: Fleur. bien sûr, on désapprouve la conduite de Fleur, mais on peut comprendre ce qu'elle est devenue, avec la vie et les parents qu'elle a eus. En outre, même si elle a mal tourné, sa forte personnalité force le respect.
De plus, elle n'entre pas dans le cliché de la pauvre enfant violée, et c'est d'autant plus fascinant. Elle bouscule les clichés, se moque des conventions, essaie de tirer son épingle du jeu...
La plupart des autres personnages sont intéressants: ils ont des buts, des blessures, des préoccupations... tout cela les rend épais.

L'intrigue est bien menée, malgré les reproches ci-dessus. On s'embrouille un peu, à un moment, mais Martin et Lubet remettent les choses à leur place lors de leur récit à Le Guénec.

C'est un polar agréable qu'on lit pour se détendre, pendant les vacances. Je vous le recommande.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Jacques Zurlinden pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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samedi 22 août 2009

samedi
22
août 2009

*Thierry Grossenbacher.

Aujourd'hui, c'est Thierry Grossenbacher, lecteur bénévole, qui répond à mes questions.
Pour cause de mails perdus, cette interview est publiée bien après qu'elle a été réalisée. C'est pour cela que la voxographie en fin d'interview, indique des ouvrages après celui dont il est question comme étant en cours d'enregistrement.

La Livrophile: Depuis combien de temps travaillez-vous à la BBR?
Thierry Grossenbacher: Je suis salarié à la BBR depuis octobre 1994 (transcription), septembre 1995 (studio).

L: Comment en êtes-vous arrivé à enregistrer des livres?
T. G.: J'ai toujours aimé lire ; que je me souvienne, j'ai commencé la lecture à haute voix pour mon plaisir avec les «Liaisons dangereuses», de Laclos, dans un paysage montagneux, à l'automne d'une histoire d'amour. J'ai par ailleurs fait un peu de théâtre.

L: Quel âge avez-vous?
T. G.: 46 ans.

L: Pour vos lectures personnelles, avez-vous une préférence pour un genre de livres?
T. G.: Je lis essentiellement au lit, le soir avant de m'endormir. Le «genre de livre» Pléiade-Gallimard ne convient pas à cet exercice : trop lourd, pages trop fines ! Les Poches trop épais non plus.
Quant aux genres littéraires, si c'est ce que vous entendez, je me nourris plutôt de fiction, tendance «classique», des récits de vie, des journaux: mémoires, des auteurs suisses («Connais ton pays» disait M. Rousseau à son fils Jean-Jacques...)

L: Y a-t-il un genre de livres que vous n'aimez absolument pas?
T. G.: Je ne pratique pas beaucoup la science-fiction, les romans roses, les best-sellers du moment, les pavés US...

L: Comment choisissez-vous quels livres vous allez enregistrer? Je suppose que vous n'enregistrez pas uniquement ceux que vous aimeriez lire. Entre parenthèses, j'ai été très surprise que vous ayez enregistré un roman de Janine Boissard («Laisse-moi te dire»). Il me semble que ce n'est pas votre genre. De toute façon, j'ai trouvé que vous l'aviez bien interprété.
T. G.: Travaillant comme responsable du studio de la BBR, je vois les titres que nous avons à la demande et sur lesquels personne ne se rue... Partant du principe qu'un lecteur bénévole se met au service des abonnés et de leurs demandes, j'enregistre ce qui est urgent, mon goût vient ensuite. Par ailleurs, je trouve que l'enregistrement d'un bouquin que je ne lirais jamais spontanément est un excellent exercice de maîtrise de soi, de sondage des limites : de lecture, en somme. Je cours aussi le risque d'être surpris, de découvrir...
Merci pour le compliment concernant le Boissard ; il est vrai que la dame ne fait pas dans la dentelle, ce qui a facilement tendance à m'exaspérer.

L: Est-il arrivé qu'un livre à enregistrer vous tente, puis qu'après avoir approfondi, vous le trouviez beaucoup moins à votre goût? Pouvez-vous donner un ou plusieurs exemples?
T. G.: Je prépare mes séances d'enregistrement mais il est rare que je lise le livre en entier avant de le «bobiner». En progressant ainsi, à coup de 20 pages par semaine, voire bien plus lentement entre juin 2005 et novembre 2007, j'ai difficilement une vue globale des titres que j'ai enregistrés. Je n'ai pas souvenir de profondes déceptions sauf que j'ai peiné en lisant «Studio» de Sollers : je progressais à tâtons, d'une page à l'autre, sans comprendre le lien avec la page précédente ni avec la suivante...

L: A l'inverse, un livre qui ne vous tentait pas s'est-il révélé bien plus plaisant que prévu? Pouvez-vous donner un ou plusieurs exemples?
T. G.: Celui qui me vient à l'esprit est en chantier actuellement, «Apprendre à vieillir» du Dr Paul Tournier. Une autre demande dont personne ne voulait s'acquitter. Je redoutais un contenu barbant à souhait, moralisateur, fortement empreint de foi chrétienne culpabilisatrice, émanant d'une personne déjà âgée en 1968, etc. Je découvre les propos d'un médecin retraité qui ont une belle tenue après plus de quarante ans. J'ai trouvé ce bouquin chez un libraire d'occasions et je me le suis procuré, pour y revenir à l'occasion, quand bon me semblera.

L: Combien de temps avez-vous pour vous approprier le livre avant de l'enregistrer? Le lisez-vous plusieurs fois? Lisez-vous un chapitre, puis l'enregistrez-vous? Découvrez-vous le livre au moment où vous l'enregistrez? Vous imaginez-vous facilement les personnages? Expliquez votre démarche, vos habitudes.
T. G.: Dans mon travail, en principe, je suggère le titre 3 quand le lecteur enregistre encore le titre 1; le titre 2 étant déjà choisi et le projet prêt au studio. Ça, c'est le fonctionnement idéal ; je me fais parfois prendre de vitesse... Comme lecteur, je ne lis pas davantage que la quatrième de couverture et quelques passages. Ensuite, ma découverte du livre progresse au rythme des sessions d'enregistrement ; je lis le soir les 25-30 pages que j'enregistrerai le lendemain.

L: Combien de temps dure une séance d'enregistrement? (Je sais qu'avant, c'était une face de cassette par séance. Et maintenant?) T. G.: Le lecteur dispose d'une heure de cabine. En moyenne, il en ressort 35-40 min. enregistrées.

L: Supprimez-vous vous-même vos erreurs de lecture, ou bien est-ce un technicien?
T. G.: Nous souhaitons que le lecteur soit le plus autonome possible : moins il aura à «déranger» (selon son point de vue) le technicien, plus il corrigera ses fautes, même les minimes.
En tant que lecteur, je suis ravi de pouvoir «gérer» moi-même mon enregistrement.

L: Vous est-il déjà arrivé d'interrompre la lecture d'un livre à enregistrer quelques minutes, car un passage vous émouvait ou vous choquait trop?
T. G.: Je me souviens de n'avoir pu réprimer un sanglot en enregistrant un témoignage de «Tchernobyl...», de Svetlana Alexandrievitch (?) J'avais pourtant préparé ma session la veille, mais dire est plus poignant que lire...

L: Vous avez participé à l'enregistrement de pièces de théâtre. Dans ce cas, comment cela se passe-t-il? Les comédiens sont-ils tous réunis dans le studio? Ont-ils un livre chacun? Un micro chacun? ...
T. G.: Il y a eu plusieurs solutions, presque toutes boîteuses -techniquement s'entend- malheureusement. Une seule fois, pour «Roméo et Juliette» de Shakespeare, nous avons disposé d'un studio à la Radio Romande (sans la régie, toutefois : d'où la piètre qualité sonore de l'enregistrement). Les autres fois, nous avons «bricolé» dans l'ancien studio, soit en répartissant les lecteurs dans les deux cabines, soit devant les cabines, avec le plancher qui craque, les micros inadaptés à la «prise indirecte». L'envie de dire ces textes primait sur les possibilités techniques.
Pour les textes, nous avons parfois utilisé des photocopies, parfois plusieurs exemplaires du titre. Il n'y a pas de règle établie.

L: Qu'enregistrez-vous en ce moment?
T. G.: Paul Tournier (voir supra).

L: Faites-vous particulièrement attention à ne pas abîmer votre voix dans la vie de tous les jours?
T. G.: Oui, je crie le moins possible après mes enfants...

L: Fumez-vous?
T. G.: Oui, docteur...

L: Si j'ai bien compris, c'est vous qui supervisez les lecteurs bénévoles. En quoi cela consist-t-il exactement?
T. G.: Je coordonne, plutôt, le travail au studio. Cela implique naturellement les lecteurs bénévoles mais ma tâche ne consiste pas à les «surveiller» dans le sens où je n'écoute pas leur production, pas le temps... Je ne désespère pas, toutefois, de mettre sur pied, un jour, un «contrôle de qualité», avec l'aide de quelques abonnés. A bon entendeur... Pour l'heure, nous nous basons sur les remarques d'abonnés pour aborder la question «qualité de lecture», proposer des améliorations, voire demander à la personne d'interrompre son activité au studio. Ces derniers temps, je suis passablement occupé par les «essais de voix» ; nous avons reçu plusieurs candidats depuis l'été dernier ; la procédure est longue, nous cherchons à l'améliorer.

L: Avez-vous d'autres activités à la BBR?
T. G.: Non, j'ai fait de la transcription braille, mais il y a longtemps.

L: Avez-vous d'autres activités impliquant la voix?
T. G.: Je fais parfois des lectures en public dans le cadre de rencontres avec des auteurs suisses-alémaniques intitulées «Ces voisins inconnus». J'ai enregistré le texte d'un spectacle de danse indienne autour du Ramayana.

L: Avez-vous un métier en plus de ces activités à la BBR?
T. G.: Non, pas de réel métier en main.

L: Quels sont vos centres d'intérêt à part la lecture?
T. G.: Tout ce qui pourrait m'aider à comprendre comment ça devrait marcher et pourquoi ça ne marche pas (la vie)...
Je ne me plains pas, je plaisante un peu en vous disant cela. Mais, dans le fond, ce n'est pas si con : cela me résume assez bien.

L: Avez-vous une devise dans la vie?
T. G.: De celles qui vous structurent toute une vie ? Non, je doute trop, de tout, je crois, pour que ce soit possible. Ou alors le «Connais-toi toi-même» du fronton du temple de Delphes.

L: Y a-t-il quelque chose que vous souhaiteriez ajouter?
T. G.: Faites bon usage de ces confidences : n'en parlez pas à mes supérieurs, ni à ma maman !

Liste des livres enregistrés par Thierry Grossenbacher:
1994:
Monsieur: Jean-Philippe Toussaint
La salle de bains: Jean-Philippe Toussaint
Journal d'un chien: Oskar Panizza
Equipée: Victor Segalen
J'suis pas plus con qu'un autre: Henry Miller
Je rends heureux: Jean-Edern Hallier

1995:
Les écarts amoureux: Paul Morand
Le temps des assassins, essai sur Rimbaud: Henry Miller

1996:
Où irons-nous dimanche prochain: Philippe Mezescaze
Le feu aux poudres: attaques, agressions et autres scories: Nicolas Meienberg
Tunnel: Frédéric Klein
Le dépeupleur: Samuel Beckett
Un fantôme: Eric Chevillard

1997:
Poison: Xavier Patier
Soie: Alessandro Baricco
Monsieur Songe: Robert Pinget
Je dénonce l'humanité: Frigyes Karinthy
Avez-vous déjà giflé un rat: Jacques Chessex
En peignant la girafe: San-Antonio
Le fleuve Combelle: Pierre Assouline
Studio: Philippe Sollers

1998:
Moulins à parole: Alan Benet (plusieurs lecteurs)
Les apeurés: Mathieu Lindon
Sils Maria ou le toit de l'Europe: Iso Camartin
Petit théâtre sans importance: Gildas Bourdet (plusieurs lecteurs)
Maison des autres; suivi de Un moment comme ça: Silvio D'Arzo
Mission Mir, journal de bord: Jean-Loup Chrétien

1999:
Perceval ou le conte du graal: Chrétien de Troyes
Qui a peur de Virginia Woolf: Edward Albee (rôle de Nick)
Le hold-up planétaire: la face cachée de Microsoft: Roberto Di Cosmo, Dominique Nora

2000:
Correspondance: Max Frisch, Friedrich Dürrenmatt (avec monsieur Jo Excofier)
Ce qui reste d'Auschwitz: l'archive et le témoin («Homo sacer», tome 3): Giorgio Agamben
La supplication, Tchernobile, chronique du monde après l'apocalypse: Svetlana Alexievitch

2001:
Inconnu à cette adresse: Kressmann Taylor (avec monsieur Emmanuel Migraine)
Colères: Patrice Lelorain
100ème anniversaire de l'ABA, Lectures dans l'ombre: auteurs étrangers (plusieurs lecteurs)
100ème anniversaire de l'ABA], Lectures dans l'ombre: auteurs romands (plusieurs lecteurs)
Jésus, le maître de Nazareth: Alexandre Men

2002:
Contes et récits de l'Egypte ancienne: Claire Lalouette (plusieurs lecteurs)
L'effroyable imposture, 11 septembre 2001: Thierry Meyssan (avec monsieur Hervé Choisy)

2003:
La dépression: Suzy Soumaille
101 expériences de philosophie quotidienne: Roger-Pol Droit (plusieurs lecteurs)
Jacques Prévert en vérité: Yves Courrière (plusieurs lecteurs)
Entre les lignes: Michel Baglin
Des aveugles: Hervé Guibert
L'esprit du jeu, l'âme des peuples: Daniel Herrero

2004:
La guérison du coeur: nos souffrances ont-elles un sens?: Guy Corneau
La leçon de comédie (entretiens avec Jean-Jacques Vincensini): Michel Bouquet (plusieurs lecteurs)
La lumière des polders: Alain Bertrand
Portraits ge.ch, 30 genevois méconnus: Marie-Claire Lescaze

2005:
Terre de mirage: Dariush Shayegan (avec monsieur Jo Excofier et madame Laurence Bovay)
Le roman des oiseaux et des bêtes de chasse: Paul Vialar

2006:
Nelson Mandela : leçon de vie pour l'avenir: Jack Lang (avec monsieur Jo Excofier)

2007:
Laisse-moi te dire: Janine Boissard
L'art de gérer son temps ou savoir vivre efficacement: Erik Pigani
Essai sur les bistrots de Russin, à l'occasion du Centenaire du Vignoble Doré, 1906-2006: Papyrus (avec madame Laurence Gargantini)
Apprendre à vieillir: Dr Paul Tournier

2008:
Le principe Blocher, manuel de direction: Matthias Ackeret (avec monsieur Olivier Annen et monsieur Emmanuel Migraine)
Le neveu de Rameau: Denis Diderot (avec monsieur Jean-Louis Feuz, et monsieur Gérard Hofstetter)
Un amour à Grenchen-Nord: Maurice Zermatten
Moi, Alexis, arrière-petit-fils du tsar: S.A.R. le prince Alexis d'Anjou duc de Durazzo

2009:
Les enveloppes bleues : correspondance 1944-1951: Pierre Girard, Alice Rivaz (plusieurs lecteurs).

lundi 17 août 2009

lundi
17
août 2009

Quatre jours en enfer, de Pierre Salva.

L'ouvrage:
Hélène est mariée à Georges. Ils ont deux enfants: Nadine et Daniel.
Voilà plusieurs semaines qu'Hélène a rencontré Philippe. Ils sont amants. Hélène ne l'aime pas, mais elle aime le plaisir que lui procure le jeune homme. Cette aventure durera le temps qu'elle durera.

Ce jour-là, Hélène doit retrouver Philippe chez lui. Lorsqu'elle arrive, elle trouve le jeune homme mort, vraisemblablement assassiné. Prise de panique à l'idée qu'on puisse découvrir qu'elle connaissait Philippe, elle efface ses empreintes, vole le carnets d'adresses de son amant (car son nom y figure), et s'en va. C'est en revenant à sa voiture qu'elle se rend compte qu'elle a disparu.

Critique:
Pierre Salva sait plonger son lecteur dans une atmosphère oppressante. Tout est vu par les yeux d'Hélène. Le lecteur passe donc par les mêmes émotions qu'elle. L'auteur expose des situations simples. L'engrenage dans lequel est prise Hélène est quelque chose qui pourrait arriver à tout le monde. Cela explique que le lecteur s'identifie rapidement à Hélène, comprenne ses motivations et celles de sa famille.

L'auteur montre une fois de plus son talent, car les faits qu'il raconte sont ordinaires, et en quelques courts chapitres, il arrive à nous entraîner dans une spirale infernale. Au premier abord, un lecteur aguerri pourrait mépriser ce genre d'histoires: la femme qui retrouve son amant assassiné, le mari qui est sûrement au courant, les enfants qui le connaissaient... Pierre Salva arrive à nous surprendre. En outre, il ne se perd pas en conjectures, en préambules, en longueurs. Le livre a la taille qu'il faut. On ne se traîne pas péniblement jusqu'à la fin. Bien sûr, Hélène échafaude des plans, des solutions, des théories. Mais cela ne dure pas assez pour ennuyer le lecteur. On la suit dans son raisonnement, et elle ne l'étale pas sur des pages et des pages. Au contraire, la quantité n'étant pas indigeste, le lecteur peut apprécier la qualité des suppositions d'Hélène. Là où d'autres auteurs font du remplissage, Pierre Salva resserre l'étau de l'angoisse.
On appréciera également les notes humoristiques dont l'auteur parsème son roman, utilisant pour cela le personnage de Daniel. Ce sont des pauses divertissantes, qui, par ailleurs, font encore mieux ressortir l'anxiété d'Hélène en contrastant les aspirations simples de Daniel et le piège dans lequel se débat sa mère.

J'espère que je vous donnerai envie de lire ce livre, et d'autres livres de cet auteur. Il me semble que pierre Salva est méconnu, et qu'on ne l'apprécie pas à sa juste valeur. Ses livres ont en commun certains ingrédients: la banalité des faits et des personnages, les titres appartenant au même champ lexical, l'absence de grandiloquence, la justesse de l'écriture. Lisez cet auteur!

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par mademoiselle Long pour la Bibliothèque Braille Romande.

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